Des drag kings à la télé : le temps des rois est-il venu ?

Apolline Bazin

04 mars 2026

10 min.

Le 20 février sortait Drag fever : sous les paillettes, toujours la rage ? mon essai sur l'évolution des scènes drag en France. L'émission Drag Race occupe une place importante dans cet ouvrage, mais le lancement récent d'une émission alternative, King of drag, méritait aussi une analyse. D'autant que cette télé-réalité vient d'être renouvelée pour une deuxième saison.


L’Internet drag mondial est régulièrement traversé par une arlésienne : quand verra-t-on enfin des drag kings concourir dans Drag Race ? Le sujet enflamme les discussions en ligne, et ravive les critiques (au vitriol) sur la misogynie et la transphobie du show et de son créateur RuPaul. Or, en juin 2025, un événement attendu de longue date par une partie du monde drag se produit à l’écran : la plateforme de streaming Revry diffuse King of Drag, la toute première téléréalité mondiale de drag kings ! Présentée par la légende king Murray Hill, cette première saison rassemble dix drag kings pour six épisodes. L’analyse qui suit ne contient pas de spoilers afin que le plus grand nombre puisse avoir la joie de découvrir le programme et son incroyable gagnant.


Tout n’est pas parfait dans cette première édition, loin de là. La réalisation peut encore gagner en finesse, car malgré un partenariat avec la marque e.l.f. Cosmetics, le budget limité de l’émission est perceptible dans certaines images. Il est évidemment difficile de lancer une compétition de drag à la télé aujourd’hui sans subir la comparaison avec la qualité de production atteinte par Drag Race dont les codes restent omniprésents. Malgré la découverte d’un cast d’artistes atta- chants, et très divers in et out of drag, le visionnage du premier épisode de King of Drag peut presque avoir quelque chose de décevant avec son balai entendu de séquences collectives, confessionnal, puis élimination. Et pourtant – ou peut-être grâce à ses petits défauts – King of Drag réussit à apporter quelque chose de nouveau, de propre au drag king dans la télé-réalité.


À chaque épisode les spectateur·ices sont servi en excellence king, aussi appelée DICK pour «Daring, Innovation, Creativity, and Kharisma (with a K) » – réfé- rence explicite à l’acronyme signature de Drag Race, CUNT «Charisma, Uniqueness, Nerve and Talent». L’humour potache des candidat·es et de l’hôte du show font également le charme de cette émission tant atten- due. À l’instar de Dragula – l’émission cousine gothique de Drag Race King of Drag a rappelé qu’on pouvait produire de l’excellent drag tout en ne se prenant pas trop au sérieux... l’émission a tout de même pris le soin d’ajouter une petite introduction à l’histoire du drag king sous forme de challenge. Loufoques et corsés, les défis d’élimination de King of Drag rouvrent de nouvelles perspectives sur ce qu’un divertissement drag télé peut être, au-delà du lip sync.


Surtout, l’émission se distingue à un endroit où on ne l’attendait pas nécessairement : dans le format télévisuel très contraint, elle esquisse une manière de faire de la compétition propre aux drag kings. La camaraderie entre les différents candidats semble réelle et surtout, l’élimination ne dépend pas du seul choix de l’hôte du programme mais d’un vote du jury, composé de permanent·es et d’invité·es. La transpa- rence sur cette étape cruciale apporte une fraîcheur bienvenue. Chaque départ se fait après – littéralement – un rituel d’adoubement. En résumé, c’est une première saison pleine de talent, de tendresse et de bizarrerie; et même si comparaison n’est pas raison, il faut reconnaître que cette Saison 1 est plus origi- nale que celle de Drag Race. King of Drag est fun, alors pourquoi avoir dû attendre si longtemps pour que cette émission existe ?


L’histoire de l’homosexualité féminine, des cultures lesbiennes et transmasculines est d’abord celle d’une invisibilisation... qui persiste*. Ou plus exactement, les représentations des femmes queers sont encore plus filtrées que celles des hommes. Même si le cast de King of Drag met en scène des femmes queers comme des personnes non-binaires et transmasculines, la critique acerbe de la représentation lesbienne que fait Jack Halberstam dans The L Word, me semble pertinente ici.


La série culte apparue en 2004 sur la chaîne Showtime raconte les aventures d’une bande de lesbiennes et bis minces, blanches, branchées et plutôt riches à Los Angeles... Un seul personnage, Shane, a une expression de genre plus androgyne. C’est précisément ce choix de casting qui agace le théoricien queer Jack Halberstam encore des années après. Halberstam est l’auteur d’un essai culte Female Masculinity (Duke University Press, 1998), une recherche nourrie notamment par sa pratique de drag king sur la scène new yorkaise. À propos de The L Word, il écrit ceci dans un autre de ces livres: «Ce que The L Word doit rejeter pour représenter les lesbiennes comme des femmes qui réussissent, c’est le personnage de la butch. [...] La lesbienne butch est un échec non seulement dans les représentations queers contempo- raines du désir; mais en plus elle incarne l’échec de la culture de consommation au sens large, car sa mas- culinité devient un obstacle au désir masculin hétéronormatif**. » Ce que décrit Halberstam rejoint ce dont parle Muriel Robin dans sa tirade sur le plateau de Quelle époque!: en excluant le désir masculin de son champ, la lesbienne n’est pas commercialisable dans une économie patriarcale, a fortiori si son expression de genre est plutôt masculine. « En effet, la marchan- disation en tant que processus dépend entièrement d’un ensemble hétéronormatif d’attentes visuelles et érotiques», explique Halberstam.


Il n’est donc pas étonnant que King of Drag émerge à l’heure du streaming, sur une plateforme qui peut cibler un public spécifique et contourner le cadre hété- ronormatif des grandes chaînes de télévision. Mais si on peut se réjouir de la diffusion de ce programme, peut-on pour autant en conclure que la révolution king est en marche? À ce stade, rien n’est certain. L’émission a reçu très peu de presse aux États-Unis, même au sein de médias LGBTQ+, et l’engouement pourtant sincère du public de l’émission n’en fait pas encore un phénomène populaire. Le public des viewings parties parisiennes restait ainsi composé majoritairement de drag kings. Cet écart de popularité peut s’expliquer par la moindre affection pour la télé-réalité d’une partie des publics queers et lesbiens, mais il rappelle surtout que les publics amateurs de drag queens et de drag kings sont bien différents. Cette séparation des spectateurs renvoie dans une certaine mesure aux différences culturelles entre gays et lesbiennes. À sa manière, la diffusion de King of Drag a relancé le sujet de la diversité des bookings drag dont les kings dénoncent régulièrement l’uniformité.

Soutenez un média indépendant

Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos futures publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !

En France, la diffusion de King of Drag a coïncidé avec un moment de tension sur la scène parisienne: le mépris affiché par certaines queens envers les kings a ainsi amené le king Jackie Fuego à prendre la parole sur Instagram pour dénoncer le «plafond de verre» persistant dans les scènes drag. Une petite vague de témoignages et de perles entendues ont ainsi défilé en story: très disert sur le sujet, le king Miroslav Toi les Mains rapporte avoir déjà entendu une queen dire «je ne booke pas de clochards» en parlant des kings. Car, parmi les clichés circulant, on retrouve souvent l’idée que le drag king serait «moins soigné» esthéti- quement, il s’agirait simplement d’«enfiler un costard cravate ou un boxer et de se faire une moustache au mascara». La tendance très militante des kings peut aussi être raillée. Ce dédain multi-facettes justifie pour certain·es queens l’éviction des drag kings de leurs bookings. Or, les drag queens parisiennes ont établi leurs événements dans les bars les mieux équipés, et trouver une salle de qualité est une vraie bataille dans la capitale. Les préjugés maintiennent donc le fossé économique entre queens et kings, et même quand ceux-ci sont bookés, ils sont souvent moins bien rémunérés que les queens... Selon des estimations, la drag queen la mieux payée de France gagne 3 000 euros brut par mois. Cette estimation du plus haut revenu pour une drag queen est à prendre avec précaution, car les revenus des RuGirls ne sont pas connus et cette catégorie d’ex-participantes de Drag Race regroupe des situations très différentes. Du reste, ce revenu maximum estimé pour une drag queen représente au moins trois fois plus que les revenus du drag king le mieux rémunéré, qui atteint péniblement le millier d’euros par mois.


Enfin, s’il arrive à un king d’être booké, il sera souvent le seul sur son line-up, ce qui reproduit une forme de tokenisation – ici un choix de programma- tion qui donne bonne conscience et permet de considérer le sujet «diversité» comme résolu. Ce manque de considération et de solidarité se retrouve sur les scènes d’autres grandes villes et déborde largement du cadre de l’Hexagone. Elle illustre une compréhension de surface de ce qu’est la diversité, mais avec un peu de volonté rien n’est indépassable. Car s’il est essentiel que plus de queens s’engagent à booker des drag kings pour faire connaître cet art à une échelle locale, rien ne peut les y contraindre. L’ouverture de Drag Race US aux kings produirait sans doute une nouvelle norme intracommunautaire, mais il y a peu de chances que l’émission de RuPaul incline sa politique en matière de casting. La franchise canadienne vient tout de même de caster son tout premier candidat king, Velma Jones, une première qui aura peut-être le mérite de battre quelques clichés en brèche ?


Mais quand bien même, l’intégration des kings dans l’univers de l’émission-phare du drag ne réglerait pas tous les problèmes de reconnaissance du king, car les deux cultures sont indéniablement différentes. Qu’il soit investi pour se moquer des masculinités dominantes ou bien inventer des alternatives, le king œuvre à rendre visible précisément ce que le patriarcat veut nous faire considérer comme «neutre», «naturel». En somme, les artistes kings jouent avec les rouages du pouvoir, et le spectacle est incroyable pour peu qu’on puisse recevoir cette perspective... ce qui n’a rien d’évident dans une société machiste qui fétichise une féminité irréaliste. Enfin, il existe une pluralité de lignes artistiques et de visions du drag king. Certains développent une persona très sexy, parfois proche du gogo dancer, d’autres tendent vers le clown, quand certains conçoivent leur art comme une performance militante de chaque instant. Leur point commun restant, pour l’instant, de ne pas avoir de système de show-business, auquel de toute façon beaucoup sont farouchement opposés. Quel développement imaginer alors ? Pour Armand Songe, « l’avenir collectif du drag king c’est de se penser comme un milieu artistique qui doit se structurer, se syndiquer et s’organiser pour ne pas avoir besoin de passer par une émission de télé pour vivre du drag dignement.» En activité sur la scène parisienne depuis 2021, ce membre de l’association la Kings Factory est à l’initiative du R.I.D.: le premier Rassemblement Inter-collectif Drag de France, un temps d’échange de quatre jours pour mutualiser les savoirs et les réflexions sur l’art drag.


Car ce système alternatif à inventer, s’il s’imagine chez les drag kings marginalisés, il intéresse en réalité toustes celles et ceux qui ne feront pas Drag Race. C’est-à-dire la majorité des artistes. Se projeter dans cette réflexion invite à analyser l’existant : qu’en est-il de l’économie actuelle du drag en dehors du star system ?


Drag fever - Sous les paillettes, toujours la rage ? (Ed. Divergences) 17€



* Voir Sarah Jean-Jacques et Sophie Pointurier, Le Déni lesbien (Harper Collins, 2024) et Marie Docher, Pourquoi les lesbiennes sont invisibles (Seuil Libellé, 2025).


** Jack Halberstam, The Queer Art of Failure, Duke Press, 2011, p. 95.