Comment la Hongrie exporte son populisme anti-trans au cœur des débats européens

Eric Walravens

09 mars 2026

12 min.

Critiquée pour ses politiques hostiles aux droits LGBTQIA+, la Hongrie passe à l’offensive sur la scène internationale. A Bruxelles, son think tank mène une violente campagne transphobe. En ligne de mire: les organisations communautaires.


Novembre 2025, dans une vaste salle de conférence du Parlement européen, à Bruxelles. L’activiste britannique Kellie-Jay Keen a un message à faire passer. Mais « si vous êtes déjà sous l'emprise de la secte transgenre, ce discours ne vous est pas destiné » prévient-elle. L’oratrice qui n’a rien à envier aux outrances de la romancière J.K. Rowling, est invitée par l’eurodéputé hongrois András László, membre du groupe des Patriotes pour l’Europe présidé par Jordan Bardella. Devant une petite centaine d’invités conquis d’avance, elle est venue parler de « la menace de l’idéologie trans », partageant le podium avec Ashley Frawley, une sociologue de l’Université du Kent. Cette chercheuse associée du MCC Brussels, le think tank hongrois qui chapeaute l'événement, a signé un rapport postulant que les progrès des droits trans réduiraient ceux des femmes. 

Diviser la communauté LGBT pour la discriminer

Sans être interrompue, Kellie-Kay Keen (qui se fait connaître aussi sous le nom de Posie Parker) déroule une violente rhétorique transphobe, revendiquant de vouloir galvaniser « ceux qui gardent le silence, ceux qui ont peur d'en parler publiquement ». Durant une demi-heure, elle explique pourquoi le « transgenrisme » constituerait une menace grave pour les femmes et les enfants. « Des filles partout en Europe se font trancher les seins. Des enfants se font voler leur fertilité, leur fonction sexuelle ». Sans donner de chiffres ni prendre la peine de sourcer aucun de ses propos, elle accumule les anecdotes censées démontrer le danger social posé par les femmes transgenres. Dans l’assemblée, personne ne réagit.


Que l’événement soit parrainé par le MCC Brussels n’est pas surprenant. Depuis son arrivée à Bruxelles en 2022, ce think tank proche des sphères MAGA déploie une stratégie transphobe à coups de rapports et d’événements tels que celui-ci. Émanation d’une vaste organisation d’enseignement conservatrice de Budapest, le MCC Brussels a été doté d’un budget de 6,3 millions d’euros issu de fonds publics hongrois. Ces moyens importants l’ont placé immédiatement à la deuxième place des think tanks bruxellois, comme en témoigne le faste de ses événements.


Parmi ses cibles: la Commission européenne d’Ursula Von der Leyen, les politiques climatiques, les ONG et, donc, les questions de genre. Il est désormais clair que la Hongrie d’Orbàn tente d'exporter son modèle conservateur LGBT-phobe en Europe. Les organisations européennes de défense de la communauté LGBTQIA+ sont particulièrement visées, à renfort de rapports hostiles. La tactique choisie ? Diviser pour régner, en laissant penser que les gays et lesbiennes pourraient pâtir de leur association à la cause trans. « On risque de voir des réactions hostiles envers les gays et les lesbiennes, qui seront particulièrement violentes. La raison en est que nombre de leurs organisations professionnelles, créées pour les soutenir, se sont en réalité soumises au culte transgenre. Par conséquent, je crois que la seule chose à faire pour tenter d'enrayer cela, c'est de rompre tout lien », ose Kellie-Jay Keen. Le représentant du MCC opine du bonnet. Les sbires d’Orbàn qui donnent des conseils d’organisation à la communauté queer... on croit rêver.



Qu’en pensent les organisations concernées, d’ailleurs ? Chaber, le président d’ILGA-Europe, balaie l’argument : « Les personnes trans sont depuis des décennies à l'avant-garde de la lutte pour les droits humains et contre le sida. Bien que ce mouvement n'ait pas toujours inclus explicitement les personnes trans, les progrès accomplis pour devenir plus unis constituent le fondement de notre pouvoir politique. »

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Réaction faiblarde des instances 

Chaber ne se montre pas surpris par la rhétorique transphobe véhiculée par le MCC. « C'est le troisième ou quatrième événement de ce type dans l'enceinte du Parlement durant cette législature (qui a débuté en 2024, ndlr), et le fait que les structures parlementaires ne réagissent absolument pas de manière systémique est très inquiétant. Lors de la précédente législature, cela aurait été inacceptable », observe-t-iel. Après s’être fait refuser l’accès à l’un de ces événements, l’ILGA a adressé une lettre à la présidente du Parlement, la conservatrice maltaise Roberta Metsola (Parti Populaire européen), pour l’appeler à vérifier que des discours de haine ne seraient pas prononcés dans l’enceinte parlementaire. Le message n’a pas obtenu de réponse…


Derrière une défense formelle des droits LGBTGIA+, les instances européennes n’opposent plus généralement que des réactions timides à l’offensive hongroise, comme l’a illustré l’épisode de la Pride budapestoise, en mai dernier. La commissaire européenne à l’égalité, la Belge Hadja Lahbib, s’était alors bien rendue dans la capitale hongroise pour soutenir la communauté queer, mais après des tergiversations. La présidente de la Commission, Ursula Von der Leyen, avait d’abord appelé à ne pas « provoquer Viktor Orbán sur son propre terrain », selon des confidences au média Euractiv. « Le bureau d’Ursula von der Leyen a clairement fait savoir qu’il ne souhaitait voir personne à la Pride. Les commissaires ne veulent pas s’impliquer et créer des tensions internes », avait confié une autre source. Il s’en était donc fallu de peu pour que l’Europe soit absente du rendez-vous.


Plus généralement, la Commission européenne reste muette face aux nombreux rapports publiés par le MCC pour cibler les financements octroyés aux organisations communautaires LGBTQIA+, mais également à différentes organisations pro-européennes ou à des ONG environnementales. Un silence qui interpelle quand on sait que plusieurs ONG ont déjà perdu leurs financements sans justification.



Du côté d’ILGA-Europe, aucune perte de soutien n’est encore à signaler, mais les longues négociations entre États sur le budget multi-annuel de l’Union européenne pourraient bien faire triompher l’an prochain les visions hostiles aux ONG, qui gagnent du terrain à travers le continent. De quoi inquiéter Chaber encore davantage : « La démocratie européenne est construite sur le modèle participatif et la société civile est essentielle dans le processus. Elle permet aux décideurs de prendre connaissance des besoins des citoyens. (...) En perturbant cette logique [de représentation], on œuvre donc en réalité à l’érosion des normes démocratiques. »


Illustration : Léane Alestra