Le pouvoir adulte : une domination à visage familier qui commence (enfin) à être nommée
Elsa Gambin
09 mars 2026
10 min.

Alors que les violences contre les enfants émaillent régulièrement l’actualité, des chercheur·ses en sciences humaines et sociales tentent de faire émerger la question majeure de la domination des adultes sur les plus jeunes. Un mouvement de recherche qui accompagne la naissance d’un mouvement militant.
En France, un mineur meurt tous les cinq jours sous les coups de ses parents et 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année. Toutes les trois minutes un enfant est victime de viol, d’inceste ou d’agression sexuelle, et ce chiffre serait largement sous-estimé. Des chiffres dont les spécialistes de l’enfance eux-mêmes s’accordent à dire qu’ils sont probablement largement sous-estimés. Si les childhood studies sont davantage timides ici que dans les pays anglo-saxons, des chercheurs et chercheuses conceptualisent et décortiquent ce qu’ils perçoivent comme une domination des adultes sur les enfants.
Ainsi, la pensée de Tal Piterbraut-Merx, notamment, irrigue cette lutte récente. Doctorante en philosophie, le chercheur, lui-même victime d’inceste dans son enfance, s’est suicidé à l’automne 2021, laissant sa thèse inachevée. Ce travail de recherche de longue haleine, l’un des plus pertinents aujourd’hui en France sur les rapports structurels de domination des adultes sur les enfants, a finalement été publié par un collectif de ses ami·es.
Un ouvrage imprégné d’une perspective féministe et intitulé La domination oubliée - Politiser les rapports adulte-enfant (aux éditions blast), dans lequel « Tal démontre que la domination des adultes sur les enfants n’est pas un fait accidentel mais bien une structure sociale, explique Marion Pollaert, membre du collectif de publication de Tal Piterbraut-Merx. Les institutions, avec le triptyque État, famille, école, entretiennent et perpétuent ce qu’elles estiment être un état naturel de vulnérabilité de l’enfant ». Les caractéristiques naturalistes et biologisantes attribuées aux enfants sont donc majoritairement perçues comme universelles et immuables.
Sans nier un seul instant les besoins spécifiques de ce public, l’ouvrage développe l’idée que les institutions « s’appuient sur cette dépendance pour naturaliser la fragilité des enfants, ce qui justifie de les placer sous la tutelle des adultes », résume Marion Pollaert. « L’enfant, jugé irrationnel et fragile, est pensé en opposition à la figure "achevée" de l’adulte, explique Sam Ducourant, également membre du collectif de publication de Tal Piterbraut-Merx. Cette vulnérabilité, construite socialement donc, a été largement alimentée par les théories de la psychologie du XXème siècle, comme Jean Piaget par exemple, qui définissait les différents "stades" de l’enfant ». La chercheuse invite d’ailleurs plutôt à se questionner sur le caractère réellement raisonnable des adultes, « et notamment des dirigeants » de ce monde : « On a tendance à beaucoup idéaliser cette posture d’adulte autonome. »
De cette tutelle pleine, entière, irrévocable, l’enfant ne peut s’extraire, lui dont même les droits civiques sont quasiment inexistants. Un mineur ne peut ni voter, ni se constituer partie civile par exemple. Entièrement sous le joug des adultes, il est à la merci de ces derniers. Et la famille, historiquement et politiquement portée aux nues, et censée protéger l’enfant, est en réalité le premier lieu des violences. Dans 81% des cas de violences sexuelles, l’agresseur est un membre de la famille. Si « les enfants peuvent être l’objet de politiques mais jamais le sujet du politique », constate Tal Piterbraut-Merx, c’est qu’iels intéressent peu le monde des adultes, qui les voient comme des êtres dénués de raison, incomplets, des êtres manquants, voire, au vu de nombreuses paroles récentes de politicien·nes, comme des nuisibles à réprimer sévèrement. « L’enfant est perçu comme un être en devenir, et non pas un sujet de droits, analyse Marion Cuerq, spécialiste des droits de l’enfant. Ici, il est vu comme un objet d’éducation et d’autorité des adultes. On s’intéresse uniquement à l’être en développement ». En somme, l’enfant n’a d’intérêt que pour ce qu’il sera, un adulte, un jour (dans l’idéal malléable pour les capitalistes), et non pour ce qu’il est. Une différence de nature « qui détermine la place assignée à l’enfant hors du politique », résume Tal Piterbraut-Merx dans sa thèse.
Pour Marion Cuerq, également spécialiste de la culture suédoise où l’enfant est davantage accepté dans son individualité, « la question de l’enfant est reléguée au rayon parentalité des librairies, avec un véritable trou noir des sciences humaines et sociales en France sur ce sujet ». Une lacune énorme, dont les recherches sont encore balbutiantes. La sociologie de l’enfance par exemple, née elle aussi sur le sol anglo-saxon, a dû pas mal revoir sa copie chez nous, bousculée par les chercheur·ses britanniques. Et passer d’une approche développementale (on en revient à l’être « en devenir » vulnérable et incomplet) à l’idée que l’enfance serait une construction sociale. Un chemin sinueux, parfois appelé « nouvelle sociologie de l’enfance » qui tente de redonner à l’enfant sa place d’acteur social en s’opposant « à la vision d’un être passif, incompétent, dépendant (…) » explique la chercheuse Pascale Garnier.
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Toujours est-il qu’aujourd’hui, loin des sciences humaines et sociales, le carcan institutionnel et le cadre social tel qu’ils sont pensés « permettent aux adultes de franchir la ligne rouge », analyse Marion Cuerq. Cet assujettissement de l’enfant vient donc autoriser et justifierla violence sur celui-ci, dans un continuum de violences qui va de la moquerie et de la dévalorisation jusqu’à l’infanticide, en passant par la pression psychologique, le chantage, la coercition, la punition, et les violences physiques et sexuelles. La parole de l’enfant est, elle, systématiquement remise en cause, niée, détournée.Marion Cuerq parle d’une véritable haine des enfants, selon le terme consacré « une misopédie qui est par définition structurelle ». Et incite les adultes à s’interroger sur leur pouvoir. « Celui-ci est incontournable. Mais pouvoir ne veut pas dire domination. Un pouvoir peut (et doit) être protecteur, rassurant et inclusif » résume la chercheuse. Le terme misopédie rejoint le concept d’adultocentrisme, qui se base sur cette prétendue « incomplétude » de l’enfant pour justifier sa domination.
Dans sa thèse, Tal Piterbraut-Merx développe aussi longuement la question de la « remémoration collective », ou combien il est nécessaire pour les adultes de se rappeler qu’eux aussi ont été enfants. Cet oubli serait une des causes structurelles de la domination adulte. Un mécanisme qui rappelle celui décrit par le philosophe de l’éducation Sébastien Charbonnier, auteur de La fabrique de l’enfance - Anthropologie de la comédie adulte (lundimatin), et qu’il nomme « la domination par l’ancienneté ». Qui n’a pas entendu un adulte lui expliquer qu’il avait davantage d’expérience, de vécu, de connaissances, de force ? Une « usine à gaz idéologique » pour Sébastien Charbonnier : « On vient ici identifier l’oppresseur, l’adulte, à une figure de liberté. Devenir adulte serait le but ultime. Un des principes de l’éducation est d’ailleurs la correction. Il s’agit de ramener l’enfant sur le chemin du devenir adulte. Et l’adulte se sent toujours légitime à corriger car il ne doute jamais de sa valeur ». Ce « délire de certitude » de l’adulte annihile de fait l’individualité et les expériences de l’enfant. Il empêche celui-ci de faire ses propres choix, d’expérimenter autrement, de découvrir à son rythme, d’être pleinement ce qu’il est. Éduquer un enfant serait uniquement lui apprendre à devenir adulte, donc à être à son tour, un jour, dominant. La boucle est bouclée. Et la machine ne risque pas de s’enrayer. Une démarche d’autant plus facile que les enfants sont « à disposition » éducative par le biais de la famille et de l’école, lieu par excellence « où l’on vient s’approprier le temps de l’enfant en l’obligeant à incorporer des normes décidées par les adultes », souligne Sam Ducourant.
Mais attention, le fait de vouloir (re)politiser (la place de) l’enfant n’a rien à voir avec « la politisation tronquée des mouvements propédophiles » des années 1970-80, qui « attribuaient un consentement sexuel aux enfants », insiste Marion Pollaert. Non, il s’agit de rendre à l’enfant une place digne et égalitaire de citoyen dans notre société. Pour cela, Tal Piterbraut-Merx évoque l’abolition de la famille telle qu’elle est pensée actuellement, et développe l’idée de « communaliser le care, en instaurant une responsabilité collective envers les enfants qui sorte de la sphère familiale ». Dans ses travaux, le chercheur propose enfin des institutions véritablement protectrices à l’égard des enfants, tout en respectant leurs besoins. Il réaffirme aussi la nécessité pour les mouvements féministes de s’emparer de ce combat qui a été trop souvent négligé. Certaines figures du féminisme ont même parfois réassigné les enfants à leur place de dominé, « On appelle ça la libération par extraction, expose Sam Ducourant. Pour réclamer des droits, les féministes martelaient "on n’est pas des enfants nous !" ».
Venir à bout de cette disqualification constante de l’enfant et ses violentes conséquences, nécessite de changer radicalement notre perception de l’enfance. Pour Marion Cuerq, il faut également s’attaquer à la déficience de formations et de compétences sur ces sujets, mais également questionner et bousculer les discours médiatiques et politiques (« Les violences sur les enfants ne sont pas une question d’opinion ! ») et repenser des politiques familiales à la hauteur des enjeux. « On tend aujourd’hui vers une société de plus en plus conservatrice. Le premier maillon attaqué sera l’enfant. »
Il l’est d’ailleurs déjà, en témoigne l’ampleur des différentes politiques No Kids, reléguant l’enfant hors de certains restaurants ou wagons SNCF par exemple. Mais, des voix citoyennes s’élèvent depuis plusieurs années, jusque sur les bancs de l’Assemblée. Le Comité de vigilance des enfants placés, pensé par les Oubliés de la république et créé au printemps 2024, et la naissance du collectif Enfantiste, en avril 2022, révèlent une dynamique intéressante. S’appuyant sur le concept d’enfantisme, qui vise «l’égalité en matière de respect de droits, de dignité et d’intégrité entre les adultes et les jeunes personnes », les militant·es du collectif arrivent à présent à mobiliser au-delà de la sphère activiste. Des flammes timides mais précieuses, à entretenir collectivement.
Illustration : Léane Alestra
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