Trump, l’Iran et les dossiers Epstein : ce que révèle le complotisme de gauche
Arya Meroni
10 mars 2026
6 min.

Issue des milieux complotistes libertariens, la « théorie de la diversion » qui prétend que Trump a bombardé l’Iran pour détourner l’attention des dossiers Epstein est aussi relayée à gauche. Cet article analyse les implications de cette théorie qui masque les enjeux impérialistes au détriment d’une focale occidentalo-centrée.
Lundi 2 mars 2026, le média féministe Herstory titre sur Instagram « coïncidence (ou pas) ? A quelques jours de la guerre, des documents sur Trump ont été retirés des dossiers Epstein. » Quelques jours plus tôt, un tweet faisait le tour d’une multitude de comptes féministes sur les réseaux sociaux : « il bombarde des petites filles pour détourner l’attention qu’il viole des petites filles. » Cette rhétorique a par la suite été reprise par d’autres médias de gauche, certains relayant les propos de Thomas Massie, parlementaire républicain et libertarien du Kentucky, qui accuse directement Trump de bombarder l’Iran pour faire diversion [1].
Ce dernier élément est tout sauf un détail. Depuis le 27 février, la théorie de la « diversion » émane principalement des sphères complotistes libertariennes, les franges MAGA qui avaient voté Trump car il annonçait vouloir en finir avec l’interventionnisme, ou ceux qui traquent depuis des années “l’état profond” et voient dans les dossiers Epstein ce qui serait la preuve ultime de l’existence d’un complot mondial. Il ne s’agit évidemment pas de tirer un trait d’égalité entre certains pans de la gauche qui reprennent ces réflexions et la fachosphère libertarienne antisémite. La circulation de cette théorie à gauche indique pourtant une porosité, une infusion diffuse, des « relents » complotistes, disparates, qui peuvent avoir un certain écho au-delà des cercles traditionnellement complotistes. C’est justement cette porosité qui interpelle, car, en poussant la réflexion un peu au-delà de sa signification première, elle témoigne des difficultés à saisir les enjeux internationaux autrement que par les lunettes occidentales et donc d’entrevoir des perspectives politiques globales.
La conséquence directe que peut avoir ce type d’élément complotiste est de masquer les objectifs stratégiques, militaires et économiques des puissances impérialistes au profit d’une lecture instrumentale-individuelle des « desseins » des « puissants ». Que les dossiers Epstein aient eu ou non un impact dans la prise de décision de Trump de bombarder n’est pas la question : comme le rapportait l'Humanité le 4 mars 2026, plusieurs éléments indiquent que le gouvernement israélien a forcé la main à l’administration étasunienne. Or les intérêts de Benjamin Netanyahu ne sont pas de cacher les accusations contre Trump, mais de se débarrasser du régime iranien pour imposer un retour du Shah et s’assurer d’avoir les mains libres dans la région. Tel-Aviv souhaite ne plus avoir d’ennemis directs, et qu’aucun soutien de la Palestine ne soit en mesure de perturber un plan d’annexion totale - d’où les bombardements simultanés sur le Liban.
Les Etats-Unis, eux, ne partagent pas exactement les mêmes objectifs. Selon certaines sources, Trump aurait accepté de soutenir Israël car, galvanisé par le « succès » de son opération d’ingérence au Venezuela, il aurait saisi l’occasion de faire tomber un autre dirigeant politique ennemi en l’espace de trois mois. Pour autant, il ne souhaiterait pas nécessairement la mise en place d’un autre type de régime, les étasuniens déclarant ne pas être contre le fait qu’un pouvoir religieux perdure. L’objectif, ici, est d’avoir des dirigeants avec qui traiter, sans doute pour négocier des positions économiques et stratégiques en accord avec ceux de Washington, notamment pour concurrencer la Chine. A l’inverse, Netanyahu ne se contentera pas d’une telle situation, et il est prêt à envahir l’Iran pour faire tomber le régime, ce que veut éviter Trump qui voit d’un mauvais œil l’enlisement du conflit et ses répercussions sur les prix du pétrole.
On est donc très loin d’une « attaque diversion », quand bien même la peur des révélations aurait joué dans la prise de décision de Trump, ce que rien n’indique à l’heure actuelle. Dans tous les cas, c’est Israël qui souhaitait attaquer l’Iran. Il est donc impossible d’affirmer sérieusement que l’Iran et le Liban sont en feu car le président des États-Unis aurait voulu cacher des accusations de pédocriminalité à son encontre. En revanche, avancer cette raison peut tendre à invisibiliser l’impérialisme derrière les enjeux de politiques “nationales” et à relativiser la violence de la guerre. La comparaison entre les « petites filles violées » et celles « mortes sous les bombes » instrumentalise l’empathie que nous devrions avoir pour les victimes du sud en fonction de celle que nous avons pour celles du nord : elles seraient mortes, avant tout, pour « cacher » les nôtres.
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En outre, aucun élément n’atteste du fait que les États-Unis auraient sciemment bombardé une école pour filles. La lecture en termes de genre ne saurait donc s’appliquer ici, sauf de manière symbolique pour souligner l'hypocrisie des justifications données à la guerre (pour libérer les femmes). De même, présenter la situation iranienne comme une nouvelle manifestation de « la violence des hommes », comme le fait l’essayiste Lucile Peytavin, tend à occulter les logiques impérialistes à l’œuvre. Ainsi, une lecture strictement gender-first du conflit peut, elle aussi, conduire à relativiser la réalité politique de la situation. À l’instar de la propagande pro-israélienne qui parle de « victimes collatérales » de la guerre contre « l'État terroriste iranien », on retrouve cette idée que les Iraniennes sont, elles aussi, des « victimes collatérales », de ce qui se joue « chez nous ». L’Occident reste le main character, y compris dans la mort.
Cela n’enlève évidemment en rien l’atrocité des crimes sexuels révélés par l’ouverture des dossiers Epstein. Mais justement cette atrocité-là, si on veut la traiter sérieusement, empêche d’établir des équivalences entre des situations qui n’ont rien à voir. Et de la même manière, il n’y a pas besoin de mettre en avant les crimes sexuels de Trump pour dénoncer les bombardements en Iran et au Liban. Epstein files ou non, Trump est un un dirigeant impérialiste, et comme tout impérialiste, il n’est nullement utile de savoir s’il est en plus un violeur pour le qualifier de criminel de guerre.
Samedi 28 février, jour du début des bombardements en Iran, un week-end de discussions et d’organisations contre l’accélération de la militarisation du monde et l’impérialisme était organisé à Montreuil par le collectif Guerre à la Guerre, regroupant plusieurs dizaines d’organisations militantes. Ironie de la situation, ce week-end de travail militant n’a pas attiré les foules, y compris parmi les bases militantes des organisations, témoignant des difficultés, dans la gauche radicale internationaliste, à s’emparer sérieusement de ces questions. Abandonner toute analyse simpliste de la situation, ne pas chercher des justifications individuelles dans l’accélération guerrière, nommer et cerner l’impérialisme, c’est aussi comprendre les tâches qui sont les nôtres dans la période à venir. Celles de construire une lutte internationaliste conséquente, en solidarité avec tous les peuples opprimés par des régimes autoritaires et par les intérêts des puissances impérialistes, et lutter, ici aussi, contre notre propre impérialisme.
[1] https://x.com/RepThomasMassie/status/2028118467832955070
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