Pourquoi je ne me définis pas comme féministe intersectionnelle ?
Léane Alestra
14 mai 2026
8 min.

Archive : article originellement publié sur Mécréantes
L’intersectionnalité est partout : dans les débats féministes, les plateaux télé, les accusations de “communautarisme”, les querelles entre “universalistes” et “intersectionnelles”. Né dans le droit antidiscriminatoire et le Black feminism pour penser ce que les catégories classiques rendaient invisible (notamment les violences spécifiques subies par les femmes noires), il est devenu, dans certains usages militants, une identité politique et parfois même un label. Faut-il abandonner le mot “intersectionnalité” parce qu’il a été trop usé, trop mal compris, trop souvent transformé en étiquette ? Ou faut-il au contraire revenir à ce qu’il voulait dire : une grille d’analyse, née du droit et du Black feminism, pour penser ce que les catégories politiques classiques ne savaient pas voir ?
L’intersectionnalité, issu du concept d’intersectionality en anglais, se réfère à une notion utilisée pour décrire la situation où des individus font l’expérience simultanée de plusieurs formes de domination ou de discrimination au sein d’une société. Ce terme est introduit en 1989 par l’universitaire et juriste américaine Kimberlé Williams Crenshaw, afin de mettre en lumière l’interaction entre le sexisme et le racisme subis par les femmes afro-américaines. À l’origine, c’est aussi une stratégie juridique visant à démontrer que les juges américains ne pouvaient pas reconnaître les discriminations subies par les femmes noires sur leur lieu de travail. En effet, à cette époque, les définitions de la discrimination étaient telles que l’on pouvait être discriminé soit en raison du sexe soit en raison de la race, mais pas en raison de la combinaison de ces deux caractéristiques.
Ce concept révèle l’intersection de deux formes de domination, se présentant comme un carrefour où les femmes noires se retrouvent au point de convergence. Il montre que vivre le racisme et le sexisme n'est pas une simple addition d’oppressions analysables séparément. Au contraire, il opère une fusion de ces deux oppressions, créant ainsi une forme de domination à part entière. Par exemple, la lesbophobie résulte de la fusion du sexisme et de l’homophobie, mais les stéréotypes auxquels font face les lesbiennes sont diffèrent de ceux rencontrés par les hommes gays et ont des différences avec ceux accolés aux femmes hétérosexuelles.
En France, l'utilisation du terme d'intersectionnalité s’est démocratisé, passant d’une grille de lecture juridique à une appellation d’un courant féministe. Ce glissement nourrit régulièrement un clivage médiatique et politique entre “féminisme intersectionnel” et “féminisme universaliste”, comme l’a encore montré, en juin 2025, la proposition de résolution examinée à l’Assemblée nationale pour définir un “féminisme universel”, pensée explicitement en réaction à l’intégration de l’intersectionnalité dans les textes européens sur l’égalité. Au sein de ce récit, les intersectionnelles prendraient en compte les différentes formes de discriminations dans leurs analyses, tandis que les universalistes partiraient du constat que toutes les femmes ont surtout des points communs et des droits universels à défendre. Il est reproché aux universalistes d’adopter une approche occidentale voire civilisatrice, depuis une perspective blanche, hétéro, valide et bourgeoise, et de revendiquer une simple intégration des femmes privilégiées dans le système patriarcal et capitaliste. Les intersectionnelles sont quant à elles accusées de diviser les femmes et de favoriser le «communautarisme». En France, le féminisme dit universaliste n’a plus grand chose de subversif, étant largement revendiqué par la droite républicaine et par les différents gouvernements d'Emmanuel Macron.
Bref, pourquoi je n’utilise pas le terme « intersectionnelle » alors que c’est une grille d’analyse très importante ? Premièrement, parce que ce terme est souvent utilisé par des personnes blanches qui n’ont pas l’intention de prendre en compte profondément la question de la classe sociale ou du racisme dans leurs analyses féministes. Ainsi, l’usage du terme « féminisme intersectionnel » est parfois devenu un pins flamboyant que l’on arbore entre personnes blanches, sans vraiment réfléchir à la légitimité que nous avons d’user de ce terme, et sans faire un véritable travail pour en comprendre les implications. Tout comme beaucoup de personnes ignorent que #Metoo a été créé par une femme noire pour les filles noires, l’appropriation du terme par des personnes blanches risque d’atténuer sa portée politique et finalement d’exproprier les militantes du black-feminism qui en sont les pionnières. Il est aussi courant que l'intersectionnalité soit assimilée à tort à l'idée d'inclusivité. Dans le contexte du féminisme, cela peut conduire à un mouvement axé sur les préoccupations des femmes hétéros, blanches et aisées, conçu selon leurs perspectives, mais présenté comme un mouvement simplement « tolérant à la différence ».
Lorsque l’intersectionnalité quitte son ancrage dans le Black feminism et le droit antidiscriminatoire pour devenir, dans certains usages militants, une grammaire générale de la légitimité, elle peut produire un effet paradoxal. Si elle permet de nommer des expériences longtemps rendues invisibles, elle peut aussi enfermer la parole politique dans une comptabilité descendante des vulnérabilités : chacun·e apprend à dire ce qui l’expose, beaucoup moins ce qui le protège, lui donne accès, crédibilité, mobilité, ressources. Le récit de soi se construit alors autour des blessures, des empêchements, des assignations et les positions de confort relatif — être blanc·he, diplômé·e, doté·e d’un passeport puissant car français·e, urbain·e,… passent plus facilement hors champ.
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Cette torsion s’est particulièrement vue pendant le confinement, lorsque les réseaux sociaux sont devenus l’un des principaux lieux de politisation. Ces plateformes encouragent le storytelling, la mise en scène de soi, la recherche d’une place morale dans le débat. Dans ce contexte, certaines personnes blanches et diplômées ont pu investir l’“intersectionnel” comme une ressource de légitimité, parfois jusqu’à romancer leur trajectoire. Or, cette mise en récit encouragée par les plateformes peut faire disparaître la question commune derrière une addition de positions individuelles. La classe, notamment, cesse alors d’apparaître comme un rapport social qui organise des intérêts partagés, des dépendances matérielles et des adversaires politiques commun pour devenir un simple élément de biographie parmi d’autres.
Pour ma part j’entends qu’il faut tenir les deux bouts. Ces usages ont émergé en réaction à une invisibilisation réelle des personnes minorisées dans les espaces médiatiques, intellectuels et militants. Ils ont permis de déplacer des angles morts, de rendre dicibles des violences, de contester l’universel abstrait derrière lequel se cachaient souvent des expériences blanches, bourgeoises, hétérosexuelles ou valides. Mais lorsque l’intersectionnalité cesse d’être un outil d’analyse (juridique, systémique et collectif) pour devenir une identité politique en soi, ce glissement affaiblit sa force politique. Autrement dit, au lieu d’organiser des alliances, il risque de disperser les luttes dans une hiérarchie des vulnérabilités.
Aussi, dans le cadre de cette approche politique, il est donc aisé de tomber dans une analyse voyant les sujets minorisés comme des entonnoirs rigides cumulant des malus sociaux. Or si l’on étire cette logique, une femme racisée devrait recevoir plus de contrôles policiers que les hommes racisés et les lesbiennes devraient êtres moins bien payées au travail que les hétérosexuelles,... Or, dans la réalité ce n’est pas le cas… Pourtant, cela ne veut pas dire que les femmes racisées sont privilégiées par rapport aux hommes racisés, ou que les lesbiennes sont plus riches et moins discriminées au travail que les hétérosexuelles (loin de là) ; cela signifie simplement que les oppressions raciales, sexistes et homophobes s’expriment différemment en raison d’une dimension genrée.
Le risque d’une lecture “intersectionnelle” réduite à une approche cumulative est d’additionner les oppressions sans réussir à comprendre comment elles s’articulent selon les contextes, les situations, les trajectoires. On reste alors dans une théorie de la domination pensée comme empilement de systèmes — patriarcat, capitalisme, racisme, validisme, hétérosexisme — qui écraseraient les sujets depuis l’extérieur. Or une théorie du pouvoir, dans la lignée de Butler notamment, oblige à déplacer le regard : le pouvoir circule, se distribue, se refuse, se négocie, s’exerce aussi depuis des positions ambivalentes. On peut subir certains rapports de force et bénéficier d’autres positions ; être exposé·e ici, protégé·e là ; dominé·e dans un espace, légitime dans un autre ; contraint·e par des structures tout en conservant une capacité d’action, de déplacement, de stratégie.
C’est pourquoi je préfère une grille politique qui analyse les rapports sociaux et la mobilité sociale comme une constellation multidimensionnelle. Elle permet de situer les sujets féministes dans les différentes dimensions qu’iels habitent, plutôt que de les fixer dans une identité de victime ou de bénéficiaire. À l’instar d’une pelote de laine, cela permets de comprendre où les rapports de pouvoir se croisent, où ils se renforcent, où ils se contredisent, où ils ouvrent des marges d’action.
Pour toutes ces raisons, le terme d’intersectionnalité me paraît imparfait. C’est pourquoi je souscris davantage à l’approche multidimensionnelle défendue par Darren Lenard Hutchinson dans “Identity Crisis: ‘Intersectionality,’ ‘Multidimensionality,’ and the Development of an Adequate Theory of Subordination”, publié en 2001, puis reprise par plusieurs théoriciennes féministes, dont Braidotti. Cette approche permet de penser les rapports de pouvoir dans leur circulation réelle : non comme une simple accumulation de systèmes qui s’empilent sur les individus, mais comme une constellation mouvante de positions, de contraintes, de ressources, de marges d’action, selon les contextes et les trajectoires.
Reste un principe de réalité : “intersectionnalité” est aujourd’hui un mot connu, discuté, transmis, parfois mal employé, mais encore capable d’ouvrir des portes. “Multidimensionnalité” est peut-être plus précis, mais il faudra du temps pour qu’il s’impose, s’il s’impose un jour. Ce n’est pas grave. Les mots comptent, leur précision aussi ; mais ce qui compte plus encore, c’est ce qu’ils rendent possible.
Archive : article originellement publié sur Mécréantes
L’intersectionnalité est partout : dans les débats féministes, les plateaux télé, les accusations de “communautarisme”, les querelles entre “universalistes” et “intersectionnelles”. Né dans le droit antidiscriminatoire et le Black feminism pour penser ce que les catégories classiques rendaient invisible (notamment les violences spécifiques subies par les femmes noires), il est devenu, dans certains usages militants, une identité politique et parfois même un label. Faut-il abandonner le mot “intersectionnalité” parce qu’il a été trop usé, trop mal compris, trop souvent transformé en étiquette ? Ou faut-il au contraire revenir à ce qu’il voulait dire : une grille d’analyse, née du droit et du Black feminism, pour penser ce que les catégories politiques classiques ne savaient pas voir ?
L’intersectionnalité, issu du concept d’intersectionality en anglais, se réfère à une notion utilisée pour décrire la situation où des individus font l’expérience simultanée de plusieurs formes de domination ou de discrimination au sein d’une société. Ce terme est introduit en 1989 par l’universitaire et juriste américaine Kimberlé Williams Crenshaw, afin de mettre en lumière l’interaction entre le sexisme et le racisme subis par les femmes afro-américaines. À l’origine, c’est aussi une stratégie juridique visant à démontrer que les juges américains ne pouvaient pas reconnaître les discriminations subies par les femmes noires sur leur lieu de travail. En effet, à cette époque, les définitions de la discrimination étaient telles que l’on pouvait être discriminé soit en raison du sexe soit en raison de la race, mais pas en raison de la combinaison de ces deux caractéristiques.
Ce concept révèle l’intersection de deux formes de domination, se présentant comme un carrefour où les femmes noires se retrouvent au point de convergence. Il montre que vivre le racisme et le sexisme n'est pas une simple addition d’oppressions analysables séparément. Au contraire, il opère une fusion de ces deux oppressions, créant ainsi une forme de domination à part entière. Par exemple, la lesbophobie résulte de la fusion du sexisme et de l’homophobie, mais les stéréotypes auxquels font face les lesbiennes sont diffèrent de ceux rencontrés par les hommes gays et ont des différences avec ceux accolés aux femmes hétérosexuelles.
En France, l'utilisation du terme d'intersectionnalité s’est démocratisé, passant d’une grille de lecture juridique à une appellation d’un courant féministe. Ce glissement nourrit régulièrement un clivage médiatique et politique entre “féminisme intersectionnel” et “féminisme universaliste”, comme l’a encore montré, en juin 2025, la proposition de résolution examinée à l’Assemblée nationale pour définir un “féminisme universel”, pensée explicitement en réaction à l’intégration de l’intersectionnalité dans les textes européens sur l’égalité. Au sein de ce récit, les intersectionnelles prendraient en compte les différentes formes de discriminations dans leurs analyses, tandis que les universalistes partiraient du constat que toutes les femmes ont surtout des points communs et des droits universels à défendre. Il est reproché aux universalistes d’adopter une approche occidentale voire civilisatrice, depuis une perspective blanche, hétéro, valide et bourgeoise, et de revendiquer une simple intégration des femmes privilégiées dans le système patriarcal et capitaliste. Les intersectionnelles sont quant à elles accusées de diviser les femmes et de favoriser le «communautarisme». En France, le féminisme dit universaliste n’a plus grand chose de subversif, étant largement revendiqué par la droite républicaine et par les différents gouvernements d'Emmanuel Macron.
Bref, pourquoi je n’utilise pas le terme « intersectionnelle » alors que c’est une grille d’analyse très importante ? Premièrement, parce que ce terme est souvent utilisé par des personnes blanches qui n’ont pas l’intention de prendre en compte profondément la question de la classe sociale ou du racisme dans leurs analyses féministes. Ainsi, l’usage du terme « féminisme intersectionnel » est parfois devenu un pins flamboyant que l’on arbore entre personnes blanches, sans vraiment réfléchir à la légitimité que nous avons d’user de ce terme, et sans faire un véritable travail pour en comprendre les implications. Tout comme beaucoup de personnes ignorent que #Metoo a été créé par une femme noire pour les filles noires, l’appropriation du terme par des personnes blanches risque d’atténuer sa portée politique et finalement d’exproprier les militantes du black-feminism qui en sont les pionnières. Il est aussi courant que l'intersectionnalité soit assimilée à tort à l'idée d'inclusivité. Dans le contexte du féminisme, cela peut conduire à un mouvement axé sur les préoccupations des femmes hétéros, blanches et aisées, conçu selon leurs perspectives, mais présenté comme un mouvement simplement « tolérant à la différence ».
Lorsque l’intersectionnalité quitte son ancrage dans le Black feminism et le droit antidiscriminatoire pour devenir, dans certains usages militants, une grammaire générale de la légitimité, elle peut produire un effet paradoxal. Si elle permet de nommer des expériences longtemps rendues invisibles, elle peut aussi enfermer la parole politique dans une comptabilité descendante des vulnérabilités : chacun·e apprend à dire ce qui l’expose, beaucoup moins ce qui le protège, lui donne accès, crédibilité, mobilité, ressources. Le récit de soi se construit alors autour des blessures, des empêchements, des assignations et les positions de confort relatif — être blanc·he, diplômé·e, doté·e d’un passeport puissant car français·e, urbain·e,… passent plus facilement hors champ.
Cette torsion s’est particulièrement vue pendant le confinement, lorsque les réseaux sociaux sont devenus l’un des principaux lieux de politisation. Ces plateformes encouragent le storytelling, la mise en scène de soi, la recherche d’une place morale dans le débat. Dans ce contexte, certaines personnes blanches et diplômées ont pu investir l’“intersectionnel” comme une ressource de légitimité, parfois jusqu’à romancer leur trajectoire. Or, cette mise en récit encouragée par les plateformes peut faire disparaître la question commune derrière une addition de positions individuelles. La classe, notamment, cesse alors d’apparaître comme un rapport social qui organise des intérêts partagés, des dépendances matérielles et des adversaires politiques commun pour devenir un simple élément de biographie parmi d’autres.
Pour ma part j’entends qu’il faut tenir les deux bouts. Ces usages ont émergé en réaction à une invisibilisation réelle des personnes minorisées dans les espaces médiatiques, intellectuels et militants. Ils ont permis de déplacer des angles morts, de rendre dicibles des violences, de contester l’universel abstrait derrière lequel se cachaient souvent des expériences blanches, bourgeoises, hétérosexuelles ou valides. Mais lorsque l’intersectionnalité cesse d’être un outil d’analyse (juridique, systémique et collectif) pour devenir une identité politique en soi, ce glissement affaiblit sa force politique. Autrement dit, au lieu d’organiser des alliances, il risque de disperser les luttes dans une hiérarchie des vulnérabilités.
Aussi, dans le cadre de cette approche politique, il est donc aisé de tomber dans une analyse voyant les sujets minorisés comme des entonnoirs rigides cumulant des malus sociaux. Or si l’on étire cette logique, une femme racisée devrait recevoir plus de contrôles policiers que les hommes racisés et les lesbiennes devraient êtres moins bien payées au travail que les hétérosexuelles,... Or, dans la réalité ce n’est pas le cas… Pourtant, cela ne veut pas dire que les femmes racisées sont privilégiées par rapport aux hommes racisés, ou que les lesbiennes sont plus riches et moins discriminées au travail que les hétérosexuelles (loin de là) ; cela signifie simplement que les oppressions raciales, sexistes et homophobes s’expriment différemment en raison d’une dimension genrée.
Le risque d’une lecture “intersectionnelle” réduite à une approche cumulative est d’additionner les oppressions sans réussir à comprendre comment elles s’articulent selon les contextes, les situations, les trajectoires. On reste alors dans une théorie de la domination pensée comme empilement de systèmes — patriarcat, capitalisme, racisme, validisme, hétérosexisme — qui écraseraient les sujets depuis l’extérieur. Or une théorie du pouvoir, dans la lignée de Butler notamment, oblige à déplacer le regard : le pouvoir circule, se distribue, se refuse, se négocie, s’exerce aussi depuis des positions ambivalentes. On peut subir certains rapports de force et bénéficier d’autres positions ; être exposé·e ici, protégé·e là ; dominé·e dans un espace, légitime dans un autre ; contraint·e par des structures tout en conservant une capacité d’action, de déplacement, de stratégie.
C’est pourquoi je préfère une grille politique qui analyse les rapports sociaux et la mobilité sociale comme une constellation multidimensionnelle. Elle permet de situer les sujets féministes dans les différentes dimensions qu’iels habitent, plutôt que de les fixer dans une identité de victime ou de bénéficiaire. À l’instar d’une pelote de laine, cela permets de comprendre où les rapports de pouvoir se croisent, où ils se renforcent, où ils se contredisent, où ils ouvrent des marges d’action.
Pour toutes ces raisons, le terme d’intersectionnalité me paraît imparfait. C’est pourquoi je souscris davantage à l’approche multidimensionnelle défendue par Darren Lenard Hutchinson dans “Identity Crisis: ‘Intersectionality,’ ‘Multidimensionality,’ and the Development of an Adequate Theory of Subordination”, publié en 2001, puis reprise par plusieurs théoriciennes féministes, dont Braidotti. Cette approche permet de penser les rapports de pouvoir dans leur circulation réelle : non comme une simple accumulation de systèmes qui s’empilent sur les individus, mais comme une constellation mouvante de positions, de contraintes, de ressources, de marges d’action, selon les contextes et les trajectoires.
Reste un principe de réalité : “intersectionnalité” est aujourd’hui un mot connu, discuté, transmis, parfois mal employé, mais encore capable d’ouvrir des portes. “Multidimensionnalité” est peut-être plus précis, mais il faudra du temps pour qu’il s’impose, s’il s’impose un jour. Ce n’est pas grave. Les mots comptent, leur précision aussi ; mais ce qui compte plus encore, c’est ce qu’ils rendent possible.
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