La guerre culturelle 2/3 : la fabrique de l'ennemi intérieur en France
Hanane Karimi
28 avril 2026
4 min.

L’expression de « guerre culturelle » s’est répandue pour désigner le moment de crise politique que nous vivons. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Dans cette série de trois articles, la sociologue Hanane Karimi en décrypte les rouages. Après avoir analysé le rôle des médias conservateurs, ce texte décrypte comment la figure d’ennemi de l’intérieur sert l’idéologie d’extrême droite et la criminalisation de l’altérité.
Cinq ans après la loi confortant le respect des principes de la République de 2021, le ministre de l’intérieur Laurent Nunez a déposé en avril 2026 un projet de loi visant à renforcer les dispositifs d’exception qu’elle permet au nom de la lutte contre le séparatisme. La désignation d’un ennemi intérieur y est déterminante et ses cibles ne cessent de s’étendre.
Des racines coloniales
Depuis les attentats du World Trade Center en 2001, la figure de l’ennemi intérieur est d’une efficacité redoutable en Occident. Elle est au cœur d’une politique assumée de lutte contre le terrorisme, aux États-Unis et ailleurs, dans laquelle le dispositif sécuritaire de contrôle et de surveillance policière se sont banalisés. Dans Les femmes musulmanes ne sont-elles pas des femmes ?, je montre comment l’archétype du danger ne se limite pas aux terroristes, elle s’étend par capillarité, à toutes celles et ceux qui contestent ou ne respectent pas l’ordre établi, notamment à l’aide d’une rhétorique de culpabilité par association. L’ennemi intérieur est l’outil qui justifie le maintien de l’ordre par la coercition et la répression. Parce qu’il est « intérieur », sous-entendu qu’il infiltre la société civile, il représente un danger symbolique ou sécuritaire, qui justifie sa traque ainsi que celle de ses acolytes.
Cette figure n’est pas nouvelle, même si elle est réactualisée. On doit au sociologue Mathieu Rigouste un travail d’archives sur cette notion dans lequel il retrace la construction d’un ennemi intérieur “socio-ethnique”[1]. Il montre comment les dispositifs de contrôle durant la guerre coloniale en Algérie, qui visaient à éradiquer tous ceux qui contestaient l’ordre colonial, ont été importés pour la gestion sécuritaire des populations postcoloniales en métropole. Dans le fond, la figure de menace, associée aux populations postcoloniales, est héritière de la guerre coloniale avec le déploiement de dispositifs d’exception, comme le couvre-feu discriminatoire qui était imposé aux Algérien·nes ou encore le massacre historique du 17 octobre 1961, dont la responsabilité n’est toujours pas assumée comme un crime d’État.
À cet axe sécuritaire, il faut ajouter la dimension culturelle qui s’opère par la stigmatisation des groupes « ennemis » dont l’efficacité repose sur sa dilution dans le sens commun. Tout le monde doit craindre l’ennemi intérieur ! « Classes dangereuses, sauvageons, racailles, immigrés, migrants, jeunes de banlieues, radicalisés », toutes ces catégories sont le résultat d’une opération politique qui trace des frontières entre ceux et celles qui sont à défendre, les bons français, et ceux et celles qu’il faut surveiller et combattre, les ennemis.
Nouvelle droite et actualisation de l’ennemi
La stigmatisation politique incite la société, de manière générale, à accepter d’elle-même un contrôle de plus en plus accru, pour faire face à une menace supposément omniprésente. Le continuum sécuritaire s’appuie sur le mécanisme puissant de désignation répétée, qui infuse dans le sens commun et produit le consentement à la banalisation de l’action répressive gouvernementale voire à sa reproduction active.
Justement, son efficacité est telle qu’elle se déploie à de nombreuses figures contestataires. Souvenez-vous des militants écologistes de Sainte Soline que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, avait qualifiés d’éco-terroristes. L’allégorie du terrorisme sert et justifie alors la violence de la répression. On est face à une rhétorique qui n’a plus rien d’exceptionnelle, tant elle est devenue courante, transférable d’une population cible à une autre, afin de légitimer le bien-fondé de la répression et de la coercition.
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On doit également le succès de cette lecture identitaire à la bataille des mots initiée par Jean-Marie Le Pen dans les années 90, inspirée de la « bataille culturelle » au cœur de la stratégie politique de la Nouvelle Droite. In fine, les écrits politiques de Gramsci, journaliste communiste révolutionnaire emprisonné par le fascisme italien, ont été détournés de leur objectif initial pour transformer les catégories du sens commun, au profit d’une orientation conservatrice du débat public. Avant que les mots du FN ne se banalisent, impliquant une forme de lepenisation des esprits, il a fallu un travail rhétorique, patient et continu, pour s’imposer et imposer les grilles de lecture dans le débat public. La notion de « grand remplacement » constitue l’aboutissement de cette stratégie rhétorique: convaincre le plus grand nombre de l’existence d’une menace existentielle afin de rallier à son idéologie. Elle se déploie d’abord dans l’arène d’extrême droite, avant d’être diffusée au-delà, dans une course politique que la dénommée « crise migratoire » et les attentats de 2015 ont catalysé. CNews avec la tribune offerte à Eric Zemmour l’ont popularisée, en articulant à la fois le sécuritaire puis l’identitaire au danger migratoire et musulman.
Du terroriste de l’intérieur à la menace islamogauchiste
La dernière décennie a montré une autre menace qui plane sur toutes et tous, qui est bien de l’intérieur, celle portée par des hommes et de femmes politiques qui sont complices de cette idéologie d’extrême droite, prêts à déployer des dispositifs sécuritaires, de contrôle et de surveillance jusque dans les universités contre le wokisme ou l’islamo gauchisme[2]. Lorsque les catégories de la Nouvelle Droite sont devenues une partie des catégories d’action gouvernementale, l’instrumentalisation de la peur et de la répression deviennent évidentes.
Cette guerre culturelle à la française, comme la nomme la politiste Jocelyne Cesari, s’étend aux recherches sur l’intersectionnalité, sur l’islam, la queerness, qui sont attaquées dans le champ universitaire. Le chercheur David Chavalarias a analysé l’usage de ce terme sur les réseaux sociaux et montré que l’« islamogauchisme » est une arme idéologique au service d’un ancrage de l’alt-right qui sabote la démocratie. Il explique que la concrétisation dans « l’imaginaire collectif (de) la représentation d’un ennemi de l’intérieur qui pilote nos élites et fait alliance avec des ennemis de l’extérieur (non-blancs) » en est un moyen. La polémique sur le wokisme n’en est que le prolongement, laissant entendre que l’ennemi intérieur se cache au cœur des luttes progressistes de gauche, des espaces d’études critiques (l’université) et des espaces de solidarité.
La dissolution du CCIF en décembre 2020 en a été la matrice. Cette association, qui luttait contre l’islamophobie, a été qualifiée d’”ennemie de la République” par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, après l’assassinat de Samuel Paty. La dissolution de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI) a été prononcée en octobre 2021, sur des motifs similaires. La loi “séparatisme” (confortant les principes de la République) a ensuite entériné cette logique avec le contrat d’engagement républicain qui conditionne les subventions, l’élargissement des motifs de dissolution et un contrôle financier renforcé. Ciblant d’abord les organisations musulmanes, ce dispositif s’est ensuite étendu aux Soulèvements de la Terre puis à la Jeune Garde antifasciste, et récemment d’Urgence Palestine et du collectif anti-islamophobie Génération EDR. Cette répression fonctionne désormais comme un modus operandi transposable à toute forme de contestation.
La guerre culturelle se déploie des questions sécuritaires aux identités qu’elles désignent comme problématiques. En se servant de la catégorie d’ennemi·e intérieur·e, elle se saisit stratégiquement du discours de la menace. En février, Aurore Bergé qualifiait LFI de parti “anti-France” sur CNews, reprenant à son compte un vocabulaire historiquement associé à l’extrême-droite. Les personnes trans sont à leur tour désignées comme une menace pour l’ordre symbolique traditionnel. Des éco-terroristes à l’islamo-gauchisme, de l'“anti-France”aux droits trans, le modus operandi est le même: désigner un péril intérieur pour criminaliser la contestation et, ce faisant, consolider l’hégémonie culturelle conservatrice qui était au programme de la Nouvelle Droite depuis les années 1970.
[1] Rigouste Mathieu, « L'ennemi intérieur, de la guerre coloniale au contrôle sécuritaire », Cultures & Conflits, n°67, automne 2007, p. 157-174.
[2] Pierre-Nicolas Baudot. Academics against Academia: Explaining Accusations of “Islamo-leftism” in French Academia. Sociologica, 2025, 19 (3), pp.53-71.
L’expression de « guerre culturelle » s’est répandue pour désigner le moment de crise politique que nous vivons. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Dans cette série de trois articles, la sociologue Hanane Karimi en décrypte les rouages. Après avoir analysé le rôle des médias conservateurs, ce texte décrypte comment la figure d’ennemi de l’intérieur sert l’idéologie d’extrême droite et la criminalisation de l’altérité.
Cinq ans après la loi confortant le respect des principes de la République de 2021, le ministre de l’intérieur Laurent Nunez a déposé en avril 2026 un projet de loi visant à renforcer les dispositifs d’exception qu’elle permet au nom de la lutte contre le séparatisme. La désignation d’un ennemi intérieur y est déterminante et ses cibles ne cessent de s’étendre.
Des racines coloniales
Depuis les attentats du World Trade Center en 2001, la figure de l’ennemi intérieur est d’une efficacité redoutable en Occident. Elle est au cœur d’une politique assumée de lutte contre le terrorisme, aux États-Unis et ailleurs, dans laquelle le dispositif sécuritaire de contrôle et de surveillance policière se sont banalisés. Dans Les femmes musulmanes ne sont-elles pas des femmes ?, je montre comment l’archétype du danger ne se limite pas aux terroristes, elle s’étend par capillarité, à toutes celles et ceux qui contestent ou ne respectent pas l’ordre établi, notamment à l’aide d’une rhétorique de culpabilité par association. L’ennemi intérieur est l’outil qui justifie le maintien de l’ordre par la coercition et la répression. Parce qu’il est « intérieur », sous-entendu qu’il infiltre la société civile, il représente un danger symbolique ou sécuritaire, qui justifie sa traque ainsi que celle de ses acolytes.
Cette figure n’est pas nouvelle, même si elle est réactualisée. On doit au sociologue Mathieu Rigouste un travail d’archives sur cette notion dans lequel il retrace la construction d’un ennemi intérieur “socio-ethnique”[1]. Il montre comment les dispositifs de contrôle durant la guerre coloniale en Algérie, qui visaient à éradiquer tous ceux qui contestaient l’ordre colonial, ont été importés pour la gestion sécuritaire des populations postcoloniales en métropole. Dans le fond, la figure de menace, associée aux populations postcoloniales, est héritière de la guerre coloniale avec le déploiement de dispositifs d’exception, comme le couvre-feu discriminatoire qui était imposé aux Algérien·nes ou encore le massacre historique du 17 octobre 1961, dont la responsabilité n’est toujours pas assumée comme un crime d’État.
À cet axe sécuritaire, il faut ajouter la dimension culturelle qui s’opère par la stigmatisation des groupes « ennemis » dont l’efficacité repose sur sa dilution dans le sens commun. Tout le monde doit craindre l’ennemi intérieur ! « Classes dangereuses, sauvageons, racailles, immigrés, migrants, jeunes de banlieues, radicalisés », toutes ces catégories sont le résultat d’une opération politique qui trace des frontières entre ceux et celles qui sont à défendre, les bons français, et ceux et celles qu’il faut surveiller et combattre, les ennemis.
Nouvelle droite et actualisation de l’ennemi
La stigmatisation politique incite la société, de manière générale, à accepter d’elle-même un contrôle de plus en plus accru, pour faire face à une menace supposément omniprésente. Le continuum sécuritaire s’appuie sur le mécanisme puissant de désignation répétée, qui infuse dans le sens commun et produit le consentement à la banalisation de l’action répressive gouvernementale voire à sa reproduction active.
Justement, son efficacité est telle qu’elle se déploie à de nombreuses figures contestataires. Souvenez-vous des militants écologistes de Sainte Soline que le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, avait qualifiés d’éco-terroristes. L’allégorie du terrorisme sert et justifie alors la violence de la répression. On est face à une rhétorique qui n’a plus rien d’exceptionnelle, tant elle est devenue courante, transférable d’une population cible à une autre, afin de légitimer le bien-fondé de la répression et de la coercition.
On doit également le succès de cette lecture identitaire à la bataille des mots initiée par Jean-Marie Le Pen dans les années 90, inspirée de la « bataille culturelle » au cœur de la stratégie politique de la Nouvelle Droite. In fine, les écrits politiques de Gramsci, journaliste communiste révolutionnaire emprisonné par le fascisme italien, ont été détournés de leur objectif initial pour transformer les catégories du sens commun, au profit d’une orientation conservatrice du débat public. Avant que les mots du FN ne se banalisent, impliquant une forme de lepenisation des esprits, il a fallu un travail rhétorique, patient et continu, pour s’imposer et imposer les grilles de lecture dans le débat public. La notion de « grand remplacement » constitue l’aboutissement de cette stratégie rhétorique: convaincre le plus grand nombre de l’existence d’une menace existentielle afin de rallier à son idéologie. Elle se déploie d’abord dans l’arène d’extrême droite, avant d’être diffusée au-delà, dans une course politique que la dénommée « crise migratoire » et les attentats de 2015 ont catalysé. CNews avec la tribune offerte à Eric Zemmour l’ont popularisée, en articulant à la fois le sécuritaire puis l’identitaire au danger migratoire et musulman.
Du terroriste de l’intérieur à la menace islamogauchiste
La dernière décennie a montré une autre menace qui plane sur toutes et tous, qui est bien de l’intérieur, celle portée par des hommes et de femmes politiques qui sont complices de cette idéologie d’extrême droite, prêts à déployer des dispositifs sécuritaires, de contrôle et de surveillance jusque dans les universités contre le wokisme ou l’islamo gauchisme[2]. Lorsque les catégories de la Nouvelle Droite sont devenues une partie des catégories d’action gouvernementale, l’instrumentalisation de la peur et de la répression deviennent évidentes.
Cette guerre culturelle à la française, comme la nomme la politiste Jocelyne Cesari, s’étend aux recherches sur l’intersectionnalité, sur l’islam, la queerness, qui sont attaquées dans le champ universitaire. Le chercheur David Chavalarias a analysé l’usage de ce terme sur les réseaux sociaux et montré que l’« islamogauchisme » est une arme idéologique au service d’un ancrage de l’alt-right qui sabote la démocratie. Il explique que la concrétisation dans « l’imaginaire collectif (de) la représentation d’un ennemi de l’intérieur qui pilote nos élites et fait alliance avec des ennemis de l’extérieur (non-blancs) » en est un moyen. La polémique sur le wokisme n’en est que le prolongement, laissant entendre que l’ennemi intérieur se cache au cœur des luttes progressistes de gauche, des espaces d’études critiques (l’université) et des espaces de solidarité.
La dissolution du CCIF en décembre 2020 en a été la matrice. Cette association, qui luttait contre l’islamophobie, a été qualifiée d’”ennemie de la République” par le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, après l’assassinat de Samuel Paty. La dissolution de la Coordination contre le racisme et l’islamophobie (CRI) a été prononcée en octobre 2021, sur des motifs similaires. La loi “séparatisme” (confortant les principes de la République) a ensuite entériné cette logique avec le contrat d’engagement républicain qui conditionne les subventions, l’élargissement des motifs de dissolution et un contrôle financier renforcé. Ciblant d’abord les organisations musulmanes, ce dispositif s’est ensuite étendu aux Soulèvements de la Terre puis à la Jeune Garde antifasciste, et récemment d’Urgence Palestine et du collectif anti-islamophobie Génération EDR. Cette répression fonctionne désormais comme un modus operandi transposable à toute forme de contestation.
La guerre culturelle se déploie des questions sécuritaires aux identités qu’elles désignent comme problématiques. En se servant de la catégorie d’ennemi·e intérieur·e, elle se saisit stratégiquement du discours de la menace. En février, Aurore Bergé qualifiait LFI de parti “anti-France” sur CNews, reprenant à son compte un vocabulaire historiquement associé à l’extrême-droite. Les personnes trans sont à leur tour désignées comme une menace pour l’ordre symbolique traditionnel. Des éco-terroristes à l’islamo-gauchisme, de l'“anti-France”aux droits trans, le modus operandi est le même: désigner un péril intérieur pour criminaliser la contestation et, ce faisant, consolider l’hégémonie culturelle conservatrice qui était au programme de la Nouvelle Droite depuis les années 1970.
[1] Rigouste Mathieu, « L'ennemi intérieur, de la guerre coloniale au contrôle sécuritaire », Cultures & Conflits, n°67, automne 2007, p. 157-174.
[2] Pierre-Nicolas Baudot. Academics against Academia: Explaining Accusations of “Islamo-leftism” in French Academia. Sociologica, 2025, 19 (3), pp.53-71.
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