Mélissa Laveaux : « Je veux mourir en baisant »
07 mai 2026
15 min.

Dans son nouvel album, l’artiste franco-canadienne Mélissa Laveaux explore une thématique qui hante sa vie depuis toujours : la mort. Nous l’avons rencontrée pour une discussion fleuve sur ses héritages haïtien et queer, l’anticolonialisme et le validisme.
Avec sa voix singulière, Mélissa Laveaux façonne depuis près deux décennies un son qui n’appartient qu’à elle ; un subtil mélange de rock, folk et musiques caribéennes. Son cinquième album marque assurément un tournant dans sa carrière : cet opus généreux aux allures de mémoires contées est son disque le plus personnel. Son titre at my softest, I am most dangerous, célèbre le pouvoir de la vulnérabilité, c'est au plus doux que je suis le plus dangereux·se. L’artiste a failli mourir plusieurs fois et chaque chanson de ce nouveau disque raconte un épisode particulier : il y a cette balade sur la plage aurait pu mal tourner (« The rain, the dog, the beach, the ghost »), cette vague au Brésil qui aurait pu l’emporter (« Yemaya »), cette fois où petite tout son dos a été ébouillanté (« No Noise »)...
Depuis quelques années, la thématique de la fin de vie a pris une nouvelle tournure pour Mélissa Laveaux, qui a été diagnostiquée d’une sclérose en plaques. Mais en dépit de ce mal chronique, l’artiste multiplie les projets. En plus de la tournée pour ce nouvel album, elle travaille à une série documentaire sur l'émergence du jazz et du blues à la Nouvelle-Orléans, des traductions d’artistes qui lui sont chers, un cabaret lesbien, de l’écriture... Quand on la rencontre, les anecdotes se bousculent dans la conversation. Son enthousiasme est palpable, la malice ne la quitte pas non plus. Sur l’un de ses avant-bras, des champignons sont tatoués. Ce sont des cèpes, clin d’œil direct à cette maladie (SEP) qui l’accompagne désormais.
Problematik - Comment est venu le très beau titre de cet album ? Il semble résumer quelque chose de l'endroit où tu es en ce moment.
Mélissa Laveaux : J'ai commencé à bosser sur l'album il y a deux ans quand je suis partie en résidence d'écriture au château de Montelon. Je voulais absolument faire une résidence là où Lhasa de Sela [ndlr : artiste mexicano-canadienne, décédée d’un cancer en 2010] a fait sa résidence après avoir sorti son premier album, La Llorona. Mais parce que le temps est non linéaire, il faut remonter encore avant : en 2018, je lui ai rendu un hommage au People Festival de Berlin, et son frère nous avait donné des extraits des vidéos d’elle à utiliser pendant le spectacle. C'était hyper beau. Sur un extrait, elle racontait quelque chose de très beau pour expliquer la vie perpétuelle. Elle disait : « Quand on grandit dans le ventre, le monde devient de plus en plus petit, et tu penses que tu es en train de mourir mais en fait tu nais. Quand tu vieillis, que tu te rapproches de la mort, le monde te paraît énorme mais toi tu parais tout petit. Et en fait tu nais. » Ensuite, en 2019, un ami m’a proposé d'écrire un essai sur ma naissance, parce que ma mère avait divorcé de mon père quand elle a eu un cancer du col de l'utérus. Mais ils ont hook up une fois et j'ai été conçue. C'est marrant d'être née dans un corps qui a décidé de ne pas mourir. C’est ce premier texte qui a démarré l'écriture de l'album.
Tu as grandi catholique mais tu parles beaucoup de spiritualité, et il y a plusieurs références au vaudou dans cet album. Est-ce que ça fait partie de ta spiritualité ?
Non, ça ne fait pas partie de ma spiritualité, ça fait partie de mon héritage culturel. On dit toujours que Haïti, c'est 20% protestants, 80% catholiques, 100% vaudou. La construction du pays est basée sur l'impact du vaudou et la cérémonie du Bois-Caïman [ndlr, réunion d’esclaves marrons considérée comme le début de la guerre d’indépendance]. Des présidents haïtiens et des Américains ont essayé de le bannir… mais ça reste un des piliers d'Haïti. C'est la trace de comment des personnes esclavisées de différents pays, de différentes ethnies ouest-africaines se sont retrouvées pour faire une rébellion en très peu de temps et en créant une langue. Il y a des gens qui se disent [vaudouisants], pour moi c’est impossible… même si le catholicisme haïtien ressemble à des cultes païens.
Après j'emprunte certaines choses parce que c'est mon héritage. Il y a des gens qui empruntent du vaudou dont ce n'est pas nécessairement la culture et il y a souvent des très mauvaises choses qui leur arrivent. C'est très rigolo, mais... ce n’est pas mon problème. Moi je dis merci aux esprits qui sont présents. Parce que c'est un fait, ils sont là, c'est pas un truc que j'aime dire de manière rigolote. Les gens font ce qu'ils veulent avec, moi cette information m'intéresse.
La chanson « Manman Brijit » raconte la dissociation des personnes esclavisées, elle est inspirée du classique « Banana Boat Song ». Comment as-tu écrit cette chanson ?
Cette chanson n'était pas censée être sur l'album, c'est une commande pour la bande-son d’un film de Maya Woodward, une réalisatrice antillaise-canadienne. Elle fait un documentaire sur la zombification comme mythe et un culte du vaudou.
Son directeur musical m’a écrit pour me proposer de travailler dessus et pour composer une bande-son, il faut voir tout le documentaire. En le regardant, j’ai repensé au poète Frankétienne qui parle de la zombification comme une métaphore de la dissociation qui est nécessaire afin de survivre à l'esclavage. Dissociation du corps esclavisé mais aussi dissociation de la part du colon qui doit déshumaniser quelqu'un. C'est hyper violent de vivre esclave mais aussi de choisir de déconsidérer tout un groupe de personnes. De leur infliger des sévices pas possibles basées sur… la Bible. On peut remercier les catholiques pour la colonisation aussi, c’est une grosse raison pour laquelle je me dis plus catholique. Tous les trucs mauvais dans ma vie, je peux les retracer à l'Église.
Et donc quel est le lien entre les deux chansons ?
Déjà j'adore le travail qu'a fait Harry Belafonte en reprenant « Banana Boat », qui est de Trinité et Tobago je crois. Il l’a repris pour différentes raisons, et il avait pris les crédits, puis il les a rendus, parce que c'est du patrimoine. En le réécoutant j’ai réalisé que toutes ces chansons dont je pensais que c'était des comptines ont en fait un énorme poids culturel et contiennent énormément d'indices sur l'histoire.
Dans le texte, c'est hyper triste, alors que nous on danse dessus depuis des décennies. Je trouvais que c'était la chanson parfaite pour la base de ce travail parce que c'est le point de vue d'une personne qui dit : « j'ai pas envie de travailler, je n'arrive plus à ressentir mon destin, je ne sais pas où je vais. » Le documentaire raconte aussi que le plus gros crime pour les personnes esclavisées, c'est qu'ils n'avaient pas de proper burials. Sans rites funéraires, cette connexion aux ancêtres et au monde des esprits est coupée. Et la personne reste zombie, dans une sorte de demi-vie, à jamais. C'est hyper pénible et triste, c’est une tragédie.
Enfin, il y a plein de tragédies de l'esclavage, ça c'en est une parmi mille autres. On peut lister les viols répétitifs, être traité comme du bétail, avoir ses enfants volés, parfois torturés... En fait, tout ce qui se passe en Palestine en ce moment, c'est des choses qui se sont passées pendant l'esclavage aux États-Unis et aux Antilles.
L'anticolonialisme est présent dans ton travail depuis très longtemps. Tu as pris position tôt contre le génocide en Palestine, est-ce qu'il y a des choses qui ont changé dans ton rapport à ton public ?
Ah oui, il y a des personnes sionistes qui ont dit : « Ah, j'aimais cette chanteuse, c'est horrible ! » J’ai répondu à plein de personnes que si elles connaissent vraiment mon œuvre, elles savent que la situation en Palestine me touche particulièrement. Mes meilleurs amis au monde sont palestinien·nes, je fais des manifs depuis longtemps, c'est pas neuf. J'en parle à mes concerts et j'explique mon positionnement. Donc oui, j'ai perdu un peu le public, mais je préfère avoir des gens qui savent exactement à quoi s'attendre. Et c'est horrible d'être aimé par des cons, désolée.
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Dans cet album, il y a aussi cette chanson « Do As I Say » où tu reviens sur ton coming out. Pourquoi ? Est-ce qu’il y a un lien avec la question de la mort ?
Oui. Choisir de ne plus parler à ses parents tant qu'ils ne comprennent pas, c'est une mort en soi. Des fois, je dis à mes ami·es que je suis une orpheline adulte.
Quand j'ai fait mon coming-out à ma mère, il y avait un prêtre qui habitait au sous-sol, et du coup, qui a chanté une messe d’exorciste pour essayer de « pray the gay away ». Ma mère m’a dit : « j'aurais préféré que tu aies tué quelqu'un, que tu sois en prison ». Mon père lui a dit que c’était « une phase », et parce qu'on était en train de prendre un brunch, il a enchaîné avec : « est-ce que la saucisse est bonne? » Mon père est très drôle donc je ne sais pas si c'était [volontaire]. Mais je me souviens très bien qu’après j'ai vomi pendant une journée, l'interaction m'a tellement attristé. Avec mon père on était assez buddy, c'est lui qui m'a acheté ma guitare… mais il a mis sa limite à « gay ». Donc oui ils ont préféré avoir une fille morte.
La montée du fascisme c’est un stress, une angoisse de mort qui monte chez beaucoup de personnes. Comment est-ce que tu traverses cette période, avec la maladie et toutes tes expériences où tu as déjà frôlé la mort ?
Je regarde la montée du fascisme et de la nécropolitique avec une certaine ironie, genre en touillant ma tasse de thé. (rires) Plus on est confronté à la mort et à la maladie et plus on se rend compte de ce qu’est le bien vivre. Dans le contexte actuel, les gens n'ont pas le temps de se reposer assez pour pouvoir se rendre compte de ce que serait une vie qui vaut la peine d’être vécue.. Même quand on parle de soins, de self-care, c'est un truc capitalistique. Le self-care, en vrai, c'est « est-ce que t'as fait tes impôts ? »
Après, ça peut-être qu'il faudrait que je fasse mes ongles. Parce qu'en fait, c'est con, mais les ongles sont un indicateur de la santé du reste du corps. On peut voir si on est en carence de vitamine B, de vitamine C, de vitamine D. J'ai plein de suppléments le matin, parce qu'il n'y a pas de médicaments pour la SEP. C'est une maladie où tu dépenses une fortune en compléments pour te tenir debout, et c'est drôle. Parce que, forcément, l'industrie biopharmaceutique ne veut pas que les gens s’occupent de leur jardin et qu'ils trouvent ce qui peut les soutenir, ou soulager énormément de douleurs. Moi, je vois cette période avec un certain recul, avec la lucidité qu'il faut absolument s'armer avec des connaissances. J'ai une grand-mère qui connaissait très bien les plantes. Pourquoi pas moi ?
Tu as écrit un très beau texte qui s'appelle « To die “pretty” » sur Substack, qui parle du désir de mourir en beauté et avec de la reconnaissance. Il te situe dans toute une lignée d’artistes, de pionnières du rock noires.
C’est drôle, il y a deux semaines j’ai fait les midis de France Culture avec Marie Laborie et à un moment, elle m’a lancé cette phrase qui m'a tuée : « Melissa, vous vous revendiquez lesbienne. Vous êtes haïtienne, immigrante et maintenant handicapée, c'est pas un peu trop ? » J'ai juste répondu oui, mais ce texte c’est la vraie réponse. Yes I'm dying, but I make it look good. [Oui je suis mourante, mais j’en fais quelque chose de beau.]
Malgré tout ce que Elvis a fait à la culture rock'n'roll, il n’a jamais eu l’air aussi cool que Sister Rosetta Tharpe. Et tous les jours sur Terre, j'apprends un nouveau truc, un nouveau détail sur une lesbienne d'antan, et je me dis qu’on n’est pas assez gays ! Ma Rainey a fait une orgie avec ses choristes qui faisait tellement de bruit que les voisins ont appelé la police pour arrêter tout le monde... Là, on est juste des petites joueuses. Le texte parle de ça aussi.
Je pensais que le texte indiquait aussi que tu prépares déjà tes obsèques ? C'est intéressant d'un point de vue féministe, comment on organise pour ce soit à notre image. Ce sont des moments auxquels on pense peu.
Ça j’en parle dans un autre texte, « i look at flowers », une nouvelle qui se passe au Canada. Moi je sais exactement comment je veux mourir, définitivement en baisant. Je pense qu'on devrait avoir le droit de mourir quand on veut, comme on veut. Et justement, la nouvelle se passe au Canada, parce que l'euthanasie y est légale [dans de bonnes conditions]. Être capable de se construire une belle mort fait partie d'avoir vécu une belle vie… Avoir une autonomie suprême du corps, c'est savoir quand je meurs. On ne choisit pas quand et avec qui on naît. Même si c'était pas facile, je suis très contente d'avoir grandi avec ma famille. Avec ma sœur j'ai eu une alliée hyper précieuse. C'est assez cool qu'on puisse être encore ensemble à nos âges et avoir un super sens de l'humour... Je pense que mes parents m'ont appris à mourir en fait, parce qu'ils ont vu pas mal de leurs ami·es mourir. Et je trouve que les funérailles en France sont un peu merdiques, je suis désolée.
L’humour c'est quelque chose d'important pour toi, tu dis souvent que tu aimes faire le clown. Qui te fait rire ? Et qu'est-ce qui te fait rire ces temps-ci ?
J’ai envie de dire que mes amis me font rire, j'ai gardé que des gens très drôles autour de moi… Mais le truc qui me fait grave rire en ce moment, c'est les gens qui agissent comme s'ils n’allaient jamais être handicapés. Ceux qui traitent les personnes handi comme de la merde, qui ne se poussent pas quand ils me voient dans la rue parce qu'ils pensent que ça va jamais leur arriver… Tout le monde va devenir handicapé. Oui, c'est ça la plus grosse blague, regarder des gens s'imaginer que la maladie ne va jamais les toucher alors qu’on vient d'apprendre qu’il y a du cadmium dans toute votre bouffe. Joke’s on you, bitch. [Rira bien qui rira le dernier.]
***
at my softest, I am most dangerous (Revolta/Twanet)
27 avril 2027 - La Cigale à Paris
Photographies : © Elijah Ndoumbe
Dans son nouvel album, l’artiste franco-canadienne Mélissa Laveaux explore une thématique qui hante sa vie depuis toujours : la mort. Nous l’avons rencontrée pour une discussion fleuve sur ses héritages haïtien et queer, l’anticolonialisme et le validisme.
Avec sa voix singulière, Mélissa Laveaux façonne depuis près deux décennies un son qui n’appartient qu’à elle ; un subtil mélange de rock, folk et musiques caribéennes. Son cinquième album marque assurément un tournant dans sa carrière : cet opus généreux aux allures de mémoires contées est son disque le plus personnel. Son titre at my softest, I am most dangerous, célèbre le pouvoir de la vulnérabilité, c'est au plus doux que je suis le plus dangereux·se. L’artiste a failli mourir plusieurs fois et chaque chanson de ce nouveau disque raconte un épisode particulier : il y a cette balade sur la plage aurait pu mal tourner (« The rain, the dog, the beach, the ghost »), cette vague au Brésil qui aurait pu l’emporter (« Yemaya »), cette fois où petite tout son dos a été ébouillanté (« No Noise »)...
Depuis quelques années, la thématique de la fin de vie a pris une nouvelle tournure pour Mélissa Laveaux, qui a été diagnostiquée d’une sclérose en plaques. Mais en dépit de ce mal chronique, l’artiste multiplie les projets. En plus de la tournée pour ce nouvel album, elle travaille à une série documentaire sur l'émergence du jazz et du blues à la Nouvelle-Orléans, des traductions d’artistes qui lui sont chers, un cabaret lesbien, de l’écriture... Quand on la rencontre, les anecdotes se bousculent dans la conversation. Son enthousiasme est palpable, la malice ne la quitte pas non plus. Sur l’un de ses avant-bras, des champignons sont tatoués. Ce sont des cèpes, clin d’œil direct à cette maladie (SEP) qui l’accompagne désormais.
Problematik - Comment est venu le très beau titre de cet album ? Il semble résumer quelque chose de l'endroit où tu es en ce moment.
Mélissa Laveaux : J'ai commencé à bosser sur l'album il y a deux ans quand je suis partie en résidence d'écriture au château de Montelon. Je voulais absolument faire une résidence là où Lhasa de Sela [ndlr : artiste mexicano-canadienne, décédée d’un cancer en 2010] a fait sa résidence après avoir sorti son premier album, La Llorona. Mais parce que le temps est non linéaire, il faut remonter encore avant : en 2018, je lui ai rendu un hommage au People Festival de Berlin, et son frère nous avait donné des extraits des vidéos d’elle à utiliser pendant le spectacle. C'était hyper beau. Sur un extrait, elle racontait quelque chose de très beau pour expliquer la vie perpétuelle. Elle disait : « Quand on grandit dans le ventre, le monde devient de plus en plus petit, et tu penses que tu es en train de mourir mais en fait tu nais. Quand tu vieillis, que tu te rapproches de la mort, le monde te paraît énorme mais toi tu parais tout petit. Et en fait tu nais. » Ensuite, en 2019, un ami m’a proposé d'écrire un essai sur ma naissance, parce que ma mère avait divorcé de mon père quand elle a eu un cancer du col de l'utérus. Mais ils ont hook up une fois et j'ai été conçue. C'est marrant d'être née dans un corps qui a décidé de ne pas mourir. C’est ce premier texte qui a démarré l'écriture de l'album.
Tu as grandi catholique mais tu parles beaucoup de spiritualité, et il y a plusieurs références au vaudou dans cet album. Est-ce que ça fait partie de ta spiritualité ?
Non, ça ne fait pas partie de ma spiritualité, ça fait partie de mon héritage culturel. On dit toujours que Haïti, c'est 20% protestants, 80% catholiques, 100% vaudou. La construction du pays est basée sur l'impact du vaudou et la cérémonie du Bois-Caïman [ndlr, réunion d’esclaves marrons considérée comme le début de la guerre d’indépendance]. Des présidents haïtiens et des Américains ont essayé de le bannir… mais ça reste un des piliers d'Haïti. C'est la trace de comment des personnes esclavisées de différents pays, de différentes ethnies ouest-africaines se sont retrouvées pour faire une rébellion en très peu de temps et en créant une langue. Il y a des gens qui se disent [vaudouisants], pour moi c’est impossible… même si le catholicisme haïtien ressemble à des cultes païens.
Après j'emprunte certaines choses parce que c'est mon héritage. Il y a des gens qui empruntent du vaudou dont ce n'est pas nécessairement la culture et il y a souvent des très mauvaises choses qui leur arrivent. C'est très rigolo, mais... ce n’est pas mon problème. Moi je dis merci aux esprits qui sont présents. Parce que c'est un fait, ils sont là, c'est pas un truc que j'aime dire de manière rigolote. Les gens font ce qu'ils veulent avec, moi cette information m'intéresse.
La chanson « Manman Brijit » raconte la dissociation des personnes esclavisées, elle est inspirée du classique « Banana Boat Song ». Comment as-tu écrit cette chanson ?
Cette chanson n'était pas censée être sur l'album, c'est une commande pour la bande-son d’un film de Maya Woodward, une réalisatrice antillaise-canadienne. Elle fait un documentaire sur la zombification comme mythe et un culte du vaudou.
Son directeur musical m’a écrit pour me proposer de travailler dessus et pour composer une bande-son, il faut voir tout le documentaire. En le regardant, j’ai repensé au poète Frankétienne qui parle de la zombification comme une métaphore de la dissociation qui est nécessaire afin de survivre à l'esclavage. Dissociation du corps esclavisé mais aussi dissociation de la part du colon qui doit déshumaniser quelqu'un. C'est hyper violent de vivre esclave mais aussi de choisir de déconsidérer tout un groupe de personnes. De leur infliger des sévices pas possibles basées sur… la Bible. On peut remercier les catholiques pour la colonisation aussi, c’est une grosse raison pour laquelle je me dis plus catholique. Tous les trucs mauvais dans ma vie, je peux les retracer à l'Église.
Et donc quel est le lien entre les deux chansons ?
Déjà j'adore le travail qu'a fait Harry Belafonte en reprenant « Banana Boat », qui est de Trinité et Tobago je crois. Il l’a repris pour différentes raisons, et il avait pris les crédits, puis il les a rendus, parce que c'est du patrimoine. En le réécoutant j’ai réalisé que toutes ces chansons dont je pensais que c'était des comptines ont en fait un énorme poids culturel et contiennent énormément d'indices sur l'histoire.
Dans le texte, c'est hyper triste, alors que nous on danse dessus depuis des décennies. Je trouvais que c'était la chanson parfaite pour la base de ce travail parce que c'est le point de vue d'une personne qui dit : « j'ai pas envie de travailler, je n'arrive plus à ressentir mon destin, je ne sais pas où je vais. » Le documentaire raconte aussi que le plus gros crime pour les personnes esclavisées, c'est qu'ils n'avaient pas de proper burials. Sans rites funéraires, cette connexion aux ancêtres et au monde des esprits est coupée. Et la personne reste zombie, dans une sorte de demi-vie, à jamais. C'est hyper pénible et triste, c’est une tragédie.
Enfin, il y a plein de tragédies de l'esclavage, ça c'en est une parmi mille autres. On peut lister les viols répétitifs, être traité comme du bétail, avoir ses enfants volés, parfois torturés... En fait, tout ce qui se passe en Palestine en ce moment, c'est des choses qui se sont passées pendant l'esclavage aux États-Unis et aux Antilles.
L'anticolonialisme est présent dans ton travail depuis très longtemps. Tu as pris position tôt contre le génocide en Palestine, est-ce qu'il y a des choses qui ont changé dans ton rapport à ton public ?
Ah oui, il y a des personnes sionistes qui ont dit : « Ah, j'aimais cette chanteuse, c'est horrible ! » J’ai répondu à plein de personnes que si elles connaissent vraiment mon œuvre, elles savent que la situation en Palestine me touche particulièrement. Mes meilleurs amis au monde sont palestinien·nes, je fais des manifs depuis longtemps, c'est pas neuf. J'en parle à mes concerts et j'explique mon positionnement. Donc oui, j'ai perdu un peu le public, mais je préfère avoir des gens qui savent exactement à quoi s'attendre. Et c'est horrible d'être aimé par des cons, désolée.
Dans cet album, il y a aussi cette chanson « Do As I Say » où tu reviens sur ton coming out. Pourquoi ? Est-ce qu’il y a un lien avec la question de la mort ?
Oui. Choisir de ne plus parler à ses parents tant qu'ils ne comprennent pas, c'est une mort en soi. Des fois, je dis à mes ami·es que je suis une orpheline adulte.
Quand j'ai fait mon coming-out à ma mère, il y avait un prêtre qui habitait au sous-sol, et du coup, qui a chanté une messe d’exorciste pour essayer de « pray the gay away ». Ma mère m’a dit : « j'aurais préféré que tu aies tué quelqu'un, que tu sois en prison ». Mon père lui a dit que c’était « une phase », et parce qu'on était en train de prendre un brunch, il a enchaîné avec : « est-ce que la saucisse est bonne? » Mon père est très drôle donc je ne sais pas si c'était [volontaire]. Mais je me souviens très bien qu’après j'ai vomi pendant une journée, l'interaction m'a tellement attristé. Avec mon père on était assez buddy, c'est lui qui m'a acheté ma guitare… mais il a mis sa limite à « gay ». Donc oui ils ont préféré avoir une fille morte.
La montée du fascisme c’est un stress, une angoisse de mort qui monte chez beaucoup de personnes. Comment est-ce que tu traverses cette période, avec la maladie et toutes tes expériences où tu as déjà frôlé la mort ?
Je regarde la montée du fascisme et de la nécropolitique avec une certaine ironie, genre en touillant ma tasse de thé. (rires) Plus on est confronté à la mort et à la maladie et plus on se rend compte de ce qu’est le bien vivre. Dans le contexte actuel, les gens n'ont pas le temps de se reposer assez pour pouvoir se rendre compte de ce que serait une vie qui vaut la peine d’être vécue.. Même quand on parle de soins, de self-care, c'est un truc capitalistique. Le self-care, en vrai, c'est « est-ce que t'as fait tes impôts ? »
Après, ça peut-être qu'il faudrait que je fasse mes ongles. Parce qu'en fait, c'est con, mais les ongles sont un indicateur de la santé du reste du corps. On peut voir si on est en carence de vitamine B, de vitamine C, de vitamine D. J'ai plein de suppléments le matin, parce qu'il n'y a pas de médicaments pour la SEP. C'est une maladie où tu dépenses une fortune en compléments pour te tenir debout, et c'est drôle. Parce que, forcément, l'industrie biopharmaceutique ne veut pas que les gens s’occupent de leur jardin et qu'ils trouvent ce qui peut les soutenir, ou soulager énormément de douleurs. Moi, je vois cette période avec un certain recul, avec la lucidité qu'il faut absolument s'armer avec des connaissances. J'ai une grand-mère qui connaissait très bien les plantes. Pourquoi pas moi ?
Tu as écrit un très beau texte qui s'appelle « To die “pretty” » sur Substack, qui parle du désir de mourir en beauté et avec de la reconnaissance. Il te situe dans toute une lignée d’artistes, de pionnières du rock noires.
C’est drôle, il y a deux semaines j’ai fait les midis de France Culture avec Marie Laborie et à un moment, elle m’a lancé cette phrase qui m'a tuée : « Melissa, vous vous revendiquez lesbienne. Vous êtes haïtienne, immigrante et maintenant handicapée, c'est pas un peu trop ? » J'ai juste répondu oui, mais ce texte c’est la vraie réponse. Yes I'm dying, but I make it look good. [Oui je suis mourante, mais j’en fais quelque chose de beau.]
Malgré tout ce que Elvis a fait à la culture rock'n'roll, il n’a jamais eu l’air aussi cool que Sister Rosetta Tharpe. Et tous les jours sur Terre, j'apprends un nouveau truc, un nouveau détail sur une lesbienne d'antan, et je me dis qu’on n’est pas assez gays ! Ma Rainey a fait une orgie avec ses choristes qui faisait tellement de bruit que les voisins ont appelé la police pour arrêter tout le monde... Là, on est juste des petites joueuses. Le texte parle de ça aussi.
Je pensais que le texte indiquait aussi que tu prépares déjà tes obsèques ? C'est intéressant d'un point de vue féministe, comment on organise pour ce soit à notre image. Ce sont des moments auxquels on pense peu.
Ça j’en parle dans un autre texte, « i look at flowers », une nouvelle qui se passe au Canada. Moi je sais exactement comment je veux mourir, définitivement en baisant. Je pense qu'on devrait avoir le droit de mourir quand on veut, comme on veut. Et justement, la nouvelle se passe au Canada, parce que l'euthanasie y est légale [dans de bonnes conditions]. Être capable de se construire une belle mort fait partie d'avoir vécu une belle vie… Avoir une autonomie suprême du corps, c'est savoir quand je meurs. On ne choisit pas quand et avec qui on naît. Même si c'était pas facile, je suis très contente d'avoir grandi avec ma famille. Avec ma sœur j'ai eu une alliée hyper précieuse. C'est assez cool qu'on puisse être encore ensemble à nos âges et avoir un super sens de l'humour... Je pense que mes parents m'ont appris à mourir en fait, parce qu'ils ont vu pas mal de leurs ami·es mourir. Et je trouve que les funérailles en France sont un peu merdiques, je suis désolée.
L’humour c'est quelque chose d'important pour toi, tu dis souvent que tu aimes faire le clown. Qui te fait rire ? Et qu'est-ce qui te fait rire ces temps-ci ?
J’ai envie de dire que mes amis me font rire, j'ai gardé que des gens très drôles autour de moi… Mais le truc qui me fait grave rire en ce moment, c'est les gens qui agissent comme s'ils n’allaient jamais être handicapés. Ceux qui traitent les personnes handi comme de la merde, qui ne se poussent pas quand ils me voient dans la rue parce qu'ils pensent que ça va jamais leur arriver… Tout le monde va devenir handicapé. Oui, c'est ça la plus grosse blague, regarder des gens s'imaginer que la maladie ne va jamais les toucher alors qu’on vient d'apprendre qu’il y a du cadmium dans toute votre bouffe. Joke’s on you, bitch. [Rira bien qui rira le dernier.]
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27 avril 2027 - La Cigale à Paris
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