Le sketch de Radio Nova : un os à ronger pour Némésis ?
Léane Alestra
29 avril 2026
7 min.
Après un sketch sur Alice Cordier diffusé par Radio Nova, une partie du débat public s’est focalisée sur la question suivante : Peut-on rire du physique d’une femme fasciste ? À l’heure où les minorités sont directement menacées par les forces d’extrême droite, ces dissertations morales font logiquement grincer des dents. La seule question vraiment utile est donc : cette séquence affaiblit-elle Némésis, ou lui offre-t-elle ce dont elle se nourrit ? Analyse.
Le 21 avril 2026, Radio Nova diffuse une séquence de l’émission La Riposte consacrée à Alice Cordier, présidente du collectif identitaire Némésis. Dans le sketch, l’humoriste Richard Sabak se déguise pour incarner Cordier, accentue certains traits physiques, multiplie les blagues sur son visage, notamment sur son front, et joue aussi sur l’idée qu’elle serait bête, limitée, incapable de comprendre ce qu’elle dit ou ce qu’elle fait. La dirigeante de Némésis est ainsi transformée en personnage grotesque, à la fois ridicule physiquement et politiquement. La séquence déclenche rapidement une petite polémique à étages sur les réseaux sociaux.
Disons le directement, ce billet n’a pas pour objet de mettre Richard Sabak au tribunal, ni de dire si ses vannes sont moralement acceptable ou non. La question dépasse largement cette séquence, d’autant que la focalisation sur ce sketch en particulier dit aussi quelque chose du cadrage racial de l’affaire : un homme non blanc, (déjà critiqué pour des vannes jugées sexistes et transphobes), propose ici un sketch antiraciste dans un écosystème médiatique où les voix racisées politisées sont quasi inexistantes — le tout visant une femme blanche néonazie, maîtresse dans l’art de se victimiser.
Ce qui nous intéresse, c’est le réflexe politique très récurrent au centre de cette polémique : attaquer les femmes d’extrême droite sur leur physique ou leur supposée « bêtise », comme si elles ne savaient pas très bien ce qu’elles faisaient, comme si elles étaient, au fond, un peu irresponsables de leur propre violence. Ce prisme est très banal, y compris à gauche et dans des milieux féministes. Mais est-ce que ce type de narratif affaibli ou renforce les femmes d’extrême droite ?
À en juger par la manière dont Alice Cordier a immédiatement réutilisé la séquence sur ses propres réseaux, la réponse n’est pas très réjouissante. Sa vidéo de réponse à Nova a cumulé presque un million de vues et plus de quarante milliers de likes selon les chiffres alors visibles sur sa publication Instagram. En comparaison, là rediffusion sur YouTube de la vidéo de Richard Sabak fait vingt fois moins de vues… Pour Némésis qui venait de prendre des coups politiques et symboliques après l’affaire Quentin Deranque, cette séquence offre une occasion en or de revenir en victime et de reprendre la lumière.
Némésis n’occupe pas l’espace médiatique parce qu’elles seraient nombreuses ou implantées. À l’échelle du territoire, elles restent une poignée de militantes, même pas une quarantaine. Leur force vient du fait qu’elles incarnent l’archétype de la femme blanche “innocente”, “vulnérable” et “assiégée” par les antiracistes, les féministes, la gauche, les musulman·es, les personnes queer… Bref par tout ce que l’ordre réactionnaire désigne comme menace. La féminité blanche qu’elles investissent est une infrastructure politique utilisée pour servir leur agenda fasciste.
La politologue Frédérique Matonti l’a très bien analysé dans son article sur les représentations médiatiques de Marine Le Pen : les femmes politiques sont régulièrement assignées par les médias (y compris de gauche) à leur corps, leur rôle familial, leur allure, leur vie intime ; mais, dans le cas de Marine Le Pen, ce traitement genré a pu la servir, précisément parce qu’il participait à la rendre plus humaine, plus familière, moins inquiétante que son père.
Soutenez un média indépendant
Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos futures publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !
Matonti montre aussi le rôle de l’humour dans cette fabrication d’un « avatar » politique : à force de répéter les mêmes traits physiques et moraux, le corps caricaturé finit par devenir le personnage public lui-même. Or, avec Marine Le Pen, ce cadrage a parfois produit un effet paradoxal : les attaques misogynes censées la disqualifier ont pu susciter une forme de solidarité minimale avec elle. La politologue le formule à propos d’un portrait de Libération datant du début des années 2010 : la dimension machiste du texte conduit une partie du lectorat à se solidariser avec la « victime » du propos, rendant la critique politique en partie inefficace.
Voilà le nœud, quand une femme d’extrême droite parvient à faire oublier son projet derrière l’image d’une femme humiliée, la bataille se déplace sur son terrain. Un terrain sur lequel elle sait parfaitement jouer.
Dans le cas d’Alice Cordier, le mécanisme est d’autant plus limpide. Némésis a construit toute sa stratégie sur la figure de la femme blanche en péril. Une séquence comme celle de Radio Nova peut donc produire un effet politique auprès d’un public peu politisé, déjà travaillé par des réflexes racistes, sexistes et classistes : une femme blanche serait humiliée par un homme non blanc.
En réponse, l’indignation morale venue d’une partie de la gauche peut risquer elle aussi de servir le discours victimaire à Némésis. En s'épanchant sur l'aspect moral de la séquence, elle peut offrir à Alice Cordier une preuve supplémentaire de ce qu’elle cherche à raconter : même ses adversaires peuvent reconnaître qu’elle serait maltraitée. Cela pose d’autant plus question que la polémique surgit dans un paysage médiatique saturé de caricatures racistes, sexistes, islamophobes, antisémites ou LGBTphobes visant des minorités, sans provoquer la même levée de boucliers ; où les humoristes de gauche, a fortiori non blancs sont particulièrement menacés…
Enfin, il faut arrêter de présenter Alice Cordier et les femmes d’extrême droite comme des “idiotes utiles”. Cela participe à leur dédiabolisation en laissant croire qu’elles seraient trop bêtes pour comprendre ce qu’elles font, alors qu’elles maîtrisent très bien les codes de la provocation qui résonnent sur les réseaux sociaux et les plateaux télévisés.
Bref, elles savent ce qu’elles font. Les traiter comme des femmes dépassées par leur propre violence, c’est leur offrir une irresponsabilité politique qu’elles ne méritent pas.
Ce retour en victime est d’autant plus problématique que Némésis venait précisément de perdre du terrain. Après les révélations de l’Humanité concernant l’affaire Quentin Deranque, le collectif était enfin présenté médiatiquement comme un groupe identitaire proche des milieux néonazis aux modes d’actions violents. Le 8 mars 2026, leur image d’anges innocentes était même trop abîmée pour que l’État leur déroule encore le tapis rouge.
C’est ce fil qu’il nous faut tenir : arracher Némésis à son théâtre victimaire, y compris par l’humour, et ramener sans cesse le regard sur ce qu’elles font politiquement.
Après un sketch sur Alice Cordier diffusé par Radio Nova, une partie du débat public s’est focalisée sur la question suivante : Peut-on rire du physique d’une femme fasciste ? À l’heure où les minorités sont directement menacées par les forces d’extrême droite, ces dissertations morales font logiquement grincer des dents. La seule question vraiment utile est donc : cette séquence affaiblit-elle Némésis, ou lui offre-t-elle ce dont elle se nourrit ? Analyse.
Le 21 avril 2026, Radio Nova diffuse une séquence de l’émission La Riposte consacrée à Alice Cordier, présidente du collectif identitaire Némésis. Dans le sketch, l’humoriste Richard Sabak se déguise pour incarner Cordier, accentue certains traits physiques, multiplie les blagues sur son visage, notamment sur son front, et joue aussi sur l’idée qu’elle serait bête, limitée, incapable de comprendre ce qu’elle dit ou ce qu’elle fait. La dirigeante de Némésis est ainsi transformée en personnage grotesque, à la fois ridicule physiquement et politiquement. La séquence déclenche rapidement une petite polémique à étages sur les réseaux sociaux.
Disons le directement, ce billet n’a pas pour objet de mettre Richard Sabak au tribunal, ni de dire si ses vannes sont moralement acceptable ou non. La question dépasse largement cette séquence, d’autant que la focalisation sur ce sketch en particulier dit aussi quelque chose du cadrage racial de l’affaire : un homme non blanc, (déjà critiqué pour des vannes jugées sexistes et transphobes), propose ici un sketch antiraciste dans un écosystème médiatique où les voix racisées politisées sont quasi inexistantes — le tout visant une femme blanche néonazie, maîtresse dans l’art de se victimiser.
Ce qui nous intéresse, c’est le réflexe politique très récurrent au centre de cette polémique : attaquer les femmes d’extrême droite sur leur physique ou leur supposée « bêtise », comme si elles ne savaient pas très bien ce qu’elles faisaient, comme si elles étaient, au fond, un peu irresponsables de leur propre violence. Ce prisme est très banal, y compris à gauche et dans des milieux féministes. Mais est-ce que ce type de narratif affaibli ou renforce les femmes d’extrême droite ?
À en juger par la manière dont Alice Cordier a immédiatement réutilisé la séquence sur ses propres réseaux, la réponse n’est pas très réjouissante. Sa vidéo de réponse à Nova a cumulé presque un million de vues et plus de quarante milliers de likes selon les chiffres alors visibles sur sa publication Instagram. En comparaison, là rediffusion sur YouTube de la vidéo de Richard Sabak fait vingt fois moins de vues… Pour Némésis qui venait de prendre des coups politiques et symboliques après l’affaire Quentin Deranque, cette séquence offre une occasion en or de revenir en victime et de reprendre la lumière.
Némésis n’occupe pas l’espace médiatique parce qu’elles seraient nombreuses ou implantées. À l’échelle du territoire, elles restent une poignée de militantes, même pas une quarantaine. Leur force vient du fait qu’elles incarnent l’archétype de la femme blanche “innocente”, “vulnérable” et “assiégée” par les antiracistes, les féministes, la gauche, les musulman·es, les personnes queer… Bref par tout ce que l’ordre réactionnaire désigne comme menace. La féminité blanche qu’elles investissent est une infrastructure politique utilisée pour servir leur agenda fasciste.
La politologue Frédérique Matonti l’a très bien analysé dans son article sur les représentations médiatiques de Marine Le Pen : les femmes politiques sont régulièrement assignées par les médias (y compris de gauche) à leur corps, leur rôle familial, leur allure, leur vie intime ; mais, dans le cas de Marine Le Pen, ce traitement genré a pu la servir, précisément parce qu’il participait à la rendre plus humaine, plus familière, moins inquiétante que son père.
Matonti montre aussi le rôle de l’humour dans cette fabrication d’un « avatar » politique : à force de répéter les mêmes traits physiques et moraux, le corps caricaturé finit par devenir le personnage public lui-même. Or, avec Marine Le Pen, ce cadrage a parfois produit un effet paradoxal : les attaques misogynes censées la disqualifier ont pu susciter une forme de solidarité minimale avec elle. La politologue le formule à propos d’un portrait de Libération datant du début des années 2010 : la dimension machiste du texte conduit une partie du lectorat à se solidariser avec la « victime » du propos, rendant la critique politique en partie inefficace.
Voilà le nœud, quand une femme d’extrême droite parvient à faire oublier son projet derrière l’image d’une femme humiliée, la bataille se déplace sur son terrain. Un terrain sur lequel elle sait parfaitement jouer.
Dans le cas d’Alice Cordier, le mécanisme est d’autant plus limpide. Némésis a construit toute sa stratégie sur la figure de la femme blanche en péril. Une séquence comme celle de Radio Nova peut donc produire un effet politique auprès d’un public peu politisé, déjà travaillé par des réflexes racistes, sexistes et classistes : une femme blanche serait humiliée par un homme non blanc.
En réponse, l’indignation morale venue d’une partie de la gauche peut risquer elle aussi de servir le discours victimaire à Némésis. En s'épanchant sur l'aspect moral de la séquence, elle peut offrir à Alice Cordier une preuve supplémentaire de ce qu’elle cherche à raconter : même ses adversaires peuvent reconnaître qu’elle serait maltraitée. Cela pose d’autant plus question que la polémique surgit dans un paysage médiatique saturé de caricatures racistes, sexistes, islamophobes, antisémites ou LGBTphobes visant des minorités, sans provoquer la même levée de boucliers ; où les humoristes de gauche, a fortiori non blancs sont particulièrement menacés…
Enfin, il faut arrêter de présenter Alice Cordier et les femmes d’extrême droite comme des “idiotes utiles”. Cela participe à leur dédiabolisation en laissant croire qu’elles seraient trop bêtes pour comprendre ce qu’elles font, alors qu’elles maîtrisent très bien les codes de la provocation qui résonnent sur les réseaux sociaux et les plateaux télévisés.
Bref, elles savent ce qu’elles font. Les traiter comme des femmes dépassées par leur propre violence, c’est leur offrir une irresponsabilité politique qu’elles ne méritent pas.
Ce retour en victime est d’autant plus problématique que Némésis venait précisément de perdre du terrain. Après les révélations de l’Humanité concernant l’affaire Quentin Deranque, le collectif était enfin présenté médiatiquement comme un groupe identitaire proche des milieux néonazis aux modes d’actions violents. Le 8 mars 2026, leur image d’anges innocentes était même trop abîmée pour que l’État leur déroule encore le tapis rouge.
C’est ce fil qu’il nous faut tenir : arracher Némésis à son théâtre victimaire, y compris par l’humour, et ramener sans cesse le regard sur ce qu’elles font politiquement.
Soutenez un média indépendant
Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos futures publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !





