Qui a peur de la grande méchante butch ?
Léane Alestra
21 mai 2026
10 min.

Derrière la peur persistante envers les lesbiennes masculines, se raconte une longue histoire de contrôle du désir lesbien.
Dans une section commentaire, une déclaration m’interpelle : « Ce n’est pas parce qu’on n’a pas les cheveux courts et un mousqueton qu’on est moins homosexuelle. » C’est vrai. Personne ne devrait prouver sa lesbianité. Mais ce discours est parfois un cache-sexe pour dénigrer la masculinité lesbienne visible, tout en minimisant le prix social qu’elle paie. Car son refus de rentrer dans le rang a fait de la butch, hier comme aujourd’hui, un bouc émissaire. Analyse.
Il y a des mots qui portent en eux une histoire de violences. Butch fait partie de ceux-là. Si butch désigne une lesbienne masculine, c’est aussi une place sociale et historique. Une place souvent située du mauvais côté de la respectabilité : trop populaire, trop visible, trop masculine, trop peu soluble dans les codes bourgeois de la féminité acceptable.
Une histoire lesbienne qu’on a peu racontée
En France, cette histoire reste encore largement sous-documentée. Les cultures lesbiennes populaires ont été peu archivées, peu transmises et peu travaillées. Faute de récits et d’analyses suffisamment diffusés, l’imaginaire de la gouine forcément agressive, continue de circuler, y compris dans les espaces LGBT+ et féministes. Pour comprendre ce que recouvrent ces insultes il faut raconter comment la butch s’est constituée comme figure sociale, sexuelle et politique.
Cette identité se forge surtout dans les années 1940-1950, au cœur des cultures lesbiennes populaires étasuniennes : dans les bars, les sociabilités nocturnes et les espaces de drague où les lesbiennes commencent à construire des codes visibles de reconnaissance, de désir et de protection. Le terme anglais, probablement dérivé de butcher — le boucher — est associé à une idée de dureté, de corps costaud, de masculinité populaire. À cette époque où l’homosexualité est criminalisée aux États-Unis, la butch est une ouvrière qui rend la lesbianité visible. Elle tient la rue en première ligne, défend les espaces queers et en paie souvent le prix face aux violences policières, aux humiliations, aux coups et aux viols dits « correctifs ».
En France, on l’appelle d’abord « garçonne » dans les années 1920, où elle est tolérée si elle vient de la haute, puis « hommasse », « camionneuse », parfois « gouine ». La culture dominante française, elle, a rarement fait mieux. Là où le film La Cage aux folles (Edouard Molinaro, 1978) a longtemps façonné le grand imaginaire comique de l’homosexualité masculine, Gazon maudit (Josiane Balasko, 1995) a pu fonctionner comme son équivalent lesbien : une porte d’entrée populaire dans l’imaginaire gouine, mais au prix d’une assignation tenace. Dans ce film culte, depuis réapproprié par une partie des milieux lesbiens, la « camionneuse » apparaît comme une figure un peu bêta, prédatrice, venue déstabiliser le couple hétérosexuel et menacer son ordre domestique. Sa virilité y est montrée comme excessive, factice, presque folklorique.
Le point commun de toutes ces insultes brandies en totem de fierté est qu’elles font écho à une masculinité déployée pour absorber l’hostilité lesbophobe du monde.
Une masculinité que les hommes ne possèdent pas
Dans Female Masculinity, essai clé publié en 1998, le chercheur Jack Halberstam met le doigt sur ce que l’existence des butchs rend intenable pour l’ordre social : la masculinité n’est pas une propriété naturelle des hommes. Et plus encore, elle n’est ni gage de brutalité, ni de domination.
Voilà pourquoi la butch a été haïe jusque dans les espaces censés l’accueillir. Une partie du féminisme lesbien étatsunien et français des années 1960-1970 — souvent blanc, diplômé, issu de la classe moyenne — a traité les rôles butch/fem comme une survivance patriarcale, à l’instar d’une imitation honteuse de l’hétérosexualité. Certaines considèrent les butchs comme politiquement arriérées, trop rurales et trop populaires, mais surtout ayant une allure « d’homme ». Ce reproche dit déjà beaucoup : ce qui dérange, ce n’est pas seulement la masculinité des butchs, c’est la masculinité lorsqu’elle échappe aux hommes et aux codes bourgeois censés la rendre présentable.
Butch/fem : un couple pied de nez à l’hétérosexualité
La réalité est évidemment à des kilomètres de ces caricatures. Loin de rejouer l’hétérosexualité, le couple butch/fem organisait une manière de survivre, de se reconnaître et de désirer dans un monde où les lesbiennes avaient très peu d’espaces pour exister hors du mariage et de la famille hétérosexuelle.
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Dans les bars, face à la police, face aux hommes, la butch incarnait une masculinité féminine visible qui était alors perçue comme l’ultime provocation. Elle était continuellement arrêtée, tabassée, violée par des policiers ou des hommes prétendant la « corriger ». La fem, elle, était souvent lue comme hétérosexuelle par le monde extérieur. Lors des descentes de police, elle pouvait se mettre au bras d’un homme gay suffisamment conforme aux attentes de genre pour donner l’apparence d’un couple hétérosexuel. Mais cette invisibilité ne la protégeait pas : elle restait exposée à la prédation masculine, au soupçon, et à la dépendance économique des hommes, le travail du sexe constituant pour la plupart la seule manière de vivre sans mari.
Autrement dit, la butch et la fem affrontaient toutes deux la violence masculine, mais depuis deux positions différentes : l’une parce qu’elle rendait la lesbianité impossible à ignorer, l’autre parce que sa féminité la rendait disponible aux yeux des hommes. Rien à voir, donc, avec une simple copie du couple hétérosexuel. Dans beaucoup de relations butch/fem que décrit la littérature rendant hommage aux prémisses de ces cultures, la sexualité circulait selon des codes propres, centrés sur le désir entre femmes, la protection, la confiance et la maîtrise de son corps. Certaines butchs se revendiquaient stone, c’est-à-dire qu’elles refusaient d’être touchées sexuellement et concentraient leur sexualité sur le plaisir de leur partenaire. Cette position dit déjà tout : on est loin d’une sexualité organisée autour du plaisir masculin et de l’accès au corps des femmes.
Mais dans l’imaginaire butchophobe, la butch ne désire pas une fem : non, elle la traque et la capture. La fem quant à elle ne choisit pas une butch, mais se fait absorber par elle. C’est une lecture profondément misogyne, où la butch est une masculine prédatrice et la fem une enfant sous influence, incapable de savoir ce qu’elle veut, ni de désirer. La féminité de la fem est infantilisée ; la masculinité de la butch est criminalisée. Comme si, dès lors qu’un désir lesbien se passe d’hommes, il fallait réintroduire quelque part une scène de domination pour le rendre lisible.
C’est précisément cette autonomie à la fois sociale, sexuelle et politique qu’une partie du féminisme respectable a voulu disqualifier.
Dès les années 1970, la butch a donc eu ce privilège charmant : être méprisée par la société hétérosexuelle et par les milieux féministes parce qu’elle « donnait une mauvaise image ».
La grande méchante butch
C’est dans ce creuset que se fabrique la figure de la « grande méchante butch ». Halberstam permet de saisir ce mécanisme : la butch est toujours perçue en excès. Sa masculinité si lisible devient aussitôt « hypermasculine », elle est perçue comme trop dure, trop virile, trop menaçante, donc forcément violente, perverse et prédatrice. On lui prête les pires attributs de la masculinité dominante, sans bien sûr lui accorder les privilèges qui vont avec. Mais si elle est aussi douce, tendre, pudique, maladroite, alors elle redevient « hyperféminine » au sens le plus sexiste du terme, c’est-à-dire naïve, faible, bonne à rouler dans la farine, presque un peu bête. Dans tous les cas, elle est disqualifiée. Trop masculine pour être une femme acceptable, trop féminine pour que sa masculinité soit prise au sérieux.
Aujourd’hui encore, la butch scandalise hétéroland et au-delà. Si les viols « correctifs » commis par la police semblent désormais plus rares, la butch n’a toujours pas obtenu son permis total de circuler. Dans les toilettes publiques, les vestiaires, bref dans les espaces non mixtes, elle reste une présence suspecte. On la scrute, on la somme de s’expliquer, et elle se fait souvent dégager. Comme les femmes trans — y compris les femmes trans butch — on la soupçonne d’être un homme infiltré.
À côté de la butch, d’autres figures de masculinité lesbienne comme la personne tomboy paraissent plus tolérables parce qu’elles inquiètent moins frontalement l’ordre social. Il faut toutefois prendre ces catégories pour ce qu’elles sont : des codes mouvants, qui n’ont rien d’identités fermées. Dans les cultures lesbiennes, on joue avec les signes, parfois on les combine. Il existe donc évidemment des tomboys de cinquante ans. Mais dans l’imaginaire social dominant, la personne tomboy reste généralement associée à la jeunesse : sportive, les cheveux en bataille, les genoux écorchés, qui grimpe aux arbres et refuse les robes. Cette masculinité-là est mieux tolérée parce qu’elle peut être rangée du côté de la jeunesse et donc de la phase, avec un tempérament passager. La société lui accorde une permission provisoire, à condition de pouvoir croire que tout cela finira par rentrer dans l’ordre. Aussi, la masculinité chez une personne non homme peut être tolérée tant qu’elle ressemble à une étape avant le retour à l’ordre. Or, la butch est dans l’image courante adulte, affirmée et donc installée dans sa masculinité, sans intention de bouger, de s’excuser ni de négocier. C’est cette permanence qui la rend terrifiante.
Ce que la butchophobie veut tenir en laisse
L’intransigeance butch horrifie parce qu’elle annonce qu’il n’y aura pas de compromis : ni avec les hommes, ni avec cette féminité bourgeoise chargée de rendre les femmes acceptables en étant menues, polies, sophistiquées, légèrement prudes et rassurantes. Ressembler à une butch, c’est donc accepter le coût social de cette sortie du rang et encaisser les regards, la violence masculine et le mépris de classe. Il est toujours plus simple de ridiculiser les butchs que de reconnaître le courage qu’il faut pour tenir debout à cet endroit-là.
Faut-il encore le rappeler, avoir des codes propres à une communauté marginalisée n’est pas un privilège. Entretenir une culture minoritaire, garder trace de son histoire communautaire, c’est aussi une manière de survivre collectivement. Et ne pas avoir certains codes ne veut pas dire que ces codes nous oppriment — surtout lorsqu’au fond, on n’a pas de réelle volonté de les comprendre, ou le courage de les endosser.
La butchophobie considère l’absence de minauderie comme étant en soi une violence. Car oui, une butch ne baisse pas les yeux, ne sucre pas sa voix, ne rend pas sa présence plus comestible aux hommes pour qu’on l’accepte mieux. En réponse, l’image de la grande méchante butch est un dispositif disciplinaire qui sert à tenir les lesbiennes visibles à distance, à encourager les femmes à être respectables, à protéger la masculinité des hommes, à blanchir les normes de classe et surtout à policer le désir lesbien.
Alors chérissons exactement ce qui terrifie chez les butchs : leur refus d’arrondir les angles, de rentrer dans le rang et de demander pardon d’exister. Et n’oublions pas que leur liberté agrandit la nôtre, parce qu’à chaque fois qu’une butch refuse de se rendre plus acceptable, elle desserre l’étau pour toutes.
Derrière la peur persistante envers les lesbiennes masculines, se raconte une longue histoire de contrôle du désir lesbien.
Dans une section commentaire, une déclaration m’interpelle : « Ce n’est pas parce qu’on n’a pas les cheveux courts et un mousqueton qu’on est moins homosexuelle. » C’est vrai. Personne ne devrait prouver sa lesbianité. Mais ce discours est parfois un cache-sexe pour dénigrer la masculinité lesbienne visible, tout en minimisant le prix social qu’elle paie. Car son refus de rentrer dans le rang a fait de la butch, hier comme aujourd’hui, un bouc émissaire. Analyse.
Il y a des mots qui portent en eux une histoire de violences. Butch fait partie de ceux-là. Si butch désigne une lesbienne masculine, c’est aussi une place sociale et historique. Une place souvent située du mauvais côté de la respectabilité : trop populaire, trop visible, trop masculine, trop peu soluble dans les codes bourgeois de la féminité acceptable.
Une histoire lesbienne qu’on a peu racontée
En France, cette histoire reste encore largement sous-documentée. Les cultures lesbiennes populaires ont été peu archivées, peu transmises et peu travaillées. Faute de récits et d’analyses suffisamment diffusés, l’imaginaire de la gouine forcément agressive, continue de circuler, y compris dans les espaces LGBT+ et féministes. Pour comprendre ce que recouvrent ces insultes il faut raconter comment la butch s’est constituée comme figure sociale, sexuelle et politique.
Cette identité se forge surtout dans les années 1940-1950, au cœur des cultures lesbiennes populaires étasuniennes : dans les bars, les sociabilités nocturnes et les espaces de drague où les lesbiennes commencent à construire des codes visibles de reconnaissance, de désir et de protection. Le terme anglais, probablement dérivé de butcher — le boucher — est associé à une idée de dureté, de corps costaud, de masculinité populaire. À cette époque où l’homosexualité est criminalisée aux États-Unis, la butch est une ouvrière qui rend la lesbianité visible. Elle tient la rue en première ligne, défend les espaces queers et en paie souvent le prix face aux violences policières, aux humiliations, aux coups et aux viols dits « correctifs ».
En France, on l’appelle d’abord « garçonne » dans les années 1920, où elle est tolérée si elle vient de la haute, puis « hommasse », « camionneuse », parfois « gouine ». La culture dominante française, elle, a rarement fait mieux. Là où le film La Cage aux folles (Edouard Molinaro, 1978) a longtemps façonné le grand imaginaire comique de l’homosexualité masculine, Gazon maudit (Josiane Balasko, 1995) a pu fonctionner comme son équivalent lesbien : une porte d’entrée populaire dans l’imaginaire gouine, mais au prix d’une assignation tenace. Dans ce film culte, depuis réapproprié par une partie des milieux lesbiens, la « camionneuse » apparaît comme une figure un peu bêta, prédatrice, venue déstabiliser le couple hétérosexuel et menacer son ordre domestique. Sa virilité y est montrée comme excessive, factice, presque folklorique.
Le point commun de toutes ces insultes brandies en totem de fierté est qu’elles font écho à une masculinité déployée pour absorber l’hostilité lesbophobe du monde.
Une masculinité que les hommes ne possèdent pas
Dans Female Masculinity, essai clé publié en 1998, le chercheur Jack Halberstam met le doigt sur ce que l’existence des butchs rend intenable pour l’ordre social : la masculinité n’est pas une propriété naturelle des hommes. Et plus encore, elle n’est ni gage de brutalité, ni de domination.
Voilà pourquoi la butch a été haïe jusque dans les espaces censés l’accueillir. Une partie du féminisme lesbien étatsunien et français des années 1960-1970 — souvent blanc, diplômé, issu de la classe moyenne — a traité les rôles butch/fem comme une survivance patriarcale, à l’instar d’une imitation honteuse de l’hétérosexualité. Certaines considèrent les butchs comme politiquement arriérées, trop rurales et trop populaires, mais surtout ayant une allure « d’homme ». Ce reproche dit déjà beaucoup : ce qui dérange, ce n’est pas seulement la masculinité des butchs, c’est la masculinité lorsqu’elle échappe aux hommes et aux codes bourgeois censés la rendre présentable.
Butch/fem : un couple pied de nez à l’hétérosexualité
La réalité est évidemment à des kilomètres de ces caricatures. Loin de rejouer l’hétérosexualité, le couple butch/fem organisait une manière de survivre, de se reconnaître et de désirer dans un monde où les lesbiennes avaient très peu d’espaces pour exister hors du mariage et de la famille hétérosexuelle.
Dans les bars, face à la police, face aux hommes, la butch incarnait une masculinité féminine visible qui était alors perçue comme l’ultime provocation. Elle était continuellement arrêtée, tabassée, violée par des policiers ou des hommes prétendant la « corriger ». La fem, elle, était souvent lue comme hétérosexuelle par le monde extérieur. Lors des descentes de police, elle pouvait se mettre au bras d’un homme gay suffisamment conforme aux attentes de genre pour donner l’apparence d’un couple hétérosexuel. Mais cette invisibilité ne la protégeait pas : elle restait exposée à la prédation masculine, au soupçon, et à la dépendance économique des hommes, le travail du sexe constituant pour la plupart la seule manière de vivre sans mari.
Autrement dit, la butch et la fem affrontaient toutes deux la violence masculine, mais depuis deux positions différentes : l’une parce qu’elle rendait la lesbianité impossible à ignorer, l’autre parce que sa féminité la rendait disponible aux yeux des hommes. Rien à voir, donc, avec une simple copie du couple hétérosexuel. Dans beaucoup de relations butch/fem que décrit la littérature rendant hommage aux prémisses de ces cultures, la sexualité circulait selon des codes propres, centrés sur le désir entre femmes, la protection, la confiance et la maîtrise de son corps. Certaines butchs se revendiquaient stone, c’est-à-dire qu’elles refusaient d’être touchées sexuellement et concentraient leur sexualité sur le plaisir de leur partenaire. Cette position dit déjà tout : on est loin d’une sexualité organisée autour du plaisir masculin et de l’accès au corps des femmes.
Mais dans l’imaginaire butchophobe, la butch ne désire pas une fem : non, elle la traque et la capture. La fem quant à elle ne choisit pas une butch, mais se fait absorber par elle. C’est une lecture profondément misogyne, où la butch est une masculine prédatrice et la fem une enfant sous influence, incapable de savoir ce qu’elle veut, ni de désirer. La féminité de la fem est infantilisée ; la masculinité de la butch est criminalisée. Comme si, dès lors qu’un désir lesbien se passe d’hommes, il fallait réintroduire quelque part une scène de domination pour le rendre lisible.
C’est précisément cette autonomie à la fois sociale, sexuelle et politique qu’une partie du féminisme respectable a voulu disqualifier.
Dès les années 1970, la butch a donc eu ce privilège charmant : être méprisée par la société hétérosexuelle et par les milieux féministes parce qu’elle « donnait une mauvaise image ».
La grande méchante butch
C’est dans ce creuset que se fabrique la figure de la « grande méchante butch ». Halberstam permet de saisir ce mécanisme : la butch est toujours perçue en excès. Sa masculinité si lisible devient aussitôt « hypermasculine », elle est perçue comme trop dure, trop virile, trop menaçante, donc forcément violente, perverse et prédatrice. On lui prête les pires attributs de la masculinité dominante, sans bien sûr lui accorder les privilèges qui vont avec. Mais si elle est aussi douce, tendre, pudique, maladroite, alors elle redevient « hyperféminine » au sens le plus sexiste du terme, c’est-à-dire naïve, faible, bonne à rouler dans la farine, presque un peu bête. Dans tous les cas, elle est disqualifiée. Trop masculine pour être une femme acceptable, trop féminine pour que sa masculinité soit prise au sérieux.
Aujourd’hui encore, la butch scandalise hétéroland et au-delà. Si les viols « correctifs » commis par la police semblent désormais plus rares, la butch n’a toujours pas obtenu son permis total de circuler. Dans les toilettes publiques, les vestiaires, bref dans les espaces non mixtes, elle reste une présence suspecte. On la scrute, on la somme de s’expliquer, et elle se fait souvent dégager. Comme les femmes trans — y compris les femmes trans butch — on la soupçonne d’être un homme infiltré.
À côté de la butch, d’autres figures de masculinité lesbienne comme la personne tomboy paraissent plus tolérables parce qu’elles inquiètent moins frontalement l’ordre social. Il faut toutefois prendre ces catégories pour ce qu’elles sont : des codes mouvants, qui n’ont rien d’identités fermées. Dans les cultures lesbiennes, on joue avec les signes, parfois on les combine. Il existe donc évidemment des tomboys de cinquante ans. Mais dans l’imaginaire social dominant, la personne tomboy reste généralement associée à la jeunesse : sportive, les cheveux en bataille, les genoux écorchés, qui grimpe aux arbres et refuse les robes. Cette masculinité-là est mieux tolérée parce qu’elle peut être rangée du côté de la jeunesse et donc de la phase, avec un tempérament passager. La société lui accorde une permission provisoire, à condition de pouvoir croire que tout cela finira par rentrer dans l’ordre. Aussi, la masculinité chez une personne non homme peut être tolérée tant qu’elle ressemble à une étape avant le retour à l’ordre. Or, la butch est dans l’image courante adulte, affirmée et donc installée dans sa masculinité, sans intention de bouger, de s’excuser ni de négocier. C’est cette permanence qui la rend terrifiante.
Ce que la butchophobie veut tenir en laisse
L’intransigeance butch horrifie parce qu’elle annonce qu’il n’y aura pas de compromis : ni avec les hommes, ni avec cette féminité bourgeoise chargée de rendre les femmes acceptables en étant menues, polies, sophistiquées, légèrement prudes et rassurantes. Ressembler à une butch, c’est donc accepter le coût social de cette sortie du rang et encaisser les regards, la violence masculine et le mépris de classe. Il est toujours plus simple de ridiculiser les butchs que de reconnaître le courage qu’il faut pour tenir debout à cet endroit-là.
Faut-il encore le rappeler, avoir des codes propres à une communauté marginalisée n’est pas un privilège. Entretenir une culture minoritaire, garder trace de son histoire communautaire, c’est aussi une manière de survivre collectivement. Et ne pas avoir certains codes ne veut pas dire que ces codes nous oppriment — surtout lorsqu’au fond, on n’a pas de réelle volonté de les comprendre, ou le courage de les endosser.
La butchophobie considère l’absence de minauderie comme étant en soi une violence. Car oui, une butch ne baisse pas les yeux, ne sucre pas sa voix, ne rend pas sa présence plus comestible aux hommes pour qu’on l’accepte mieux. En réponse, l’image de la grande méchante butch est un dispositif disciplinaire qui sert à tenir les lesbiennes visibles à distance, à encourager les femmes à être respectables, à protéger la masculinité des hommes, à blanchir les normes de classe et surtout à policer le désir lesbien.
Alors chérissons exactement ce qui terrifie chez les butchs : leur refus d’arrondir les angles, de rentrer dans le rang et de demander pardon d’exister. Et n’oublions pas que leur liberté agrandit la nôtre, parce qu’à chaque fois qu’une butch refuse de se rendre plus acceptable, elle desserre l’étau pour toutes.
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