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Pour les queers russes, « la peur est un bruit de fond »

Jean Stern

09 juin 2026

10 min.

 Ovni littéraire d’une folle inventivité interdit en Russie, Springfield de Sergueï Davidov raconte un amour homo malgré les oukazes contre les LGBTQI+ au pays de Poutine. Rencontre.

Au vu du titre, on pourrait croire que ce roman vient d’Amérique, puis on découvre qu’il se déroule à Togliatti, dans une lointaine province de la Russie. Togliatti est une ville dédiée à l’industrie automobile, ainsi baptisée en hommage à un dirigeant du Parti communiste italien. Le régime sovietique la comparait à Detroit, la ville américaine de la General Motors (et de la Motown, la maison de disques de Diana Ross et de Marvin Gaye pour ne parler que de deux icones queers). Les ouvriers avaient baptisé un des quartiers de la ville Springfield, du nom d’un coin populaire de Detroit, clin d’œil prolétarien à l’internationalisme fabriqué de l’URSS . C’est là que nait Sergueï Davidov en 1992, alors que le stalinisme      s’effondre., et Il y situe son roman, une histoire d’amour entre Andreï et Matveï, deux garçons en marge d’une société qui les rejettent.  Une des premières scènes du livre se déroule dans des toilettes publiques. « Plutôt que de pisser on s’est embrassés. Matveï m’a raconté que du temps de l’URSS, on appelait ce genre de lieux des « squares à pédés » parce que les homos s’y retrouvaient en secret. Ironiquement le temps passe mais l’histoire se répète : on se cache toujours pour se tenir la main ».

Chronique entre deux garçons dans une Russie homophobe et quasi-dictatoriale, Springfield est un bonheur de lecture, mélange les styles, entre prose, dialogue sur les réseaux sociaux, poésie, dans un maelström saisissant. Sauf que l’auteur n’a pas pu le publier dans son propre pays, mais en Allemagne où il vit maintenant, aux États-Unis et enfin en France. « L’émigration est devenue l’option principale pour les personnes queers depuis 2022, explique Sergueï Davidov. Mais ceux qui n’ont ni argent ni relations, ceux qui sont malades ou retenus par des circonstances familiales, restent enfermés dans le système. Pour eux, partir est un rêve inaccessible, tout comme Springfield dans mon livre ».

À partir de ce texte plein de surprises qu’on ne spoilera pas, nous avons mené un dialogue avec l’auteur. De la Russie de Poutine aux difficultés de la jeunesse queer, Serguei Davidov livre des vérités propices à la rêverie comme à la solidarité.

Problématik. - Dans quelle mesure ce livre est-il autobiographique ?

Sergueï Davidov. - Le livre est une fiction. Il ne s’agit en aucun cas d’une autofiction. Le livre ne rend pas compte avec une précision documentaire des événements de ma vie, mais il rend compte avec une exactitude absolue des sentiments, des peurs, de l’euphorie, de l’espoir.[1] [j2]  Les traumatismes des personnages, leurs relations avec leurs parents, le sentiment de violence qui imprègne l’atmosphère d’une ville de province — tout cela, c’est ce que c’est que moi-même et mon entourage avons vécu. Ce n’est pas un journal intime, mais une empreinte émotionnelle de la réalité.

Peut-on parler aujourd’hui de scène queer en Russie sous Poutine ? En particulier à Togliatti ?

On ne peut pas parler de « scène » au sens occidental du terme. Tout se passe dans la clandestinité [1]. À Togliatti, ville industrielle et assez rude, la vie queer a toujours été invisible. Aujourd’hui, l’État fait tout pour pousser les gens vers un isolement total. C’est une vie en mode cryptage permanent, où la communauté existe au niveau des relations personnelles et des chats privés, et non dans les espaces publics. Nous, ceux qui avons été contraints de partir (je ne serais jamais parti de mon plein gré, j’aime mon pays, même si je déteste son État), sommes en contact permanent avec ceux qui sont restés. Nous nous soutenons mutuellement. Je considère que c’est une tâche extrêmement importante : maintenir le lien.

La connexion avec l’Amérique est fascinante dans Springfield. Est-ce que cela fait partie de la la culture queer en Russie ?

Pour une personne queer russe, « l’Amérique » n’est pas tant un pays qu’une métaphore d’un « autre lieu », où la liberté est possible. Après tout, nous avons tous grandi avec la culture américaine. Dans nos esprits, c’est là que nous vivions, c’est là que se trouvaient nos amis, car ici, on est seul et désespéré. Springfield est une ville fantôme qui existe dans chaque pays et en même temps nulle part. C’est un espace de rêve, opposé à la réalité bétonnée de Togliatti. Cela fait partie de notre code culturel : la culture pop occidentale nous a donné des modèles d’identité qui faisaient défaut dans le milieu russe.

Les « marginaux », si je peux employer ce terme, serrent les coudes dans votre livre. C’est la réalité de la jeunesse russe aujourd’hui ?

Oui, dans un contexte d’agression extérieure et de pression systémique, les liens horizontaux deviennent le seul moyen de survie. Et l’autocratie déteste cela. L’autocratie fait tout pour que les gens ne puissent pas créer de lien. La jeunesse en province s’unit non pas autour de slogans politiques, mais selon le principe « nous – eux », à travers des traumatismes communs et la musique. C’est la solidarité des exclus, qui en Russie est souvent plus forte que n’importe quelle organisation officielle.

Quelle est la place du « coming out » dans la vie d’un(e) jeune LGBTQI russe aujourd’hui ?

Aujourd’hui, le coming out n’est pas un acte thérapeutique, mais un geste politique, associé à un risque énorme. Ce n’est plus une question de confort personnel (l’a-t-il jamais été ?) mais une question de sécurité : on peut te licencier, te passer à tabac ou te poursuivre en justice. Pour beaucoup, c’est un point de non-retour, après lequel s’ensuit souvent soit l’isolement total, soit l’émigration, soit la prison et la mort.

Comment qualifies-tu la pression policière sur les LGBTQI aujourd’hui ?

La peur est devenue un bruit de fond. Ce n’est pas spécialement la peur de se faire arrêter au petit matin, mais c’est la conscience que l’on est absolument sans défense face à n’importe quelle personne en uniforme. Mon ex-petit ami a été passé à tabac par des casseurs de pédés, et il n’a même pas osé aller voir la police, car il serait lui-même devenu coupable. Les personnes queers vivent dans un état d’anxiété permanente.

Le garçon slave, blond, cynique et sentimental, a fait et fait toujours partie du fantasme occidental, on l’a d’ailleurs constaté tout récemment avec la série Heated Rivalry ? Que penses-tu de cette icône ?

La culture occidentale exotise souvent la « masculinité slave », la transformant en un objet de fétichisme : un mélange de danger et de tendresse (comme dans Heated Rivalry). En réalité, ce « cynisme » n’est qu’une réaction défensive face à la violence, et la « sensibilité » est quelque chose qu’il faut cacher au plus profond de soi. Dans Springfield, j’ai essayé de m’éloigner de cette sexualisation et de montrer un être humain vivant, et non une image de carte postale destinée au lecteur occidental. Bien que moi-même, par exemple, je corresponde tout à fait à ce stéréotype sur le plan physique : je suis blond aux yeux bleus, assez sportif !

 

 

Sprinfield, de Sergueï Davidov, Perspective cavalière, 2026, 188 pages, 20 euros.

Propos recueillis par Jean Stern et traduit du russe par Nicolas Stuyckens

[1] Sergeï utilise le terme « sous-sol/подполье » qui désigne une activité menée dans le secret, à l’abri des regards et du gouvernement, note du traduxteur

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