Après le suicide de Caroline Grandjean, les enseignant·es LGBT entre désarroi et fierté renouvelée
Elodie Potente
25 mai 2026
5 min.

En septembre 2025, Caroline Grandjean, directrice d'une école dans le Cantal, s'est ôté la vie le jour de la rentrée scolaire, après avoir vécu du harcèlement lesbophobe. Une déflagration pour les enseignant·es LGBTQ+ dont beaucoup subissent des LGBTphobies. Iels dénoncent l’inaction globale de l’Éducation nationale, une institution peu protectrice.
La notification est apparue à huit heures du matin sur le téléphone d’Amandine,[1] 37 ans, professeure de français dans le sud-ouest : « Caroline Grandjean, une directrice d’école victime de harcèlement homophobe, s’est suicidée le jour de la rentrée, dans le Cantal », titrait le journal Le Monde. Devant son téléphone, l’enseignante se souvient avoir été profondément choquée par la nouvelle.
Directrice de l’école du village de Moussages, Caroline Grandjean avait retrouvé plusieurs tags lesbophobes sur les murs de son établissement et reçu une lettre anonyme contenant des menaces de mort. « En tant qu’enseignante, quand je lis l’article, je me dis que c’est un drame, c’est un échec du système », témoigne Julia Torlet, présidente de SOS homophobie et professeure de lettres.
Pourtant, presqu’un an après le décès de la directrice d’école, rien n’a changé au sein de l’Education nationale. C’est ce que dénoncent SOS homophobie, ou encore [2] Queer éducation, une association qui propose des groupes de paroles, de l’autoformation et travaille sur des contenus pédagogiques queers[1] :« La mort de Caroline Grandjean nous a mis à terre, c'était violent. Mais d'un autre côté, cela ne nous a pas surpris », explique Tim, 31 ans, professeur de français et co-fondateur de Queer Education. « On dit qu’elle a “été suicidée” car c’est l’État qui est responsable. Sa mort s’inscrit dans la continuité des suicides liés aux harcèlements LGBTphobes ».
L’Éducation nationale doit protéger les enseignant·es
Les silences entourant le suicide de l’enseignante ont marqué les personnels LGBTQ+ de l’Education nationale. D’abord, il y a le silence de l’institution. Élisabeth*, 46 ans, professeure d’anglais en Seine-Saint-Denis, l’affirme sans détours : face aux LGBTphobies, mieux vaut ne pas attendre le moindre soutien. Mais aussi le silence des collègues non-concerné·es, que Tim a par exemple pu constater dans son établissement.
L'association Queer éducation regrette des « effets d'annonces » alors même que jamais le mot « lesbophobie » n'a été mentionné dans les conclusions de l'enquête administrative menée par le ministère concernant le suicide de la directrice. Et si, ponctuellement, des inspecteurices d'académies ou des directeurices d'établissement essaient de soutenir les enseignant·es LGBTQ+, ces dernier·es sont dans une hypervigilance constante.
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À cette anxiété s’ajoute désormais les attaques de certains parents d’élèves : « Des parents m'ont quand même reproché d'avoir étudié Arthur Rimbaud », explique Amandine. « Tout ça parce qu'il a eu une relation avec Paul Verlaine ». Ces montées réactionnaires sont lourdes de conséquences : en 2022, Charlie, 33 ans a quitté l'institution après cinq ans d’enseignement. Professeur·e de lettres et d’anglais en lycée professionnel, iel confie avoir subi un harcèlement lesbophobe[3] . Iel n’a pas été soutenu·e par l’institution ce qui a provoqué un burn out : « Je n’arrivais plus à enseigner ».
« Être visible, ce n’est pas pour soi »
Dans son lycée de Seine-Saint-Denis, Élisabeth* est la seule enseignante trans. Elle a démarré sa transition au début de son contrat, il y a trois ans. « Je n'avais pas forcément de passing », raconte celle qui a rencontré quelques soucis administratifs concernant sa mention de genre au sein de son établissement[4] . Si elle répond volontiers aux questions des élèves, elle garde une distance concernant son identité de genre : « J'ai une vraie place dans le lycée et mes élèves apprennent finalement à me connaître en tant qu'enseignante, au-delà de ma transidentité », explique-t-elle. Pour Amandine, il est surtout important de dire dès le départ que sa classe est un espace « safe » sans parler aux élèves de son orientation sexuelle. Mais spontanément, des jeunes homos, bis ou trans se confient tout de même à elle . Une représentation essentielle selon Julia Torlet : « Si on est visibles ce n’est pas pour nous, mais pour les élèves, pour leur dire qu’il y a des gens proches d’eux qui sont concernés. En faisant ça, on devient une personne ressource sur plusieurs sujets. Être visible ça sauve des vies ».
Le matin du 2 septembre 2025, Amandine a choisi de ne plus se cacher auprès de ses collègues. Elle qui est remplaçante, par choix, change d’établissement régulièrement. Elle hésitait souvent à dire son orientation sexuelle et sentait parfois une injonction à garder sa vie amoureuse « privée » par ses collègues hétérosexuel·les. « En salle des profs, j’entends toujours mes collègues parler de leurs vacances, de leurs familles, de leurs enfants », souligne-t-elle. « Alors à cette rentrée-là, après le décès de Caroline Grandjean, j’ai tout de suite dit « ma compagne » en parlant de ma relation amoureuse. J’avais l’impression que je le lui devais ». Une visibilité nouvelle qui reste discrète mais qui prend tout son sens. Surtout que les chiffres des LGBTphobies au travail sont alarmants : SOS homophobie recense 128 cas dans son dernier rapport et le récent baromètre LGBT de l’IFOP révèle de son côté que 68% des personnes LGBTQ+ ont déjà entendu des propos LGBTphobes au travail.
Pour les contrer, le chemin à parcourir reste long et fastidieux. Il est aussi plus risqué au sein de l’institution : « Je suis visible depuis plusieurs années, ça a été difficile. J'ai moi-même vécu de la lesbophobie », relate Julia Torlet. « Mais on ne peut pas laisser les violences LGBTphobes s’installer. Oui, on le doit à Caroline Grandjean ».
Elodie Potente
* Le prénom a été modifié
En septembre 2025, Caroline Grandjean, directrice d'une école dans le Cantal, s'est ôté la vie le jour de la rentrée scolaire, après avoir vécu du harcèlement lesbophobe. Une déflagration pour les enseignant·es LGBTQ+ dont beaucoup subissent des LGBTphobies. Iels dénoncent l’inaction globale de l’Éducation nationale, une institution peu protectrice.
La notification est apparue à huit heures du matin sur le téléphone d’Amandine,[1] 37 ans, professeure de français dans le sud-ouest : « Caroline Grandjean, une directrice d’école victime de harcèlement homophobe, s’est suicidée le jour de la rentrée, dans le Cantal », titrait le journal Le Monde. Devant son téléphone, l’enseignante se souvient avoir été profondément choquée par la nouvelle.
Directrice de l’école du village de Moussages, Caroline Grandjean avait retrouvé plusieurs tags lesbophobes sur les murs de son établissement et reçu une lettre anonyme contenant des menaces de mort. « En tant qu’enseignante, quand je lis l’article, je me dis que c’est un drame, c’est un échec du système », témoigne Julia Torlet, présidente de SOS homophobie et professeure de lettres.
Pourtant, presqu’un an après le décès de la directrice d’école, rien n’a changé au sein de l’Education nationale. C’est ce que dénoncent SOS homophobie, ou encore [2] Queer éducation, une association qui propose des groupes de paroles, de l’autoformation et travaille sur des contenus pédagogiques queers[1] :« La mort de Caroline Grandjean nous a mis à terre, c'était violent. Mais d'un autre côté, cela ne nous a pas surpris », explique Tim, 31 ans, professeur de français et co-fondateur de Queer Education. « On dit qu’elle a “été suicidée” car c’est l’État qui est responsable. Sa mort s’inscrit dans la continuité des suicides liés aux harcèlements LGBTphobes ».
L’Éducation nationale doit protéger les enseignant·es
Les silences entourant le suicide de l’enseignante ont marqué les personnels LGBTQ+ de l’Education nationale. D’abord, il y a le silence de l’institution. Élisabeth*, 46 ans, professeure d’anglais en Seine-Saint-Denis, l’affirme sans détours : face aux LGBTphobies, mieux vaut ne pas attendre le moindre soutien. Mais aussi le silence des collègues non-concerné·es, que Tim a par exemple pu constater dans son établissement.
L'association Queer éducation regrette des « effets d'annonces » alors même que jamais le mot « lesbophobie » n'a été mentionné dans les conclusions de l'enquête administrative menée par le ministère concernant le suicide de la directrice. Et si, ponctuellement, des inspecteurices d'académies ou des directeurices d'établissement essaient de soutenir les enseignant·es LGBTQ+, ces dernier·es sont dans une hypervigilance constante.
À cette anxiété s’ajoute désormais les attaques de certains parents d’élèves : « Des parents m'ont quand même reproché d'avoir étudié Arthur Rimbaud », explique Amandine. « Tout ça parce qu'il a eu une relation avec Paul Verlaine ». Ces montées réactionnaires sont lourdes de conséquences : en 2022, Charlie, 33 ans a quitté l'institution après cinq ans d’enseignement. Professeur·e de lettres et d’anglais en lycée professionnel, iel confie avoir subi un harcèlement lesbophobe[3] . Iel n’a pas été soutenu·e par l’institution ce qui a provoqué un burn out : « Je n’arrivais plus à enseigner ».
« Être visible, ce n’est pas pour soi »
Dans son lycée de Seine-Saint-Denis, Élisabeth* est la seule enseignante trans. Elle a démarré sa transition au début de son contrat, il y a trois ans. « Je n'avais pas forcément de passing », raconte celle qui a rencontré quelques soucis administratifs concernant sa mention de genre au sein de son établissement[4] . Si elle répond volontiers aux questions des élèves, elle garde une distance concernant son identité de genre : « J'ai une vraie place dans le lycée et mes élèves apprennent finalement à me connaître en tant qu'enseignante, au-delà de ma transidentité », explique-t-elle. Pour Amandine, il est surtout important de dire dès le départ que sa classe est un espace « safe » sans parler aux élèves de son orientation sexuelle. Mais spontanément, des jeunes homos, bis ou trans se confient tout de même à elle . Une représentation essentielle selon Julia Torlet : « Si on est visibles ce n’est pas pour nous, mais pour les élèves, pour leur dire qu’il y a des gens proches d’eux qui sont concernés. En faisant ça, on devient une personne ressource sur plusieurs sujets. Être visible ça sauve des vies ».
Le matin du 2 septembre 2025, Amandine a choisi de ne plus se cacher auprès de ses collègues. Elle qui est remplaçante, par choix, change d’établissement régulièrement. Elle hésitait souvent à dire son orientation sexuelle et sentait parfois une injonction à garder sa vie amoureuse « privée » par ses collègues hétérosexuel·les. « En salle des profs, j’entends toujours mes collègues parler de leurs vacances, de leurs familles, de leurs enfants », souligne-t-elle. « Alors à cette rentrée-là, après le décès de Caroline Grandjean, j’ai tout de suite dit « ma compagne » en parlant de ma relation amoureuse. J’avais l’impression que je le lui devais ». Une visibilité nouvelle qui reste discrète mais qui prend tout son sens. Surtout que les chiffres des LGBTphobies au travail sont alarmants : SOS homophobie recense 128 cas dans son dernier rapport et le récent baromètre LGBT de l’IFOP révèle de son côté que 68% des personnes LGBTQ+ ont déjà entendu des propos LGBTphobes au travail.
Pour les contrer, le chemin à parcourir reste long et fastidieux. Il est aussi plus risqué au sein de l’institution : « Je suis visible depuis plusieurs années, ça a été difficile. J'ai moi-même vécu de la lesbophobie », relate Julia Torlet. « Mais on ne peut pas laisser les violences LGBTphobes s’installer. Oui, on le doit à Caroline Grandjean ».
Elodie Potente
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