La lutte contre la pédocriminalité peut-elle rester apolitique ?
Maëlle Le Corre
09 juin 2026
10 min.

Alors que la France est sidérée par l’affaire Lyhanna et que les révélations sur les violences dans le périscolaire se succèdent, la mobilisation féministe et enfantiste s’organise. Or, celle-ci se confronte aux idées d’extrême droite qui infusent tout un pan de la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants. Un rassemblement récent contre la pédocriminalité illustre l'ampleur du défi.
Samedi 4 avril, en plein Paris. Quelques centaines de personnes ont répondu à l’appel de Touche pas à mon enfant - Europe pour un rassemblement contre la pédocriminalité place de la République. Sous un beau soleil printanier, la petite foule disparate s’agglutine autour d’un barnum. On y croise autant de keffiehs que de gilets jaunes et de drapeaux tricolores. Au milieu, un homme fend la foule, salue et serre des mains, répond à quelques interviews, sans jamais lâcher le stabilisateur du téléphone avec lequel il retransmet l’événement en live sur les réseaux sociaux. C’est Farid Dms Debah, charismatique organisateur du rassemblement et dont l’image est au cœur de la communication de l’association TPAME. Après son passage à la tribune, des parents d’enfants victimes prennent la parole, ainsi que d’autres personnalités des réseaux sociaux : l’humoriste Gilet Jaune N’Orny, le champion de MMA Djibril Grizzly, ou encore le streamer chasseur de pédocriminels Monsieur Fox.
C’est peu dire que l’évènement ratisse large, au point de pouvoir compter sur la présence d’influenceureuses comme L’Abbé 2.0, La Femme de la Nation ou Mr.Kev, qui depuis quelques mois se sont constitués en association, Les Citoyens Patriotes pour « remettre en avant l'héritage, les traditions et les coutumes françaises ». Contacté, Farid Dms Debah n’a pas souhaité répondre à nos questions sur l’activité de TPAME, ni sur ses liens avec la fachosphère ou les milieux complotistes. Des liens pas si nouveaux, puisque la réalité de la pédocriminalité est depuis longtemps parasitée par des paniques morales et des théories du complot.
Outre, sa proximité avec Karl Zéro, figure incontournable de cette galaxie anti-pédocriminalité et propagateur de thèses conspirationnites, Farid Dms Debah organisait en 2025 une conférence avec plusieurs invités aux positions douteuses : comme Maxime Montaut, fondateur de Wanted Pedo, association engagée auprès des familles de victimes de violences pédocriminelles, mais qui propage aussi de fausses informations, tout en étant repris par des sites d’extrême droite. Sur son site, l’association possède encore à l’heure actuelle une rubrique « Journalopes » où elle s’en prend nommément à des journalistes, souvent des fact-checkers, pour leur travail sur des affaires de violences pédocriminelles, mais aussi lorsqu’ils exposent les liens de Wanted Pedo avec la fachosphère. Un passif qui ne remet à aucun moment sa crédibilité en cause, puisque Maxime Montaut était à l’Assemblée nationale pour s’exprimer lors de la Commission d’enquête sur le traitement judiciaire de l'inceste en avril. Était aussi convié par TPAME, Jean-Luc Robert, psychologue dont l’aversion pour l’éducation positive est un des fonds de commerce. Ce dernier ne cache pas ses orientations politiques en vendant sur son site un merchandising étrangement ironique « Je suis assez con.ne pour voter RecoNquête » et publie des contenus racistes et transphobes sur Youtube.
« Il y a une instrumentalisation dangereuse de la protection des enfants, et ça, les gens ne le voient pas. Parce que c’est un sujet violent, parce que ça émeut, et qu’on n’a pas réfléchi à l’aspect systémique de la pédocriminalité, ça provoque des réactions dans l’urgence, dans la panique. »
— Isabelle*, collectif enfantiste
Un front contre l’instrumentalisation de la lutte contre la pédocriminalité
En amont du rassemblement du 4 avril, plusieurs organisations de défense des droits des enfants ont adopté une position ferme en annonçant qu’elles ne se joindraient pas à TPAME. Hors de question pour le collectif Enfantiste de s’allier à une association qui s’oppose à l’éducation à la vie affective relationnelle et à la sexualité (Evars). Même son de cloche pour Mouv’Enfants, qui a indiqué sur Instagram que la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants « ne peut se faire au prix de compromis sur des principes aussi essentiels. » Après la publication de leur position sur les réseaux sociaux, Mouv Enfants, le collectif Enfantiste, et 160 000 enfants ont reçu bon nombre de commentaires regrettant ce qui pouvait être perçu comme un refus de mettre de côté des clivages partisans: « L’enjeu n’est-il pas suffisamment grave ? » « L’urgence n’est-elle pas à un front commun ? »
Pour Isabelle* du collectif Enfantiste, ces réactions révèlent surtout une dépolitisation de la lutte contre les violences faites aux enfants : « Il y a une instrumentalisation dangereuse de la protection des enfants, et ça, les gens ne le voient pas. Parce que c’est un sujet violent, parce que ça émeut, et qu’on n’a pas réfléchi à l’aspect systémique de la pédocriminalité, ça provoque des réactions dans l’urgence, dans la panique. » Et c’est un boulevard pour l’extrême droite, qui sous prétexte de s’intéresser à la protection des enfants, surfe surtout sur un sujet qui lui est cher : l’insécurité.
Face à des actes aussi révoltants et choquants que des violences sexuelles commises contre des enfants, une réponse liberticide, ultra répressive ou empreinte de familialisme est facile à défendre : installer des caméras de surveillance dans les écoles, durcir les sanctions pénales à l’égard des agresseurs au point de réclamer la castration chimique, ou encore engager des grands-parents pour assurer les temps du périscolaire. Des réponses qui éludent la réalité de ces violences : « L’extrême droite dit “on va mettre les agresseurs en prison et vous serez en sécurité dans vos maisons”. Elle fait croire que l'agresseur est dans la rue, qu'il est étranger, alors que la majorité d’entre eux, surtout en pédocriminalité, est dans les maisons », rappelle Isabelle.
Une protection des enfants à la merci de l’extrême droite
La façon dont s’est structurée la lutte contre la pédocriminalité favorise cette dépolitisation et cette porosité à des idées réactionnaires, estime Alice Gayraud, experte des politiques de lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants et ancienne responsable de plaidoyer de la Ciivise : « Il y a quelque chose de très spécifique à la protection de l'enfance depuis les années 90 : une victime créé une association et va ensuite prendre sa place dans le débat. On se retrouve avec des dizaines d’associations et autant de porte-paroles, certains prenant davantage la lumière que d'autres, mais qui, de mon point de vue, n'ont jamais vraiment de lecture systémique, et qui s'adressent toujours d'abord en “je”, ce qu'on voit dans très peu d'autres causes sociales. » Un « je » de témoignage dont sont friands les médias traditionnels, qui individualise les problématiques, occulte les données et les études, empêche une vision globale. « Personne aujourd'hui, depuis la fin des travaux de la Ciivise 1, ne parvient à imposer une lecture politique » déplore Alice Gayraud. Facile alors pour la fachosphère d’investir ce terrain.
« On oublie collectivement que ce qui se joue dans le périscolaire en 2025-2026, s'est déjà joué par le passé. On ne découvre rien du tout. »
— Alice Gayraud, ex-responsable plaidoyer de la Civiise
Difficile par ailleurs de qualifier certaines personnes engagées contre la pédocriminalité de complotistes ou d'extrême droite, tant leurs discours mêlent des faits avérés à des accusations fumeuses ou abracadabrantesques. Ce 4 avril, place de la République, quelques chiffres de la Ciivise sont bien égrenés ici et là et les défaillances de l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance) régulièrement dénoncées. Mais dans le même temps, d’autres paroles servent un discours pour le moins déconcertant : au micro, une femme se lance dans une diatribe tout droit inspirée de la mouvance QAnon : « Norcam, Macron à l’envers, c’est le prince du chaos », gronde-t-elle en dénonçant les « messes noires » qui auraient lieu dans les caves de l’Élysée, de Versailles ou sous la pyramide du Louvre.
Une outrance chaleureusement applaudie. Les sous-entendus sur l’identité de genre de Brigitte Macron fusent, provoquant des rires entendus. D’ailleurs, Mike Borowski, l’un des artisans de cette fake news est présent au rassemblement et son organisateur, Farid Dms Debah, est justement un invité régulier de son émission sur le site Géopolitique profonde. Du complotisme, de la transphobie… et il suffit de lever les yeux pour apercevoir brandies plusieurs pancartes aux relents antisémites évidents, où les visages de Jack Lang, Daniel Cohn-Bendit, Jeffrey Epstein ou Gabriel Matzneff sont grimés en diable, affublés d’une fourche, de cornes, de dents de vampire ou d’une langue fourchue. Sans que personne n’y trouve rien à redire.
Au final, les violences dans le périscolaire sont « une aubaine pour la société », analyse selon Alice Gayraud. Selon l’experte, elles permettent de convoquer et d’entretenir une figure de l’agresseur d’enfants extérieure à la famille : « C'est exactement le type d'idées reçues qui font partie des opérations de dépolitisation systématique et qui nous permettent collectivement de faire semblant qu'on est en train de parler du sujet. Ça plait à tout le monde : aux politiques, à la société, aux médias. Et on oublie collectivement que ce qui se joue dans le périscolaire en 2025-2026, s'est déjà joué par le passé. On ne découvre rien du tout. »
Une histoire qui se répète, comme avec l’affaire Lyhanna qui met en exergue une défaillance systémique de la justice, mais surtout une colère grandissante face au silence et l’impunité qui entourent la pédocriminalité, avec d’un côté une extrême droite aux abois et et de l’autre, une gauche qui ne prend pas la mesure de son retard et peine à s’emparer de la question enfantiste.
*Le prénom a été changé.
Image à la Une : photos de l'autrice, montage Léane Alestra
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