7 et 8 mars 2026, anatomie d’une victoire féministe
Léane Alestra
11 mars 2026
4 min.

Les 7 et 8 mars, 12 000 personnes ont rejoint la marche de nuit à Paris, puis 200 000 ont défilé le dimanche dans toute la France.
Contrairement au 22 novembre dernier où les tensions suscitées par le groupe identitaire Némésis et le collectif pro-israélien Nous Vivrons avaient pesé sur la manifestation féministe parisienne, ce 8 mars, le rapport de force s’est déplacé. Pour la première fois depuis trois ans, ni l’un, ni l’autre ne sont parvenus à défiler derrière le cortège principal. Une large victoire qui n’avait rien d’évident. Celle-ci rappelle qu’un cordon policier peut protéger un groupuscule, mais qu’il ne peut l’imposer à une foule déterminée ; et que nous ne sommes pas impuissant·e·s.
Massification continue
Le 7 mars au soir, la manifestation de nuit parisienne a réuni environ 12 000 personnes, ce qui en fait la plus grande mobilisation féministe nocturne jamais organisée dans la capitale. Le cortège a traversé la ville dans une atmosphère particulièrement vivante. En descendant l’avenue de Belleville, la tour Eiffel scintille au loin tandis que montent les « Siamo tutti antifascisti » repris en chœur. Sur les trottoirs et aux fenêtres, des passant·es s’arrêtent, applaudissent, tapent sur des casseroles. Entre les rangs, une cantine gratuite et vegan circule à vélo, distribuant des repas aux personnes rompant le jeûne du ramadan. La ville semble alors battre au rythme du cortège.
La scène prend une résonance particulière dans le contexte actuel, où quelques semaines plus tôt, dans le quartier voisin de Ménilmontant, une descente de militants d’extrême droite avait eu lieu après la mort de Quentin Deranque. Voir des milliers de femmes et de personnes queers traverser la nuit en scandant des slogans antifascistes permet une réappropriation collective de l’espace politique nocturne, sans attendre ni réclamer une protection sécuritaire de l’État.
Le lendemain, les manifestations du 8 mars ont été l’une des mobilisations féministes les plus importantes de ces dernières années, juste derrière celle de 2025 qui avait réuni environ 250 000 personnes. Le mouvement féministe demeure donc l’un des mouvements sociaux capables de mobiliser le plus largement dans la rue.
Dans un climat tendu après la mort de Quentin Deranque, présenté comme membre du service d’ordre de Némésis à Lyon, le groupuscule identitaire n’a, pour la première fois depuis trois ans, pas réussi à défiler dans une manifestation féministe parisienne. Depuis 2023, Nous Vivrons tente lui aussi d’investir ces mobilisations ; le collectif est resté hors du cortège toute la journée, à Paris comme à Marseille, malgré un important dispositif policier déployé pour lui en forcer l’entrée.
Mise en échec des tentatives d’intrusions
Trop marginale pour exister seule dans la rue, Nemesis se greffe aux cortèges massifs issus de la dynamique #MeToo afin d’y produire des images médiatiques. Entre 2019 et 2023, la scène se répète : l’organisation identitaire surgit dans la manifestation, escortée par des militants issus des sphères néonazies ou par des agents de sécurité privés, avant d’être rapidement repoussée par les féministes.
Soutenez un média indépendant
Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos futures publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !
À partir de 2024, un changement s’opère. Bruno Retailleau demande un dispositif permettant à Némésis de défiler sous protection policière à l’arrière des manifestations du 22 novembre et du 8 mars. Sous pression de l’ensemble des organisations féministes, syndicales et associatives, mais aussi des médias indépendants qui ont permis de mettre en lumière leurs exactions, leur tentative échoue cette année. Le préfet ne reconduit pas le dispositif d’escorte, et le groupuscule se replie sur un rassemblement dans le XVIeᵉ arrondissement. Et malgré la présence de plusieurs sections françaises, de Némésis Italia et d’une délégation du groupe néonazi allemand Lukreta — celui-ci réunit moins d’une centaine de personnes.
Quant à Nous Vivrons, le collectif a lui aussi échoué, malgré le maintien du dispositif policier. La centaine de militant·e·s avait pourtant soigné sa mise en scène : grand camion, ballon géant, pancartes imprimées, flyers listant les slogans autorisés. Se réclamant contre toutes les extrêmes droites, le groupe pro-israélien avait pourtant en tête de son cortège parisien, tenant sa banderole, David Reinharc, éditeur du Grand Remplacement de Renaud Camus. À Marseille aussi, Nous Vivrons a tenté de s’imposer dans le cortège, sans y parvenir grâce à la mobilisation des organisations présentes. Le collectif était aux côtés de Martine Vassal, candidate très à droite à la mairie de Marseille, qui s’est choisi pour devise « travail, famille, patrie », comme le régime de Vichy.
Depuis plusieurs mois, un front féministe antifasciste unitaire s’est strucruté dans plusieurs villes pour empêcher leur participation à la marche ainsi que celle de tous groupes d’extrême droite. À Paris, cela s’est traduit par la construction d’un cortège massif et revendicatif à l’arrière qui s’est arrêté pendant plusieurs heures, combiné à des lignes de plusieurs centaines de militant·e·s pour faire tampon entre ce cortège et le dispositif policier. À ce moment-là, un CRS mobilisé pour encadrer Nous Vivrons aurait agressé sexuellement une féministe à l’aide de sa matraque.
Vers 18 heures, la police a tenté de contourner le blocus en faisant passer Nous Vivrons par une rue parallèle, dans l’espoir de le réintroduire de force en tête de manifestation. Là encore, la manœuvre a échoué : près d’un millier de personnes se sont positionnées pour leur barrer le passage. Faute de pouvoir imposer sa présence, le collectif a fini par se disperser.
Dans une ultime tentative d’exister médiatiquement, Nous Vivrons a ensuite affirmé ses réseaux que le slogan « Juifs violeurs assassins » aurait été scandé, alors que l’on entend sur la vidéo que le cortège reprenait en réalité « Flics violeurs assassins ». Le procédé rappelle celui de Gilbert Collard en 2017, lorsque l’élu avait instrumentalisé ce type de confusion pour discréditer des militant·e·s anti RN.
Némésis et Nous Vivrons sont trop faibles pour s’imposer seuls, mais ces groupes sont assez utiles au pouvoir politique pour servir de laboratoire policier. L’État se sert de ces groupes réactionnaires comme d’un bélier pour tester des dispositifs de reprise en main des mobilisations. Il avance par à-coups, frappe, mesure la résistance, puis recommence.
En face, si la victoire a été possible, c’est bien parce que les féministes se politisent et s’organisent. Le terme de fémonationalisme a d’ailleurs circulé bien au-delà des cercles universitaires et militants habituels ; à l’instar des slogans « toutes mes gos contre les fachos » qu’on a pu lire sur de nombreuses pancartes dimanche. Ainsi à chaque coup de bélier où le pouvoir espère ouvrir une brèche ; il trouve en face un bloc de plus en plus compact et déterminé.
(1) : Composé de plusieurs organisations, à Paris on retrouve : Boussole féministe, Nous Toustes 93 antiraciste, Peaux noires ligne rouge, Urgence Palestine, UJFP, Nous Toutes Paris Sud, 92 Chatillon et 11/12, Tsedek!, Zora Paris, les Inverti.e.s, Relève Féministe, Carré citoyen, Du Pain et Des Roses, la Marche des Solidarités, les Féministes Révolutionnaires, Les Dégos, XR IDF, Marad Collectif juif décolonial, le CLAF, Youg Struggle
Soutenez un média indépendant
Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos futures publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !



