Klaus Mann, un auteur pédé contre la barbarie fasciste

Morgan Crochet

08 mars 2026

15 min.

Turbulent « fils de » l’un des plus grands auteurs allemands du XXe siècle, Klaus Mann est parvenu à se faire un prénom en littérature en affirmant une voix gay et politique dans les années 30. Ses nombreux écrits et un essai récent – Klaus, une vie antifasciste – permettent une plongée passionnante dans la pensée de ce romancier, journaliste et militant contre le nazisme. 


« Ainsi donc, Stefan Zweig, je répudie devant vous ma propre génération, ou tout du moins cette partie de ma génération que vous, justement, vous excusez. » Dans une lettre écrite en 1930 et adressée au célèbre écrivain autrichien, Klaus Mann, un jeune munichois de 24 ans, reproche à son aîné la « complaisance » dont il fait preuve à l’égard de la jeunesse dans son article « Révolte contre la lenteur ». À cette époque, le NSDAP – le parti national-socialiste des travailleurs allemands, ou parti nazi – vient de passer de 12 à 107 sièges au Reichstag, le Parlement allemand. Mené par Adolf Hitler, le parti séduit patrons et classes populaires, mais également les vétérans de la Première Guerre mondiale et la jeunesse, ciblée par la propagande du mouvement. « Tout ce que fait la jeunesse ne nous montre pas la voie de l’avenir. Moi qui dis cela, je suis jeune moi-même. La plupart des gens de mon âge – ou des gens encore plus jeunes – ont fait, avec l’enthousiasme qui devrait être réservé au progrès, le choix de la régression. C’est une chose que nous ne pouvons sous aucun prétexte approuver. Sous aucun prétexte. »


Naissance d’un intellectuel engagé


Malgré son apparente intransigeance, le jeune homme cosmopolite et bien né – son père, Thomas Mann, est Prix Nobel de littérature – n’ignore pas les difficultés rencontrées par la jeunesse sous la République de Weimar. Humiliée par le Traité de Versailles, l’Allemagne d’alors est frappée de plein fouet par les crises économiques de 1923 et 1929, qui mettent un quart des actifs au chômage. Dans un article intitulé « Ne rien faire » et paru le 19 octobre 1931 dans le quotidien berlinois 8 Uhr-Abendblatt, il écrit : « Tous ces jeunes gens qui traînent au coin des rues, devant les vitrines, sont, à leur manière moins spectaculaire et moins quotidienne, une accusation tout aussi éloquente contre les insuffisances de notre civilisation que les morts de la guerre mondiale sous leurs croix dérisoires. Ces derniers ont péri par faute d’un mécanisme qui ne donne même pas aux autres le droit de vivre. »


À l’époque, Klaus Mann a déjà écrit plusieurs essais. Il a également signé La Danse pieuse, une histoire inspirée de la vie du compositeur russe Piotr Iitch Tchaikovski, un ouvrage considéré comme le premier roman homosexuel allemand. Ouvertement « gay », le jeune Mann, mondain et cosmopolite, sent avec une implacable lucidité les jours s’assombrir. Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé chancelier à la faveur d’une alliance des droites. « Nous sommes restés dans le Munich du général Epp du 11 au 13 mars, écrit l’auteur, qui rentre d’un séjour à la montagne avec sa sœur, l’actrice bisexuelle Erika Mann. C'est le temps qui nous a fallu pour comprendre que dans l'immédiat nous devions quitter un pays en passe de détruire tout ce qui a fait sa valeur, son intérêt et sa dignité parmi les peuples de la terre. » Le 23 mars, quand le Parlement vote les pleins pouvoirs à Hitler, frère et sœur ont déjà quitté le pays. À 26 ans, Klaus va dès lors lutter en-dehors des frontières allemandes, comme écrivain, puis comme soldat dans l’armée américaine. 


Un exil politique

Essayant de fédérer autour de lui, Klaus Mann crée dès septembre 1933 la revue littéraire et politique, Die Sammlung, publiée à Amsterdam aux éditions Querido. De grands noms de l’époque y collaborent, comme le dramaturge Bertolt Brecht, le scientifique Albert Einstein, le futur Prix Nobel de littérature Boris Pasternak ou encore l’ancien dirigeant soviétique Léon Trotsky. Le 1er novembre 1934, Klaus Mann est déchu de sa nationalité. Il publie la même année le roman Fuite au nord, une transposition de son départ d’Allemagne à travers la figure d’une jeune communiste exilée en Finlande. Un sujet important pour le jeune homme, européiste convaincu, désormais un réfugié. 


La productivité de l’auteur ne peut toutefois pas éclipser une partie plus sombre de son existence, fragilisée par sa consommation de drogue qui n’a cessé d’augmenter durant toute l’ascension d’Hitler au pouvoir. En 1935, l’année du suicide de son grand ami l’auteur gay René Crevel, Klaus écrit dans son journal : « Je puis à peine faire la distinction entre mon désir de la drogue et mon envie de mourir. »

Après avoir obtenu la nationalité tchécoslovaque en 1937, il réalise l’année suivante aux côtés d’Erika un reportage de trois semaines pour la revue allemande Das Wort sur la Guerre civile espagnole opposant républicains et nationalistes, ces derniers étant soutenus par l’Allemagne nazie. Frère et sœur, qui signeront en tout et pour tout quatre ouvrages ensemble, émigrent aux États-Unis le 7 septembre 1938.


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Un artiste et des responsabilités


Professeur de philosophie à l’École nationale supérieure des arts visuels La Cambre, à Bruxelles, Gilles Collard a publié en septembre 2025 Klaus, une vie antifasciste (Climats, Flammarion), qui revient brillamment sur la vie intellectuelle de l’époque. Dans cet essai, en partie tiré de sa thèse, il insiste sur la valeur de la première autobiographie de Klaus Mann, Je suis de mon temps, écrite en 1932 : « Le geste autobiographique de Klaus, précisément, est une déposition de preuves existentielles. Prendre le risque de raconter la manière dont on s’est fréquenté, c’est avancer démasqué face à ses ennemis de demain, c’est lever toute hypocrisie pour que le champ de bataille ne soit pas envahi d’alias et de faux profils. » Ainsi, l’œuvre de Mann (dans laquelle il faut inclure son journal, ses discours, articles et correspondances) est marquée du sceau de l’engagement public. Un choix singulier à une époque où le poids de la fiction, du mythe, reste très fort dans la littérature allemande, et ce alors même que le cours de l’histoire appelait les écrivains à une certaine responsabilité. « Tous les prétextes seront bientôt bons pour justifier une double vie d'artiste et de citoyen, d’écrivain et de médecin », écrit Gilles Collard

La démarche littéraire de Klaus Mann, sauf à se renier, lui commande donc de fuir l’Allemagne. « Nous avons combattu les nazis dans notre pays avant même qu’ils ne prennent le pouvoir, et quand ils s’en sont emparés brusquement, nous avons dû quitter notre pays pour les combattre de l’extérieur. (...) Les nazis nous auraient jetés en prison ou assassinés, et grâce ne nous aurait été faite que si nous avions consenti à renier solennellement toutes nos convictions », prononce-t-il en novembre 1936 lors d’une conférence au Club judéo-allemand de New York, association créée par des juifs allemands ayant fui le régime nazi. Et d’ajouter : « Mais tous ceux que leur travail a rendu célèbres savaient qu’en restant dans le Troisième Reich ils mettaient à la disposition de ce régime – que la plupart d’entre eux récusent du plus profond de leur être – cette célébrité et tout le poids de leur nom. » Les artistes qui opteront pour l’exil intérieur afin de poursuivre leur carrière en Allemagne en seront toutefois pour leurs frais. Car les nazis vont exercer non seulement leur emprise sur le fond des œuvres, comme il fallait s’y attendre, mais également sur la forme, interdisant celles qu’ils jugeront trop éloignées de l’esthétique culturelle et idéologique du Troisième Reich. 

C’est donc en exil que Klaus Mann écrit l’un de ses plus célèbres romans, Méphisto, publié en 1936. Le protagoniste est inspiré de son ancien beau-frère : Erika a en effet été mariée trois ans au comédien Gustaf Gründgens, communiste mais rallié à l’Allemagne nazie. Écrit en 1939, Le Volcan en prend le contrepied et sort des frontières du Reich pour évoquer l’émigration allemande anti-nazi, des aristocrates aux ouvriers. 


La vie problématique de l’humanisme socialiste


Contrairement à bon nombre d’intellectuels en exil de l’époque, Klaus Mann n’est pas communiste. Alors que Staline recriminalise l’homosexualité, considérée comme une déviance bourgeoise dès 1933, ses aspirations individuelles, comme sa sexualité assumée, le portent ailleurs. Mais une alliance stratégique lui semble souhaitable, et nécessaire : « Nous n'abandonnons pas notre personnalité en optant pour le socialisme et en combattant pour lui dans la mesure de nos forces ; au contraire, c'est seulement là que nous la gagnons ; elle serait condamnée à dépérir si ce monde devait rester en l'état ; elle ne peut grandir que si ce monde change », aurait-il dit à l’auteur russe Maxime Gorki en 1934, lors d’un voyage en URSS, comme le relate Gilles Collard. 


Car l’écrivain ne croit pas en une victoire possible sans les communistes, comme il l’écrit en 1939 dans un article intitulé “Après la chute de Hitler, contribution au débat” : « L'opposition allemande croit-elle possible de vaincre Hitler sans les communistes, voire contre eux ? Quelle absurdité ! Et du reste, quelle ingratitude après tout ce que les communistes ont fait pour la cause antifasciste, par exemple en Espagne, mais pas seulement ! » L’écrivain rêve d’un humanisme socialiste, loin des dérives des régimes totalitaires européens, du fascisme au stalinisme, ainsi qu’il l’exprime dans un discours à Paris, le 23 juin 1935, intitulé « Le Combat pour la jeunesse » : « L’humanisme socialiste – notre programme d’une politique de l’esprit – englobe toute la vie, accomplie dans toutes ses potentialités, avec toutes ses tensions, ses plaisirs, ses richesses, la vie problématique, bien-heureuse, complexe et mystérieuse. »

Un passé en ruine

Klaus termine sa deuxième autobiographie, The Turning Point, en 1942, l’année du suicide de Stefan Zweig. Le 28 décembre, il est mobilisé dans l’US Army. L’année suivante, il obtient la nationalité américaine. Intégré au sein du service psychologique de l’armée, il débarque en Italie, où il rédige des tracts en allemand pour appeler les soldats de la Wehrmacht à se rendre. Il travaille ensuite comme journaliste pour le quotidien de l’armée américaine, The Stars and the Tripes, et interviewe notamment Hermann Göring, qui compte parmi les principaux dirigeants nazis en 1945. Fait prisonnier par les alliés, le ministre de l’aviation du Reich fait face pour la première fois à la presse : « Toutes ses pensées, dit-il en conclusion, allaient au malheureux peuple allemand, qui avait lutté avec tant de ténacité et de courage. Il n’eut pas un mot de pitié pour les autres nations, qui avaient dû faire des sacrifices indescriptibles par la faute du rêve insensé de domination mondiale qui avait été le sien et celui de son Führer. »


Douze ans après son départ d’Allemagne, Klaus Mann découvre un pays en ruines. À Munich, sa maison familiale est partiellement détruite. Déraciné, il continue de voyager, notamment à Rome et Amsterdam, et séjourne sur les côtes Est et Ouest des États-Unis. « Je souhaiterais n’avoir jamais écrit une ligne qui n’eût pas résulté pour moi – pour moi personnellement – d’une nécessité absolue, qui n’eût pas été une confession mise en forme, organisée, et donc une œuvre d’art, écrivait-il en 1930, dans une réponse à une enquête sur les tendances artistiques des jeunes écrivains. J’aimerais n’avoir jamais publié une ligne qui n’eût, de manière infime, infinitésimale, contribué à éclairer l’énorme confusion que connaît notre époque. » Klaus Mann termine sa troisième autobiographie, Le Tournant, peu avant de se suicider à Cannes, le 21 mai 1949, dans une chambre d’hôtel, par overdose médicamenteuse. 


Le récit de sa vie et son œuvre, sans compromis, inextricablement liées, appellent à poursuivre cette histoire antifasciste. Par son sens de la responsabilité et son entièreté, Klaus Mann était pédé, avant la lettre.