Affaire Lyhanna : vers un féminisme intégralement sécuritaire ?
Arya Meroni·Léane Alestra
11 juin 2026
12 min.

L'annonce du meurtre de Lyhanna s’accompagne d'un récit médiatique dont l'effroi est orienté vers un appel à plus de prison et de durcissement pénal. Cet article revient sur la généalogie de ce cadrage, et la difficulté à lui opposer autre chose qu’une réponse sécuritaire adoucie. C’est dans cet écueil que tombe la loi intégrale portée par la Fondation des Femmes, au risque d’accentuer encore la confusion politique avec les propositions de l’extrême droite.
Début juin 2026, Lyhanna, 11 ans, est assassinée. Le principal suspect, Jérôme Barella, était déjà poursuivi pour des cas de viols pédocriminels. On impute à cette affaire, et par extension à toutes les autres similaires, une série d’erreurs administratives, doublée d’une légèreté judiciaire, qui aurait laissé un monstre tapi dans l’ombre frapper encore et encore. Face à ce cadrage, la seule réponse possible serait d’éliminer la bête en frappant plus fort à notre tour. Sur Instagram, on voit déjà circuler des carrousels sensationnalistes alignant des portraits de petites filles blanches tuées dans des contextes très différents, par des personnes très différentes, comme si toutes ces affaires racontaient mécaniquement la même histoire. Personne – ou presque – ne semble vraiment questionner ce montage politique, qui ne montre que des peaux cristallines et laisse hors champ les violences systémiques qui tuent tant d’enfants non blancs.
Le retour du monstre
Depuis #MeToo, une large partie des mouvements féministes, répète que le monstre isolé, étranger au monde social, n’existe pas. Les agresseurs sont, dans l’immense majorité des cas, des proches, des connaissances, des membres de la famille ou de l’entourage. C’était le cas ici : Lyhanna connaissait son assassin présumé. Loin de la figure du prédateur inconnu, Jérôme Barella était le père d’une de ses amies. Un homme ordinaire, chef de famille, présenté par RTL comme « responsable d’association », qui avait pourtant déjà perdu son poste d’assistant ménager dans un lycée après des accusations de harcèlement sexuel et d’ « avances » faites à des adolescentes.
Les parents de Lyhanna affirment avoir coupé tout contact avec lui après avoir nourri des soupçons sur son comportement lors d’une soirée pyjama organisée à son domicile. Dans les médias, pourtant, personne ne semble se soucier des deux filles mineures de Jérôme Barella, qui sont aujourd'hui descolarisées. Alors que l’attention se concentre sur les dysfonctionnements de la justice, il faut rappeler combien cette affaire parle du fonctionnement ordinaire d’une société hétéropatriarcale. Une société capable de produire des hommes respectables, de bons pères de famille, des maris crédibles, dont la parole pèse bien davantage que celle des petites filles. Jérôme Barella, comme son frère — lui aussi inquiété dans une affaire de viol sur mineur et de violences contre son ex-femme — ainsi que leur propre père, qui avait été visé par une plainte de sa petite fille pour viol sur mineur et agression sexuelle, s’inscrivent dans une même figure sociale : celle de l’homme blanc, hétérosexuel, que la respectabilité patrimoniale protège plus facilement du soupçon et rend, en face, la parole des victimes plus difficile à croire. Il faut ici éviter un contresens : rappeler que les hommes sont socialisés dans un ordre sexiste ne revient pas à affirmer que tous sont susceptibles de violenter des enfants. Une telle lecture nourrit les paniques sécuritaires qui, au nom de la protection des plus jeunes, finissent toujours par renvoyer leur prise en charge aux seules femmes. L’affaire Barella oblige toutefois à regarder ce que la famille nucléaire peut rendre possible en tant qu’espace clos, largement soustrait au regard collectif. Un espace dont les violences restent trop souvent traitées comme des affaires privées, jusqu’au moment où elles débordent le clan familial et rendent visibles, trop tard, les dégâts déjà produits. Lorsque l’inceste, les violences sexuelles ou les violences conjugales s’installent dans une lignée familiale, elles prospèrent sur l’absence de contre-pouvoirs sociaux solides autour des enfants. Faute d’espaces collectifs capables d’intervenir, d’écouter et de protéger et d’empêcher les récidives, la société laisse certaines familles produire et reproduire leurs propres régimes de violence. C’est en cela qu’elle en porte aussi une grande part de responsabilité.
Cette responsabilité collective est pourtant rarement nommée. À chaque affaire, le débat public se déplace sur les juges, accusés de ne pas avoir su arrêter à temps un individu présenté comme une anomalie monstrueuse. Le problème est alors réduit à une défaillance judiciaire face à un homme dangereux qu’il aurait fallu neutraliser plus tôt. Ce cadrage appartient à une histoire politique longue, où la sidération provoquée par la mort d’un enfant sert régulièrement à refermer la discussion sur l’ordre, la peur et la prison.
« La France a peur »
La manière dont l’affaire Lyhanna est aujourd’hui racontée s’inscrit dans une perspective politique creusée depuis plus de cinquante ans. En France, de nombreuses affaires impliquant des enfants ont été mobilisés par des responsables politiques pour justifier de nouveaux dispositifs répressifs et sécuritaires. Ce récit d’insécurité s’installe à la fin des années 1970, après Mai 68 qui a ébranlé l’autorité patronale, parfois familiale, médicale, universitaire et policière. Face à cette contestation, les tenants du statu quo cherchent alors à contrer l’élan collectif en encourageant la méfiance entre les personnes : il faut craindre l’individu dangereux, tapi dans la foule, pour mieux faire oublier la violence d’en haut.
L’affaire Patrick Henry condense ce déplacement. Le 18 février 1976, le présentateur Roger Gicquel ouvre le journal de 20 heures de TF1 par une phrase devenue célèbre : « La France a peur. » Il parle alors de l’enlèvement et du meurtre de Philippe Bertrand, sept ans, à Troyes. La mise en garde qui suivait disparaît pourtant du cadrage : Gicquel précisait que cette peur était « un sentiment qu’il faut déjà que nous combattions », parce qu’elle nourrit la justice expéditive et la vengeance immédiate. Mais dans la mémoire collective, seule reste la formule : « La France a peur. »
Bref, la télévision de l’époque filme une foule réclamant du sang, parce que tout a déjà été organisé pour que la colère ne puisse emprunter que cette seule direction. Cinq ans plus tard, la loi « Sécurité et liberté » donne une traduction juridique à ce récit. Dès son titre, la sécurité apparaît comme la condition de la liberté. Le contrôle peut alors parler la langue de la protection collective. C’est l’une des promesses centrales de l’État néolibéral et du bloc bourgeois : puisqu’il garantit de moins en moins les conditions matérielles d’une vie digne, il promet de protéger les « honnêtes gens » contre les figures désignées comme dangereuses.
Le récit médiatique actuel autour de Lyhanna a certes évolué en surface, il parle davantage de protection des enfants. Mais, dans le fond, ce sont surtout d’éventuels dysfonctionnements judiciaires qui sont nommés, ce qui évite de poser les questions centrales : quelles conditions sociales, familiales, institutionnelles et matérielles rendent les enfants si vulnérables entre les mains des adultes ? Et pourquoi, face à cette vulnérabilité, la réponse politique revient-elle à promettre davantage de répression plutôt que davantage de protection réelle ? En face, le bloc dit « progressiste » peine à sortir de cette focale sécuritaire et à lui opposer un contre-projet à la hauteur des enjeux.
Un universalisme si particulier
Lundi 8 juin, Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, s’est félicitée sur Instagram de la demande formulée par Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, d’inscrire à l’ordre du jour le projet de loi intégrale porté par la Fondation et plusieurs autres associations.
Comme son nom l’indique, ce projet de loi prétend apporter une réponse « intégrale » aux violences sexistes, sexuelles et faites aux enfants. Il comporte 147 mesures, réparties en plusieurs axes.
Allons droit au but : cette loi reste très en deçà des ambitions qu’elle affiche. À quelques exceptions près, les mesures proposées tiennent peu compte des conditions matérielles inégalitaires qui placent déjà les victimes dans une position de vulnérabilité — dépendance économique, précarité du logement, instabilité professionnelle ou administrative — et les exposent davantage aux violences comme aux difficultés pour s’en protéger. Lorsque des propositions matérielles sont effectuées, c’est toujours pour « réagir » aux violences. Pourtant, ces éléments conditionnent les possibilités d’agir, en amont : il est plus aisé de quitter un conjoint violent et un père violent lorsqu’on ne dépend pas de ces revenus pour subvenir aux besoins du foyer. Il n’y a par exemple aucune mesure pour garantir aux femmes de vivre dignement, pour avoir les capacités économiques de se nourrir et de se loger convenablement, avoir des loisirs et qui permettent à leurs enfants de s’épanouir. Pour prévenir les violences, il faut permettre les conditions d’une vie digne avant que celles-ci n'aient eu lieu, et non pas uniquement pour garantir une fuite après coup.
L’autre point aveugle de cette loi est qu’elle ne considère aucun autre discriminant que le genre : à une exception prêt, jamais les personnes trans ne sont citées, ni les lesbiennes ou les bi, et les femmes racisé·e·s qui ne font pas non plus partie de l’équation. Cette tendance à gommer les aspérités et à considérer que « LA femme » est une identité unique, qui subit une même oppression en tous temps et en tous lieux est remise en cause par une partie des mouvements féministes car elle ne permet pas de lutter contre toutes les oppressions spécifiques. Dans le cas précis de cette loi, cette absence de considération peuvent rendre inopérantes un certain nombre de mesures. Il est proposé de former les agents de police à l'accueil des VSS, mais jamais à l’anti-racisme ou à la lutte contre les LGBT-phobie... Alors même que les études attestent que les premières victimes de violences sexuelles sont les enfants LGBT+. Régulièrement, des enquêtes prouvent aussi que la police est traversée par des biais racistes, ce qui éloigne une partie importante de la population de cette institution qui semble dès lors bien difficile à réformer. Ces « angles morts » permettent aussi d'agréger différentes organisations, y compris des entités défendant des politiques plus réactionnaires. Ainsi plusieurs organisations signataires de la Loi, ou certaines personnes citées comme la sénatrice Laurence Rossignol défendent des positions anti-trans.
La seule exception à l’universalime du texte concerne la lutte contre la « pornoprostitution » : ici, les mesures proposées font la part belles aux femmes et enfants migrantes « en situation de prostitution ». Cette spécification peut être lue comme une manière de réifier les personnes migrantes, d’autant plus que ce type de vocabulaire est hérité des mouvances hygiénistes comme le Nid, qui voit les « prostituées » comme des êtres fragiles dénués de toute agentivité. Ici, donc, les migrantes ne sont que des victimes à sauver, tout comme l’ensemble des « prostituées ».
Ces précisions sur le cadrage idéologique général de la loi sont importantes car elles permettent de mieux saisir d’où la Fondation des Femmes parle lorsqu’elle intervient politiquement. Il n’est ainsi pas étonnant que la plupart des mesures concerne la réaction aux violences : les femmes et les enfants sont des victimes et n’ont que peu de marge de manœuvre pour penser et agir en amont de celles-ci.
L’enfer, c’est les autres
Plusieurs mesures proposées par la loi intégrale — notamment en matière de formation des personnels éducatifs, de santé, d’accueil et d’écoute des enfants, d’éloignement des auteurs ou, plus largement, d’amélioration de la prévention — peuvent être jugées positives, même si certaines restent discutables. Notre interrogation porte plutôt sur l’orientation générale du texte : il semble davantage conçu pour sécuriser les victimes que pour agir sur les conditions qui rendent les violences possibles en amont.
Mardi 9 juin, Anne-Cécile Mailfert était invitée sur le plateau de C à Vous, aux côtés d’Arnaud Gallais, de l’association Mouv’Enfant, également porteuse du texte. Patrick Cohen donne d’emblée le ton : avec cette loi, la priorité budgétaire irait à la police et à la justice, notamment par la création d’unités spécialisées.
Interrogée sur l’augmentation des peines de prisons, la présidente de la Fondation des Femmes (FDF) explique que, selon elle, cette proposition est inefficace, car les agresseurs se savent impunis : « 20 ans, 30 ans, 50 ans, s'ils savent qu’ils ont une chance sur mille d’être attrapés, ils s’en foutent. Cela ne change rien si vous savez que vous avez une chance sur 1000 d’être attrapé. Ce qu’il faut, c’est qu’ils aient peur. » Arnaud Gallais approuve la lutte contre l’impunité, puis ajoute que selon lui, la mesure phare est bien celle du cumul des peines. En s’appuyant sur le cas de Joël Le Scouarnec, il se désole que certaines personnes puissent sortir après seulement vingt ans de détention. On reste alors dans cette logique de construire une législation autour d’un cas très médiatisé.
Le projet de loi intégral propose en effet l'augmentation des peines, leur cumul et même la perpétuité dans certains cas. Anne-Cécile Mailfert peut ainsi chercher à atténuer publiquement ces éléments, qui font glisser le texte vers un registre nettement sécuritaire ; les dispositions, elles, demeurent. Et lorsqu’elle répète que la loi est « intégrale » parce qu’il faudrait l’appliquer dans son ensemble pour qu’elle soit efficace, cette réserve ressemble surtout à une manière de ne pas assumer frontalement, sur un plateau télé, les mesures les plus autoritaires du texte.
Chassez le naturel, il revient au galop : quelques minutes plus tard, la présidente de la FDF ne cachera plus ses visées sécuritaires. La journaliste Emilie Tran Nguyen présente alors un sujet sur les paniques morales. A l’écran, on voit certains parents faire la promotion du trackage d’enfant via des petits objets connectés glissés dans leurs vêtements permettant aux parents de les localiser en permanence. D’autres indiquent ne plus vouloir laisser leurs enfants aller en soirée pyjama ou expliquer que la violence est partout « dans la rue, dans les parcs ». La présentatrice, qui a rappelé que la plupart des violences faites aux enfants étaient commises par des proches, conclut en citant un·e parent qui demande de ne pas céder aux paranoïa excessives. La parole est ensuite donnée à Arnaud Gallais qui considère qu’ « avoir peur, c'est sain ». Anne-Cécile Mailfert qui a récemment sorti un livre sur la maternité abonde dans ce sens : elle comprend les parents qui ont peur. Alors qu’on aurait pu s’attendre à une parole de mesure, elle prend le contrepied des discours appelant à la désescalade : « pour éviter la paranoïa, il faut restaurer la confiance ». Autrement dit, tant que la loi intégrale ne sera pas adoptée, la peur des parents, leur surveillance accrue et le rétrécissement de l’autonomie des enfants seraient compréhensibles, voire inévitables. Avec un aplomb étonnant, et glaçant par ce qu’il alimente de panique sécuritaire, elle finit par entériner ce déplacement du problème en concluant qu’ « on est en train de punir les enfants. »
La présidente de la FDF, qui distribue chaque année plus d’un million d’euros à des associations féministes, cède donc à la panique morale et à la surenchère sécuritaire. Cette voie, pourtant, n’a rien de productif. Nous avons désormais assez de recul politique pour affirmer que davantage de moyens pour réprimer n’a jamais fait disparaître les violences. Loin de les faire reculer, la menace de peines plus sévères tend surtout à déplacer le problème, à l’enfouir davantage, et parfois à aggraver les conditions dans lesquelles ces violences se produisent. La loi de pénalisation des clients de la prostitution, votée en 2016, était elle aussi censée « protéger ». Comme pour les auteurs de violences sexuelles, il s’agissait de faire peur aux hommes : eux aussi devaient « savoir que ça va se savoir ». Dix ans plus tard, le bilan est accablant : les violences ont explosé et se produisent davantage loin des regards. De plus, peut-on, on nom de la protection des enfants, alimenter l’institution policière — celle que l’État utilise pour blesser et tuer des enfants non blancs dans les quartiers populaires, celle qu’il installe de plus en plus à l’entrée des collèges et lycées populaires pour contrôler la longueur des jupes des filles et fouiller les effets personnels des élèves ?
Tout aussi problématique, les propos d’Anne-Cécile Mailfert semblent oublier une réalité pourtant centrale, parce qu’elle est la plus fréquente : celle des violences commises par les parents. Au contraire, dès le début de la séquence, elle rend hommage aux parents qui veulent faire leur « travail ». Les perches sont pourtant tendues, lorsqu’une mère témoigne des violences qu’à subi sa fille de la part du compagnon de sa grand-mère. Aucun mot là dessus. En donnant du grain à moudre aux parents qui voudraient enfermer davantage leurs enfants à domicile, elle valide des huis clos anxiogènes dont on connaît pourtant l’extrême danger puisque pour les très nombreux enfants victimes de violences intrafamiliales la rue, les ami·es et l’école restent souvent des échappatoires.
Rappelons que les parents violents se reconnaissent rarement comme tels. Il n’y a donc rien de contradictoire, pour certains, à vouloir pendre un « monstre » tueur d’enfant tout en frappant sa propre descendance. Ces propos sont donc largement irresponsables ; ils sont aussi, malheureusement, devenus banals, y compris à gauche, à l’heure où certains responsables politiques pensent devoir occuper le terrain des paniques identitaires et sécuritaires — non pour construire un projet solide de protection des plus vulnérables, mais juste pour ne pas laisser ce terrain à l’extrême droite.
En finir avec les Jokers
Depuis les années 1970, les discours sécuritaires convergent donc avec les programmes les plus réactionnaires. Proposer d’enfermer les enfants à la maison, de les tracer, réclamer plus de police et de prison, dénoncer l’incompétence des juges : voilà autant de points de contact entre une partie des discours entendus dans les rassemblements féministes et ceux qui tournent en boucle sur les plateaux de CNews.
Rien d’étonnant, alors, à voir Némésis présente dans plusieurs rassemblements pour Lyhanna ce lundi 8 juin pour tenter de récupérer les mobilisations de rue. Le 8 mars, elles avaient une nouvelle fois été exclues des mobilisations féministes, au motif que leurs revendications divergeaient. Dans la séquence actuelle, le jeu des sept erreurs devient nettement plus difficile.
Car ce qui brouille aujourd’hui la frontière entre les discours, est le terrain sur lequel tout le monde accepte de se placer, celui de la peur. Surfer sur la peur des parents, d’abord. Puis sur celle des victimes : la peur d’être agressée à chaque coin de rue, de croiser un homme dangereux, d’être livrée à une violence toujours imminente. Dans ce récit, les hommes violents deviennent des Jokers, et seuls des super-flics formés aux VSS pourraient encore nous sauver. À partir de là, l’horizon politique se rétrécit : plus de police, plus de juges, plus de prison, plus de peur à infliger aux hommes violents.
Une société qui pense répondre aux violences par la seule menace pénale reconnaît surtout son incapacité à les combattre réellement. Le mythe du monstre est tenace. Mais ce que les féministes libérales qui y adhèrent disent rarement, c’est où ce mythe nous conduit.
Que se passe-t-il si le Joker continue de violenter, malgré la menace de peines toujours plus lourdes ? C’est toute la limite d’un imaginaire politique construit sur la dissuasion. Dans ce récit, l’homme violent devient une figure presque hors-sol : un être irrationnel, imprévisible, impossible à arrêter autrement que par la force. Mais contrairement au film, le Joker surgit rarement comme une menace extérieure que l’on apprendrait aussitôt à craindre. Il est le plus souvent un mari installé dans les maisons, protégé par la familiarité, et sur lequel personne n’a été socialement invité à projeter la peur ou la méfiance.
C’est bien là l’impasse de cette loi intégrale, lorsqu’elle prétend répondre aux violences par l’intensification de l’arsenal policier, judiciaire et carcéral. Elle promet de mieux punir, de mieux repérer, de mieux enfermer. Mais elle dit peu, ou trop peu, sur la manière de transformer les conditions qui produisent ces violences. Comment faire reculer durablement la fabrique des Jokers ? Comment empêcher la récidive autrement qu’en promettant toujours plus d’enfermement, toujours plus de contrôle, toujours plus de peur ?
Ces questions peuvent paraître vertigineuses à celles et ceux qui ne prennent pas au sérieux les pratiques de responsabilisation collective et de justice transformatrice. Ces approches prennent pourtant le problème à la racine : elles cherchent à comprendre, lorsqu’un passage à l’acte violent a eu lieu, tout ce qui, dans l’entourage, les institutions, les rapports sociaux et les angles morts collectifs, l’a rendu possible. Elles permettent alors de tirer des leçons à tous les niveaux, de responsabiliser l’ensemble des milieux qui ont laissé faire, protégé, minimisé ou détourné le regard, et de construire des politiques publiques capables de prévenir réellement la répétition des violences. Car à force de construire les hommes violents comme des Jokers ingouvernables, la logique finit toujours par rencontrer son propre mur. Si la prison ne suffit plus, si la perpétuité ne suffit plus, si la surveillance ne suffit plus, que reste-t-il dans cet imaginaire, sinon le fantasme d’élimination ? Et c’est peut-être la question qu’il faudrait poser frontalement : jusqu’où peut-on prétendre faire du féminisme en rouvrant, même implicitement, la porte au retour de la peine de mort ?
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