Dur à Queer : deux livres pour un mot qui fait résistance

Jean Stern

08 mars 2026

5 min.

Deux petits livres sortis tout récemment, reviennent sur « queer » un mot fétiche, fédérateur et clivant, qui roule sur lui-même pour claquer nos fiertés, nos combats. 


Queer, au singulier comme au pluriel est un mot étendard sans être pour autant guerrier. Le premier de ces livres est écrit par deux chercheurs, Inès et Philippe Liotard, et propose un hommage politique et poétique à un mot qui « permettrait à celles et ceux qui s’en réclament de ne jamais capituler ». Adjectif, verbe, substantif : queer a des racines anciennes. Venu de l’anglais dans le courant du XIXème siècle, il qualifie à l’origine quelque chose de bizarre, d’hors-norme. Non sans malice, Inès et Philippe Liotard traquent les bizarreries de son usage, dans un texte simple et savant. 


Il s’est ainsi écoulé 75 ans entre la publication du roman d’avant-garde Queer de William Burroughs en 1952, et son  adaptation au cinéma en 2024 par Luca Guadagnino (avec l’excellent Daniel Craig). Ces deux repères temporels enjambent la percée politique du terme : d’abord avec la création à New York du groupe Queer Nation, en 1990, et la publication la même année de Trouble dans le genre de Judith Butler. Avec quelques autres, Butler va permettre l’élaboration d’une pensée queer, qui aujourd’hui, effraye les réactionnaires, hélas tellement nombreux, de la planète. Incarnant un « nouveau rêve global » au début du siècle, le mot queer va, avec ceux de pédés et de gouines, « bousculer les privilèges de la masculinité dominante », note Sam Bourcier dans Queer zones (2001), un autre livre fondamental sur le sujet. Racisés, trans, punks queers vont autant transgresser le genre que l’ordre établi. C’est la force du queer, merveilleusement raconté par deux plumes unies par les liens du sang mais aussi par une vision ludique de leurs recherches sur nos combats.


Dans son ouvrage Queers, riposter à l’injure, l’auteur Julien Marsay se réjouit évidemment de la force du mot mais s’inquiète dans son livre de l’offensive réactionnaire qui menace les queers sur toute la planète. En revendiquant une place aux côtés de tous les damné·es de la terre, les queers inquiètent les défenseurs de l’ordre social, du capitalisme triomphant et des normes hétérosexuelles. Plus les queers dérangent, plus ils font peur et plus ils sont la cible de nos ennemis. « Nous sommes tous les enfants de l’injure », écrit l’auteur qui rappelle que le queer « a un grand pouvoir de dissidence contre les gouvernances toxiques » en ouvrant « d’autres horizons ». 

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C’est la force du mot, être celui de toutes les folies possibles mais aussi de celles qu’on n’imagine pas encore. Le point commun entre les deux livres, outre la vivacité de ton et le plaisir de lecture qui leur sont communs, est de s’ouvrir à ces possibles, et surtout de nous encourager à continuer à les imaginer. Julien Marsay brosse un portrait des désobéissances queers. Il sera difficile de leur « ordonner le silence », car murmuré ou fredonné, proclamé ou entonné, le queer est bel et bien un cri de ralliement. Ces deux livres, aux formats accessibles et à la fabrication soignée, continueront à leur échelle d’entretenir des discussions et usages inspirés.


Queer, Inès Liotard et Philippe Liotard, Anamosa, le mot est faible, 110 pages, 9€

Queers, riposter à l’injure, Julien Marsay, Payot, 144 pages, 5€


Illustration : Léane Alestra