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En finir avec les politiques des identités

Arya Meroni

03 juillet 2026

12 min.

En 2025, l’affiche de la Pride de Paris était jugée « trop politique ». Cette année, l’Inter-LGBT a pris un virage à 180 degrés :  exit les solidarités internationales, bonjour les politiques identitaires. Cet article retrace l'émergence et les impasses de ces politiques.

Début juin, l’Inter-LGBT, regroupement d’associations qui organise chaque année la marche des fiertés de Paris, révèle l’affiche de l’édition 2026. Cette annonce est scrutée, et pour cause : l’année dernière, la représentation d’un militant d’extrême droite mis KO ainsi que d’un badge de la Palestine avaient provoqué une levée de bouclier. Droite républicaine, gauche tendance Marianne, centre de gouvernement et extrême droite s’étaient accordés pour dénoncer une « politisation à outrance ».

Après une année de tumultes internes, l’Inter-LGBT a choisi la voie de « l’apaisement » : exit les prises de positions qui tranchent, l’heure est au « rassemblement » et à la « diversité ». 

L’affiche de la Pride de Paris dévoilée ce printemps laisse ainsi la part belle aux identités multiples, le drapeau intersexe côtoie celui de la communauté bears, les lesbiennes sont représentées ainsi que les asexuel·les. Les sourd·e·s et les polyA ont également droit de cité, le tout sous forme de badge : prenant à contrepied l’édition 2025, la fierté des identités se substitue aux solidarités internationalistes. Entourant un poing rappelant les luttes, un slogan amalgame le tout dans la perspective des prochaines élections présidentielles : « 2027, solidarités, diversités, LGBT et allié·e·s. »  

L’accumulation de drapeaux donne le sentiment de chercher à ne fâcher personne par la représentation de toustes. La prose du mot d’ordre, faisant rimer « solidarité », « diversité », « LGBT » et « allié·e·s » est aussi pour le moins questionnable. En poussant au paroxysme le respect de chacun·e, tout le monde finit par devenir le même. Et le rêve de McDonald finit enfin par se réaliser : venez comme vous êtes – hétéro non monogame, trans migrant·e·s TDS, allié·e sioniste et queer racisé – en 2026, tout le monde a le droit de danser derrière le char Coca-Cola !

Cette manière d’accumuler les représentations fait partie de ce qu’on appelle les « politiques identitaires » ou « politiques de l’identité ». Ce concept est couramment employé pour désigner les politiques ayant comme objectif de mobiliser un groupe marginalisé spécifique, que ce soit pour produire du collectif, lutter contre des violences et discriminations particulières, revendiquer plus de représentation ou d'inclusivité, etc. Les champs recouverts par cette catégorisation sont donc très larges et différents de même que les courants qui y font référence dans le débat politique, qu’il s’agisse de personnes queers refusant les politiques de visibilité ou la gauche universaliste qui cherche à écraser des groupes minorisés. Son recours par des courants opposés nécessite d’en préciser les contours, pour mieux saisir ce qui se joue avec ces politiques. L’objectif de cet article est de revenir sur leur émergence et limites, en situant l’analyse du côté du marxisme queer. 

L’ascension des identités

Les politiques identitaires émergent dans les pays du Nord dans la seconde moitié du XXe siècle, à un moment où la centralité de la classe ouvrière en tant qu’identité commune des subalternes commence à s’éroder. Jusqu’aux années 1970, une grande partie des sujets opprimés se rassemblent (de gré ou de force) derrière la figure de « l’ouvrier » : c’est autour d’elle que s’organisent les luttes, les revendications et l’imaginaire de l’émancipation collective.

Les luttes de décolonisation ouvrent une première brèche et permettent aux groupes marginalisés qui étaient jusqu’alors écrasés par la figure du prolétaire un et indivisible d’exister politiquement. Asad Haider, philosophe et militant marxiste étasunien, analyse dans Le Malentendu (2022 pour la traduction française) l'émergence du Black Panther Party (BPP) comme étant une référence en la matière : il s’agissait d’une organisation d’auto-défense en non-mixité noire qui défendait un projet révolutionnaire et pensait, en ce sens, le lien avec la classe ouvrière blanche qu’il enjoignait de se débarrasser du racisme pour renverser la bourgeoisie  ensemble. D’une certaine manière, les stratégies du BPP permettaient de « corriger » les manquement des organisations communistes, tout en continuant à se revendiquer d’un certain marxisme. 

La première organisation à utiliser le terme de politique identitaire aux États-Unis est le Combahee River Collective, un groupe non-mixte de lesbiennes noires marxistes, dans les années 1970. Leur démarche consistait à proposer un espace pour des personnes qui étaient tout à la fois rejetées du mouvement lesbien car noires et du mouvement noir car lesbiennes. L’organisation revêt alors un caractère stratégique, celui d’exister et de regrouper dans le but de déployer un projet spécifiquement communiste. 

En parallèle, d’autres groupes s’organisent autour de leur identité dans une démarche opposée. Surfant sur la désagrégation du prolétariat en tant que catégorie politique, certaines organisations émanant de milieux plus mixtes socialement tentent de rapatrier les catégories opprimées dans leur girons. Asad Haider montre par exemple que le développement d'organisations qui pronent le séparatisme noir s’est fait en concurrence du BPP. Celles-ci ne souhaitaient pas d’alliance « interraciales » mais au contraire obtenir des droits spécifiques pour tous les noirs, sans considérer les enjeux liés à la classe, comme si la condition des personnes noires aux Etats-Unis était la même pour pour toustes. De fait, cela a masqué les enjeux liés au genre mais aussi à niveler les revendications vers le haut : cacher les inégalités sociales ne les résout pas mais permet au contraire que ceux qui sont mieux lotis puissent tirer leur épingle du jeu en prétendant œuvrer pour le bien commun.  Une fois le Party décimé, ces organisations ont progressivement pris une importance décisive sur la scène politique nationale. Une élite politique et économique noire a émergé, négociant des positions avec la bourgeoisie blanche. Déliée de toute volonté d’unification sociale, elle a entre autres débouché quelques décennies plus tard sur l’élection de Barack Obama, érigé en symbole du capitalisme inclusif, président vas-t-en-guerre mais prix nobel de la paix pour sa seule existence. 

Plus proche de nous, la trajectoire politique d’une partie du mouvement féministe est sans équivoque. En prenant de l’ampleur, le féminisme universaliste – qui considère que les femmes partagent toutes la même condition – à pavé la voie au féminisme libéral, qui revendique plus de pouvoir pour les femmes de la haute. En découle finalement la perméabilité dans la société à des récits girl-boss. Si Marlène Sciappa a le mieux incarnée cette posture dans la première partie de la Macronie, Marine Le Pen a su pousser le cynisme de ce type de récit jusqu’au bout. Pourquoi ne pourrait-elle pas, elle, être la première présidente de la république? 


Privilèges partout, émancipation nulle part

« Les femmes sont opprimées par les hommes, les personnes trans par les cis, les femmes trans par les hommes et femmes cis mais aussi les hommes trans, les hommes trans racisés par les femmes et hommes cis blanch·e·s, les hommes trans blancs, parfois les femmes trans blanches, d’autres fois non, selon le contexte et en fonction d’autres facteurs vectoriels qui s’accumulent mais ne s’imbriquent jamais : à chaque rencontre, une identité se crée. »

A côté de ces facteurs historiques, les évolutions théoriques sont aussi à prendre en compte. Dans The Politics of everybodies (2016), Holly Lewis, philosophe et militante marxiste queer étasunienne, tient pour responsable un certain marxisme dogmatique qui, dans les années 1960-1970, a rejeté toutes spécifications de la politique. Pour ces courants, la classe ouvrière est la centralité absolue et uniforme des luttes sociales et politiques. Il ne saurait y avoir d’autres sujets révolutionnaires : on est prolétaire, point. Les femmes, les personnes racisées ou LGBT+, dans ce prisme, sont membres de la classe et doivent lutter en tant que tel, sans avoir de revendications particulières. De facto, ce type de positionnement a éloigné une partie importante de celles et ceux qui ne pouvaient attendre la révolution pour avoir le droit d’exister, de ne pas subir des violences ou de ne plus être traqué·e·s par la police. Dans Nos désirs font désordre, l’historien Mathias Quéré explique par exemple que les personnes LGBT+ devaient se cacher au sein des syndicats et partis communistes dans les années 1970 en France.

Ce rejet a eu un coût politique important. En se détournant du marxisme par opposition, beaucoup de groupes féministes ou LGBT+ ont cherché ailleurs un ancrage idéologique. Dans les années 1970, la théorie d’une autonomie du patriarcat par rapport au capitalisme a ainsi infusé dans la seconde vague féministe, opérant un schisme stratégique. Sans système unitaire à combattre, il est moins question de chercher à unifier les luttes face à un ennemi commun que de multiplier les fronts. Il en découle une multiplication d’ennemis potentiels, chaque fois plus micro les un·e·s que les autres. Les femmes sont opprimées par les hommes, les personnes trans par les cis, les femmes trans par les hommes et femmes cis mais aussi les hommes trans, les hommes trans racisés par les femmes et hommes cis blanch·e·s, les hommes trans blancs, parfois les femmes trans blanches, d’autres fois non, selon le contexte et en fonction d’autres facteurs vectoriels qui s’accumulent mais ne s’imbriquent jamais : à chaque rencontre, une identité se crée. 

Dans cette perspective, les ennemis sont désignés comme des personnes qui dominent et usent de pouvoir sur les autres, sciemment ou non. Le pouvoir individuel devient la source de tous les maux, c’est à cause de lui que les autres souffrent. Conséquence, le capitalisme serait quelque chose de figé et immuable, qui serait là, au-dessus de nous, une sorte de toile de fond qu’on ne pourrait jamais remettre en question. Il n’y a plus de capitalistes qui cherchent consciemment à maintenir l’exploitation et les dominations pour avoir toujours plus de profit. La fatalité règne, les responsabilités sont naturalisées. Plus personne ne « détient » le pouvoir, certains sont « en situation » de pouvoir. Qu’iels le veuillent ou non, iels sont dotés de privilèges. Holly Lewis explique que cette notion sert de  « lentille » accentuant le laser du pouvoir : puisque des personnes ne sont pas concerné·e·s par un rapport de pouvoir particulier, iels jouissent de privilèges (ceux de ne pas être opprimés)  ce qui de fait aggravent l’oppression. Par leur simple existence, ils et elles participent aux malheurs des autres. On check nos privilèges et tout le monde peut donc être à un moment ou l’autre, tour à tour opprimé et oppresseur, et chacun·e finit en concurrence avec l’autre. 

De la mise en concurrence à sa récupération par l’extrême droite

À la fin des années 1990, cette concurrence a été décrite par la chercheuse et militante lesbienne Wendy Brown dans Politiques du stigmate (traduit en français en 2016). Pour elle, la spécificité des politiques de l’identité est de chercher à réparer une « blessure » spécifique, c’est-à-dire ce qui est à la base de la discrimination et/ou oppression. Problème, mener des politiques en ne considérant qu’une focale propre n’est pas efficace. Dans un monde où les dominations restent cohérentes, il est rare d’arriver à juguler un côté sans toucher à l’autre, un peu comme si on chercher à refermer une plaie en ne mettant qu’un point de suture à une extrémité.

Sans solution pour refermer la blessure, les individus vont développer du ressentiment : contre celles et ceux qu’ils et elles considèrent comme ne les aidant pas suffisamment, mais aussi contre les autres luttes qui peuvent être accusées de détourner l’attention vers des problématiques jugées moins importantes (car ne concernant pas le groupe en question). Se développe alors une concurrence des victimisations. On peut penser par exemple aux incessants clashs sur les réseaux sociaux, entre certaines lesbiennes et bi·es qui s’accusent mutuellement de lesbophobie ou de biphobie, de ne pas assez parler des violences que chacunes subissent…Chacun·e passant plus de temps à essayer de démontrer qui sont les plus opprimées qu’à lutter effectivement pour l’amélioration de leurs conditions de vie. 

Holly Lewis note que poussée à son paroxysme, cette grille de lecture est en partie responsable de la montée de l’extrême droite. Puisque seules les identités et les rapports de pouvoir particuliers comptent, la classe sociale devient elle aussi une abstraction. C’est l’identité de ceux qui n’en n’ont pas d’autre, à savoir les hommes blancs cis hétérosexuels. L’extrême droite surfe sur cette dépolitisation des classes sociales : dans ses discours, les classes populaires blanches deviennent celles et ceux qui sont défavorisées par les politiques dites wokes qui cherchent à aider les  groupes marginalisées et il s’agirait alors de renverser la tendance, en jouant sur le « ressentiment » d’une identité « blessée ». A gauche, certains courants vont y répondre par plus d’identité : on cherche à parler à la France des bourgs, à lutter contre les « bobos », le pouvoir n’est plus détenu par celles et ceux qui ont le capital économique, il s’acquiert grâce au capital culturel… 

Dans un sens, on peut considérer que les politiques identitaires sont devenues mainstream. Elles ont dépassé le cadre des groupes marginalisées et sont désormais majoritaires : tout le monde fait de l’identitarisme, et plus personne ne cherche réellement à mener des politiques émancipatrices. 

L’unité apolitique est-elle possible ?

« Construire ces solidarités réelles nécessite de  prendre parti, partout, pour les personnes dominé·e·s : se positionner radicalement et lutter activement pour la fin du capitalisme et des dominations, partout, même si cela ne nous concerne pas directement. Ce qui implique de faire des choix radicaux. Et finalement, préférer militer pour le droit des palestinien·ne·s à vivre dignement, sur leurs terres – toustes, y compris ceux qui sont homophobes –, que de marcher dans le cortège de la commission LGBT+ du capitalisme inclusif-mortifère. »

Pour éviter de sauter à pied joint dans l’océan de la concurrence, certain·e·s tentent l’apaisement, l’union, le rassemblement. Ils et elles vont alors chercher à visibiliser toutes les causes, sans aucun tri, hiérarchie ni priorité, afin de ne blesser personne. Essentialisées et réduites à des mots d’ordres simples, les identités doivent alors exister de manière quasi abstraites, presque indivisibles, pour pouvoir être facilement lisibles afin de ne choquer personne. On célèbre alors toutes les lesbiennes, en tant qu’être extraordinaire dont chaque baiser serait une révolution. Chaque baiser lesbien, vraiment ? Même ceux Alice Weidel, chef de file du parti néo-nazi allemand AFD, et de sa compagne ? Le fascisme inclusif serait-il l’aboutissement des politiques identitaires ? 

La volonté de faire coexister pacifiquement toutes les identités tend aussi à masquer certains rapports de forces. On le voit avec le cas de la Palestine. Celles et ceux qui développent une position de mise à égalité entre Palestine et Israël renforcent la domination coloniale puisqu’ils la nient de facto avec cette simple demande. 

C’est ici le problème de l’affiche 2026 de la Pride de Paris. En cherchant à déverser les identités pour ne froisser personne, elle permet un cadre suffisamment flou qui ouvre la porte à la récupération par toustes. La grande messe de l’inclusivité devient celle des nouvelles virginités. L’appel rédigé par l’inter-collectif appelle à lutter contre les réactionnaires et pour le progrès, en défense de l’idéal républicain et défend quelques services publics et liberté, mais de manière si généraliste que les partis de gouvernements s’y retrouvent. Ainsi, à côté des Gaylib, Horizon, le parti d’Edouard Philippe, devait avoir son char. Jamais attaquées ni remises en question, les grandes entreprises – pourtant responsables de la mort de dizaines de milliers de personnes chaque année –, reprennent une place importante dans la marche après avoir été mises de côté pendant plusieurs années. Aurore Fourcy, directrice associée Impact & Engagement RSE chez Coca-Cola siège désormais au CA de l’Inter-LGBT et Club Maté a lui aussi droit à sa discothèque mouvante. Sans oublier Sanofi, car après tout pourquoi ne pas danser, célébrer la diversité et l’inclusivité au son d’une entreprise qui soutient l’économie d’un état génocidaire ? Définitivement, la seule limite du progressisme est de ne pas entrer dans le périmètre de la décence. 

A la fin de Politics of Everybodies, Holly Lewis invite les personnes queers à se débarrasser des politiques de l’identité pour construire de réelles solidarités, au sein de la classe des exploité·e·s et opprimé·e·s, qui constitue un socle commun :  le fait qu’un certain marxisme dogmatique ait parfois réduit toutes les formes d’oppression à une conception étroite et autoritaire de la classe sociale ne rend pas pour autant caduque l’analyse en termes de totalité, qui continue de s'articuler autours du rapport d’exploitation car il est le seul qui traverse l’ensemble de la société.

Les différents rapports de dominations sont « cohérents » et « utiles » à un système centralisé,  qu’on peut nommer capitalisme patriarcal racial, capitalisme racial hétérosexiste, capitalisme colonial, etc. Par exemple, la naturalisation du travail de soin effectué majoritairement par les femmes permet que celui-ci ne soit pas rémunéré, les violences faites aux personnes LGBT+ permettent une stabilisation des rôles de genre par la terreur, l’islamophobie d’état sert à construire un ennemi intérieur utile au pouvoir et à marginaliser une partie de la population pour lui imposer des conditions de travail indigne, le maintien de la domination néo-coloniale en Afrique permet d’esclavagiser pour entraîner à très bas coût l’IA, etc. 

Construire ces solidarités réelles nécessite de  prendre parti, partout, pour les personnes dominé·e·s : se positionner radicalement et lutter activement pour la fin du capitalisme et des dominations, partout, même si cela ne nous concerne pas directement. Ce qui implique de faire des choix radicaux. Et finalement, préférer militer pour le droit des palestinien·ne·s à vivre dignement, sur leurs terres – toustes, y compris ceux qui sont homophobes –, que de marcher dans le cortège de la commission LGBT+ du capitalisme inclusif-mortifère.

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