Lois homophobes au Sénégal : l'Afrique de l'ouest est-elle plus hostile aux LGBT+ qu'ailleurs ?
Rosalind D'almeida
17 juin 2026
10 min.

Depuis quelques années, les projets de lois homophobes fleurissent dans une bonne partie de l'Afrique subsaharienne, au Mali, au Ghana, en Ouganda, au Burkina Faso, ou encore au Sénégal. La question qui se pose naturellement est : pourquoi ?
Y aurait-il quelque chose de spécifiquement africain dans cette hostilité envers les personnes LGBT ? Pourtant, l’on observe les mêmes dynamiques en Hongrie ou aux États-Unis, où la démocratie libérale ressemble de plus en plus à un souvenir. Pour comprendre les ressorts de l’homophobie dans le contexte subsaharien, il faut adopter une lecture à la fois matérialiste et décoloniale. Cette double perspective est la seule à même de saisir l'impact des rapports de dépendance politique, économique et des situations d’impuissance institutionnelle, à l'origine de cette fabrique d'un ennemi intérieur.
Des États construits sur du sable
Le premier problème, c'est la notion même d'État. Le modèle de l'État-nation, le principe selon lequel un peuple se rassemble pour se doter d'institutions et d’une identité commune n'a jamais été choisi en Afrique subsaharienne : il a été importé de force par le partage colonial, avec des frontières tracées lors de la conférence de Berlin en 1885 et qui ne tiennent aucun compte des populations qui y vivent, de leurs langues, de leurs histoires ou de leurs liens. Résultat, les appartenances réelles restent celles de l'ethnie et de la religion, des liens bien plus anciens, bien plus enracinés, qui sont souvent transfrontaliers et que l'État administratif n'a jamais réussi à concurrencer sérieusement.
À cela s'ajoute une dépendance économique structurelle de ces États aux puissances économiques du Nord global. Ces économies vivent essentiellement d'exportations de leurs matières premières dont elles ne maîtrisent pas les prix, avec peu d'industries de transformation pour rééquilibrer la balance commerciale. Le Fond monétaire international (FMI) leur impose des politiques d'ajustement structurel, où les grandes entreprises des puissances impérialistes font leurs affaires, et les gouvernements locaux doivent composer avec des institutions internationales qui tiennent les cordons de la bourse. Dans ces conditions, construire une politique souveraine relève de l'exploit.
« En l'absence de groupe interne facilement désignable (comme une minorité ethnique particulière ou une fracture religieuse exploitable), la figure de l'homosexuel s'avère idéale. Elle permet de fabriquer un ennemi intérieur fédérateur, tout en donnant à un État impuissant sur le fond, un moyen spectaculaire de montrer qu’il agit. »
La dépendance économique et l’arbitraire des frontières coloniales n’ont pourtant pas transformé ces sociétés en poudrières où les groupes se dévorent entre eux, faute de prise sur les rapports de domination qui les surplombent. Cette idée relève d’ailleurs d’un imaginaire colonial, qui continue de voir l’Afrique de l’Ouest comme un espace naturellement voué aux conflits « ethniques » ou religieux. En réalité, la faiblesse du sentiment national ne supprime pas les formes concrètes de coexistence. Le racisme interne y est pour ainsi dire inexistant — en dehors d’incidents mineurs — et les monothéismes comme les croyances animistes coexistent relativement pacifiquement, créant un socle culturel commun.
L'homosexuel comme fusible politique
C'est là qu'on entre dans le cœur du problème : quand un État est structurellement incapable de tenir ses promesses économiques et sociales, il a besoin d'un exutoire ou d’un ennemi. En l'absence de groupe interne facilement désignable (comme une minorité ethnique particulière ou une fracture religieuse exploitable), la figure de l'homosexuel s'avère idéale. Elle permet de fabriquer un ennemi intérieur fédérateur, tout en donnant à un État impuissant sur le fond, un moyen spectaculaire de montrer qu’il agit. Créer une brigade anti-homosexualité ou annoncer des peines de prison renforcées, mobilise bien plus qu'une réforme fiscale ou une politique industrielle.
Ce terreau est activement cultivé de l'extérieur. Les think tanks évangéliques américains ont depuis longtemps investi le continent africain via le développement des Églises évangéliques, très populaires notamment dans les classes moyennes urbaines. Ils y exportent une vision rigide et conservatrice des mœurs, financent des églises et font du lobbying pour des lois homophobes. L'Église catholique joue le même jeu via ses évêques et archevêques. Du côté islamique, les pays du Golfe diffusent depuis des décennies des interprétations particulièrement rigoristes qui ont profondément reconfiguré certaines pratiques religieuses locales.
Deux visions en opposition
Face à ces politiques, les réactions ne manquent pas et certaines ratent complètement leur cible. Du côté occidental, on entend régulièrement des remarques teintées d’homonationalisme notant un « retard civilisationnel » africain, ce qui est non seulement condescendant, mais aussi historiquement faux. De nombreuses sociétés précoloniales d'Afrique de l'Ouest avaient des pratiques homosexuelles reconnues et des formes de transgression de genre institutionnalisées. Ainsi au Sénégal, les figures homosexuelles/trans précoloniales des goor-jigen jouaient un rôle social lors des cérémonies et des mariages. Ce sont précisément les lois coloniales qui ont importé la répression pénale de l'homosexualité, à l'image de l'article 319 du code pénal sénégalais. Autrement dit, les États européens ont commencé par exporter leur homophobie, et reviennent aujourd'hui faire la leçon, eux qui pour la plupart, n'ont accordé des droits à la communauté LGBT+ que depuis moins de cinquante ans.
De l'autre côté, certains courants néo-panafricanistes tombent dans le piège inverse. En réaction légitime à la présence occidentale sur le continent et dans le sillage de la montée en puissance de la Russie et de la Chine via l'Alliance des États du Sahel, ils finissent par nier que l’homosexualité ait jamais existé dans les cultures africaines. La Russie, conservatrice sur les mœurs et hostile au bloc occidental, trouve là une alliance idéologique alliée dans sa guerre d’influence. On se retrouve face à l'effacement du colonialisme d’un côté, et une réécriture de l’histoire de l’autre.
Le Sénégal : quand la crise économique rencontre la panique morale
Le Sénégal illustre tout cela de façon clinique. En 2024, Bassirou Diomaye Faye, candidat du PASTEF (parti souverainiste, panafricaniste et social fondé par Ousmane Sonko) est élu Président au premier tour avec 54 % des voix, alors qu'il sortait tout juste de prison. Sonko, dont la candidature avait été invalidée, est nommé Premier ministre. Le PASTEF incarne une rupture : anti-FMI, panafricaniste et proche de la gauche radicale occidentale (Mélenchon s'est rendu à Ouagadougou se recueillir sur le mémorial de Thomas Sankara).
Sauf que la réalité budgétaire rattrape vite les ambitions. L'audit commandé dès l'arrivée au pouvoir révèle qu'entre 2019 et 2024, l'administration Sall avait dissimulé une dette d'environ 7 milliards de dollars. Le déficit réel était de 10,4 % du PIB, et non de 5,5 % comme annoncé. Fin 2024, la dette publique atteint 105,7 % du PIB, la note est dégradée deux fois par les agences de notation, et les euro-obligations chutent de 35 %. Le programme social et panafricaniste du PASTEF se retrouve coincé : sans marges de manœuvre, impossible de tenir ses promesses sans renégocier avec le FMI qu'on avait promis de tenir à distance.
C'est dans ce contexte tendu que les paniques morales font leur entrée. L'homophobie sénégalaise n'est pas nouvelle, en octobre 2023 à Kaolack, une foule avait exhumé le corps d'un homme soupçonné d'être gay pour le traîner dans les rues et le brûler sur la place publique. Une scène filmée et diffusée massivement qui avait déjà créé un fort émoi. Mais février 2026 marque une rupture d'intensité.
« Ce que le cas sénégalais révèle, c’est que l’homophobie législative en Afrique est plus un symptôme d’une impuissance politique grave que la présence d’un terreau culturel homophobe singulier. Entre contraintes économiques, héritages coloniaux et manque de perspective pour la population, la recherche d’un bouc émissaire permet symboliquement de reprendre le pouvoir lorsqu’il est inexistant dans les domaines qui comptent vraiment. »
Tout commence avec l'arrestation d'un homme séropositif accusé d'avoir eu des relations non protégées. L'enquête remonte des réseaux et débouche sur 22 arrestations, dont celles de Pape Cheikh Diallo présentateur vedette de TFM, la chaîne la plus regardée du pays et du TikTokeur Saliou Mbaye dit « Zale », rattrapé à la frontière gambienne. Les identités sont rendues publiques, les médias s'emballent, et le total des arrestations pour « actes contre nature » monte à 45. L'association islamique Jamraa enfonce le clou en menaçant de publier une liste de 650 noms de présumés homosexuels.
Le tout se mélange maladroitement avec l'affaire Pierre Robert : cet entrepreneur français de Beauvais a été arrêté l'année dernière pour avoir organisé des viols sur des mineurs vulnérables au Sénégal entre 2015 et 2024. Une affaire de pédocriminalité sordide que le traitement médiatique amalgame allègrement avec les arrestations pour homosexualité. Plusieurs mis en cause étant séropositifs, l'équation devient : homosexualité + pédophilie + VIH. Un cocktail toxique dont les conséquences sont immédiates : des personnes séropositives renoncent à se soigner par peur d'être dénoncées, et les violences contre les personnes LGBT+, les rejets familiaux, et les agressions physiques se multiplient.
La réponse politique ne se fait pas attendre. Sonko présente un projet de loi doublant les peines pour relations homosexuelles, de 5 à 10 ans de prison, avec des amendes pouvant atteindre dix millions de francs CFA, et une interdiction de toute « promotion, financement ou soutien » de l'homosexualité. Le parlement adopte le texte, le président Faye le promulgue le 30 mars 2026. Le Sénégal, longtemps présenté comme un modèle de stabilité démocratique en Afrique de l'Ouest, rejoint la liste des pays ayant fait le choix du durcissement répressif.
Ce que le cas sénégalais révèle, c’est que l’homophobie législative en Afrique est plus un symptôme d’une impuissance politique grave que la présence d’un terreau culturel homophobe singulier. Entre contraintes économiques, héritages coloniaux et manque de perspective pour la population, la recherche d’un bouc émissaire permet symboliquement de reprendre le pouvoir lorsqu’il est inexistant dans les domaines qui comptent vraiment. L'État et la population trouvent alors une soupape de décompression via une homophobie à la fois politique et ordinaire.
En plus de priver d’agentivité les populations du Sud global et de les appauvrir, les rapports coloniaux Nord-Sud mettent donc directement en danger les populations les plus marginalisées de ces sociétés. La lutte contre l’homophobie en Afrique ne peut être seulement l’affaire de discours ou de sanctions symboliques mais également d’un combat décolonial pour mettre fin aux causes de ces paniques morales. Le FMI, l’économie mondialisée et le lobbying homophobe issu de l’extérieur, sont tout autant responsables de cette situation désastreuse que les dirigeants africains, au prix de la vie des queers africain·nes qui se retrouvent en danger mortel.
Tâchons donc dans nos luttes de faire mieux.
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