Les prides rurales, fiertés locales contre l’extrême droite
Elodie Potente
30 juin 2026
6 min.

Longtemps invisibles, les personnes LGBTQ+ en ruralité créent de plus en plus de collectifs et célèbrent chaque année leurs fiertés en organisant des prides. Loin d'être seulement des espaces festifs, ces marches sont aussi des lieux de luttes : contre l'extrême droite, contre la disparition des services publics et pour des cultures locales.
Dans l’Ouest du Gers, le bourg d'Eauze (4 000 habitant·es) a accueilli ce 27 juin la première journée LGBTQIA+ en Bas Armagnac. Portée par un collectif de personnes concernées, cette journée festive est « un premier pas pour visibiliser les réalités queers du territoire », estime Thomas, qui fait partie de l'organisation. Partout en France, de plus en plus de personnes queers et rurales créent des associations au plus près de chez elles, même dans des villages de quelques centaines d'habitants, pour déjouer l'invisibilité et l'isolement qu'iels subissent. La toute première enquête sur les conditions de vies des personnes LGBTQIA+ en milieu rural, menée par l'association Queers des Champs, établit ainsi que 72,4% des répondant·es se sentent isolé·es au quotidien.
Convergence des luttes en campagne
En 2025, une quarantaine de prides rurales avaient été organisées, preuve s'il en faut, d’une effervescence hors des villes. A Die, plus de 900 personnes se sont réunies pour célébrer les fiertés. Iels ont aussi milité pour les services publics, notamment contre la fermeture des centres de santé sexuelle de la Drôme. A Saint-Gaudens également, la journée des fiertés organisée par l'association la Qlac (Collective queer lesbienne alternative du Comminges) a accueilli en juin 2026 dans son village associatif des acteurices locaux·les de luttes contre les violences et les discriminations (le Planning familial, Amnesty international…). Mobilité, santé, précarité, dérèglement climatique, fracture numérique, défense des cultures locales, autant de sujets portés par les collectifs LGBTQ+ ruraux et qui rejoignent les préoccupations de la population générale.
« La toute première enquête sur les conditions de vies des personnes LGBTQIA+ en milieu rural, menée par l'association Queers des Champs, établit ainsi que 72,4% des répondant·es se sentent isolé·es au quotidien. »
Pour autant, lancer un événement queer en ruralité soulève toujours un lot de réflexions comme le raconte l’association des Meutes Champêtres, qui rayonnent sur le Nord Ardèche et la Haute-Loire. Dans l'ancien couvent de Saint-Félicien, une journée festive et culturelle a été organisée le 30 mai dernier. « Ce n'est pas toujours évident de trouver le bon curseur pour parler au plus grand nombre d'habitant·es du territoire », expliquent Loïc, Méli et Thibault, qui ont fait partie de l'organisation. Les bénévoles ont beaucoup réfléchi à l'image qu'aurait leur événement, comme dans le Gers : «On s'est questionné sur la soirée, par exemple est-ce qu'on organisait ou pas un drag-show ?», explique Thomas. Le tout est de savoir « doser » ce qui est trop « avant-gardiste » ou pas, tout en gardant des revendications politiques. Dans les territoires ruraux, l'altérité est une obligation à prendre en compte. Les bulles sociales ne sont plus des filtres et les organisateurices des prides rurales restent parfois sur leurs gardes : « On a eu des propos insultants de la part d'une personne sur les réseaux sociaux qui appelait à se rassembler contre la journée », explique Thibault. Finalement, le Jour J, tout s'est bien passé et personne n'est venu perturber l’événement.

« Un groupuscule identitaire, « héros du sud » y avait organisé « une marche des fiertés occitane » pour rendre hommage à Saint-Guilhem en réécrivant son histoire au passage. Rapidement, plusieurs habitant·es des environs se sont constitués en collectif. « Heureusement nous étions environ 80 personnes et iels n'étaient qu'une quarantaine », expliquent-iels. »
Faire face à l'extrême droite
La montée de l'extrême droite et des propos LGBTphobes de plus en plus « décomplexés » ne sont pas spécifiquement l'adage des ruralités. Mais entre le manque d'anonymat, la solitude queer et le fait de pouvoir croiser quotidiennement des personnes LGBTphobes, ces discriminations peuvent marquer plus fortement dans les villages. En Vendée, le centre LGBTQI+ permet de rompre l'isolement géographique, mais aussi social que les personnes queers vivent. « Nous sommes basés à la Roche-sur-Yon », explique Charlie*, bénévole. « Cette année la pride a réuni 2 400 personnes, c'était un succès ». Seulement voilà, les résident·es queers de Vendée doivent composer avec des figures et groupuscules d'extrême droite tout au long de l'année : ça a été le cas le 10 juin dernier, quand des individus sont venus perturber la permanence pour les personnes trans et intersexes co-portée par l'association. « Trois individus se sont introduits dans nos locaux pour proférer des insultes homophobes, transphobes et anti-IVG », raconte Charlie.
Et d'ajouter : « En 2019, le centre LGBTQI+ de Vendée avait organisé un village associatif à la Roche-sur-Yon pour le 17 mai. Il a été vandalisé par des étudiants de l'ICES (institut catholique de Vendée fondé par Philippe de Villiers) ». Un événement violent qui a eu un effet mobilisateur : l’année suivante a eu lieu la première marche des fiertés du département.
Lutter grâce aux prides, c'est aussi ce que fait un collectif à Luçon, commune de 9 500 habitant·es du sud Vendée. Alors que le suicide de Caroline Grandjeau-Paccou, directrice d’une école dans le Cantal a crée un émoi national à l’automne 2025, un couple d'enseignants subi depuis plusieurs mois lui aussi des attaques homophobes. Le collectif constitué pour dénoncer ce harcèlement pense organiser sa première marche des fiertés en 2026, accompagné par le centre LGBTQI+.
Dans le sud, le 6 juin dernier, le village de Saint-Guilhem-le-Désert (237 habitant·es) est devenu en quelques heures le théâtre d'une lutte queer, antiraciste, féministe et occitaniste contre l'extrême droite. Un groupuscule identitaire, « héros du sud » y avait organisé « une marche des fiertés occitane » pour rendre hommage à Saint-Guilhem en réécrivant son histoire au passage. Rapidement, plusieurs habitant·es des environs se sont constitués en collectif. Ils ont débarqué avec des drapeaux LGBTQ+, afin de « se joindre au cortège », arguant que « la culture occitane [leur] appartient aussi », pour prendre le groupuscule à son propre jeu. Trois participant·es de cette contre-manifestation, qui préfèrent rester anonymes, racontent que le ton est vite monté du côté des identitaires. « Heureusement nous étions environ 80 personnes et iels n'étaient qu'une quarantaine », expliquent-iels. « C'est un village touristique donc certaines personnes nous ont rejoint. On a quand même pris des risques, mais ça nous a aussi donné envie de prendre de la place et de se mettre en réseau, entre le Vigan, Lodève et Saint-Guilhem-le-Désert ».
Une audace qui paie, « les folles » de Saint-Guilhem-le-Désert ont réussi à marquer leur territoire avec panache.
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