Une véritable épidémie anti-trans
Arya Meroni
28 mai 2026
10 min.

Poussé·e·s par la nouvelle vague féministe, les personnes trans ont connu une plus grande acception sociale à la fin des années 2010, non sans provoquer de réaction. Les courants anti-trans qui redoutaient une « épidémie trans » obtiennent de plus en plus de victoires institutionnelles.
En 2021, alors que la pandémie de COVID-19 battait son plein, Elisabeth Roudinesco, psychanalyste proche du Parti Socialiste, déclarait sur le plateau de Quotidien que la société française était traversée par une « épidémie » transgenre. Quelques mois plus tôt la militante Marguerite Stern était exclue du mouvement des collages féministes en raison de ses positions jugées transphobes. Cette séquence cristallisait un moment politique particulier durant lequel les courants réfractaires à l’avancée de droits des personnes trans semblaient se débattre au milieu d’une marée inclusive.
L’après #MeToo est marqué par des transformations idéologiques et culturelles, dont la possibilité de s’affirmer pour les personnes LGBT+. Dans ce contexte, il devient relativement plus aisé, pour les personnes trans, d’entreprendre des coming-outs. Ces bouleversements traversent les mouvements sociaux dont le féminisme. En quelques années, les mouvements trans-inclusifs passent de la marginalité à la norme au sein de cet espace. Au niveau institutionnel, certains ministres de la Macronie semblent aussi ouvrir une fenêtre ; ’est notamment le cas de Stanislas Guérini. Alors ministre de la transformation et de la fonction publique, il porte en 2023 une circulaire pour « favoriser l’inclusion des personnes transgenres. » Des mouvements sociaux aux institutions, tout le monde était-il en passe de succomber à l’épidémie?
Foyer de contagion
Cinq ans après le diagnostic de Madame Roudinesco, les faits semblent lui donner tort. Aucun mouvement de transition de masse n’a percuté la France. A contrario, si on devait parler d’épidémie, il faudrait plutôt décortiquer celle qui touche les droits des personnes trans : depuis plusieurs mois, on constate un nombre inquiétant d’actes institutionnels visant à rendre plus difficiles leurs conditions de vie. Que ce soit pour l’ouverture de la PMA aux personnes trans ou la sanctuarisation constitutionnelle du droit à l’avortement, le gouvernement a systématiquement écarté les personnes trans pouvant être concernés par ces textes. La nomination de plusieurs ministres proches du Printemps républicain (comme Manuel Valls) ou ayant participé à la Manif pour tous (à l’instar d’Aurore Bergé ou de Gérald Darmanin) dans tous les gouvernements qui se sont succédés depuis 2017 sont autant de signaux indiquant une certaine continuité gouvernementale sur ces sujets. Les évolutions d’Emmanuel Macron sur les processus de transition administrative sont par ailleurs éloquentes. Alors qu’en 2022 il se déclarait favorable à les rendre plus simples, en 2024, il change de braquet. Semblant à son tour atteint par la fièvre anti-trans, le président qualifie « d’ubuesque » la proposition du Nouveau Front Populaire de permettre que le changement de genre à l’état civil puisse s'effectuer en mairie et non plus auprès d’un tribunal.
L’épidémie anti-trans n’est donc pas nouvelle, elleprend ses racines institutionnelles au cœur même de la macronie et son accélération n’en est qu’un révélateur. Il s’agit désormais de s’arrêter sur ce qui se joue depuis quelques mois, car le manque de recul ne nous permet pas toujours de saisir l’ampleur de la pandémie.
Vers une psychiatrisation des mineur·e·s trans?
Commençons par le dernier épisode en date, la note de cadrage de la Haute Autorité de Santé ouvrant les travaux sur la question des transitions pour mineur·e·s. Adoptée le 25 février dernier, elle doit orienter les discussions dans le but de préciser et accompagner le travail du personnel chargé d’accueillir les enfants et adolescent·e·s trans. Dans un communiqué, l’Organisation de Solidarité Trans (OST) et 35 autres collectifs et associations dénoncent l’utilisation de références théoriques issues d’organismes qui luttent activement contre les droits des personnes trans. Les organisations signataires du communiqué dénoncent également la mise au ban des associations de terrain par la HAS qui les exclut du groupe de pilotage. Ce dernier est composé de 14 personnes, toustes des professionnel·le·s de santé à l’exception d’un·e patient·e et d’un parent. Ce cadrage semble donc renvoyer 10 ans en arrière, quand l’avis d’un psychiatre était encore obligatoire pour que les personnes trans aient le droit de transitionner.
Sous couvert de pendre soin des mineurs, c’est en réalité cette psychiatrisation qui pourrait revenir par la fenêtre, puisqu’il s’agit potentiellement de questionner si les trans non majeurs sont sains d’esprit. A ce titre, la note de l’HAS cite le controversé rapport britannique Cass pour mettre en exergue le lien entre « transidentité » et « trouble du neurodéveloppement » ainsi que « trouble de la santé mentale ». Rappelons qu’avoir un trouble n’est pas une tare et n’est en rien un facteur explicatif dans un parcours de transition. Malheureusement, considérer ce facteur peut être une manière de délégitimer la parole des personnes trans. A l’heure actuelle, des lobbys anti-trans comme l’Observatoire de la Petite Sirène font par exemple pression sur des médecins afin qu’ils et elles refusent de procéder à des actes de transitions sur la base de diagnostics psy sans rapport. Cette logique est par ailleurs déshumanisante pour l’ensemble des personnes ayant des troubles, puisqu’’elles sont jugées inaptes à prendre des décisions en fonction de leurs propres choix.
Ne nous leurrons pas : retirer la possibilité de se connaître à des enfants et des adolescent·e·s est le premier pas vers la fin de l’autonomie des adultes.Pourquoi une personne jugée « folle » à 17 ans et 364 jours parce qu’elle veut transitionner, deviendrait-elle « apte » d’en faire le choix le lendemain ?
Trans terroristes
Il y a deux ans maintenant, le Sénat votait l’interdiction des transitions pour mineur·e·s. Si la loi n’a jamais été votée au Parlement, elle a servi de détonateur pour le groupe des Républicains qui s’efforce depuis de raboter les droits des personnes trans, avec la bénédiction des Macronistes. En février, le budget adopté pour l’année 2026 rendait payant le dépôt d’un dossier de transition administrative. Le très raciste et liberticide projet de loi Rodwell, du nom du député macroniste qui en est l'instigateur, comporte lui aussi une panoplie de mesures visant à immuniser la République contre l’épidémie trans.
Au nom de la lutte contre le terrorisme, cette loi adoptée par le Sénat le 21 mai dernier a fait parler d’elle notamment car elle prévoit de faire passer le délais légal d’enfermement en CRA pour les personnes migrant·e·s de 90 à 210 jours ou encore de psychiatriser les personnes soupconné·e·s de radicalisation. Dans une succession de mesures autoritaires, elle rend également impossible les transitions pour les personnes trans migrantes si leur pays d’origine l’interdit. Avec cette mesure, c’est toute la politique d'accueil des réfugié·e·s LGBT+ qui est potentiellement attaquée : si l’identité de genre d’une personne est conditionnée aux lois de son pays, il semble devenir plus difficile de faire valoir le caractère d’urgence vitale pour défendre l'accueil d’une personne migrante.
L’autre mesure qui concerne les personnes trans dans cette loi est une disposition qui oblige celles et ceux qui déposent un dossier de transition administrative à y joindre un casier judiciaire vierge. En creux, il s’agit de rendre suspectes toutes les personnes trans dans leur existence même. Pourquoi, sinon, demander un casier judiciaire vierge ?
Ces deux mesures participent d’une altérisation des personnes trans. Après la pathologisation, la criminalisation. Cette loi prête le flanc à certains récits fantasmagoriques transmisogynes, qui considèrent que les personnes qui transitionnent seraient animées par un désir d’effacer une vie de criminels. Elles se réfugieraient en France pour échapper à la police de leur pays et commettre des actes terroristes plus facilement en cachant une bombe sous leur jupe. Certains dangereux criminels essayeraient quant à eux de tromper la vigilance de notre justice en passant de monsieur à madame. Alors qu’aux Etats-Unis, soutenir les personnes trans tombe sous le coup du terrorisme, entraver les transitions dans une loi de lutte contre le terrorisme est tout un symbole. Derrière les paniques morales, l’agenda est clair et le message est limpide : il n’y aura pas besoin d’attendre une arrivée formelle de l’extrême droite au pouvoir pour éradiquer les transitions.
Pas de vaccin magique contre la transphobie
Lorsque la loi d’interdiction des transitions pour mineur·e·s avait été votée au Sénat, une mouvement « riposte trans » avait tenté de s’y opposer. Un peu partout sur le territoire des rassemblements et manifestations ont été organisés. Dans certaines villes, il s’agissait parfois de la première mobilisation de ce type. Deux ans plus tard, aucune mobilisation n’a eu lieu contre la Loi Rodwell. La note de cadrage de l’HAS n’a pas fait plus de bruit. Payer 50 euros pour pouvoir transitionner semble avoir été accepté par toustes. Cette dramatique résignation collective rappelle ce qui se joue ailleurs. Là encore le parallèle avec les offensives racistes et islamophobe est éloquent. Le volet raciste de la loi Rodwell ne voit pas non plus une mobilisation de rue s’y opposer.
Le constat est alarmant : nous nous sommes habitué-e-s à être acculé-e-s, à reculer et à perdre des droits. Abdiquer aujourd’hui est malheureusement un augure qui ne présage rien de bon pour demain. Si d’aventure nos existences deviennent illégales, retournerons-nous au placard sans lutter ? La question mérite d’être posée, car sans une mobilisation conséquente, elle risque de ne pas rester de l’ordre de la supposition. Si les élections ne peuvent être l’alpha et l’oméga des luttes, tant les nouvelles chasses aux sorcières démontrent que tout ce qu’on a pu obtenir peut être défait si on cherche un vaccin institutionnel à la transphobie. 2027 sera tout de même un moment charnière puisque la coloration politique du gouvernement tracera indéniablement une ligne de conduite pro ou anti-trans.
A droite, l’hostilité se double d’un agenda. A gauche, l’heure doit être à la clarté. LFI en a toujours fait preuve et Jean-Luc Mélenchon a plusieurs fois répété qu’une de leurs premières mesures, une fois au pouvoir, serait de rendre les transitions libres et gratuites. Un discours que reprend aisément à son compte EELV, qui a longtemps été pionnier en matière de droits LGBT+. Le Parti Socialiste, en revanche, est plus ambigu, et pour cause : pendant longtemps, les portes étendard de l’épidémie anti-trans ont été membres du parti à la rose, à l’instar de la sénatrice Laurence Rossignol qui a fait de la lutte contre les “transactivistes” qui souhaiterait interdire le mouvement féministe de parler de biologie son cheval de bataille.
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