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À Marseille, une mutuelle féministe pour les « queers et les meufs »

Marine Caleb

18 juin 2026

7 min.

Dans la cité phocéenne, une mutuelle militante réunit chaque mois une vingtaine de personnes pour mettre leurs revenus en commun et redistribuer de l’argent aux plus vulnérables du groupe. Un modèle économique horizontal et concret pour soutenir durablement celleux qui en ont besoin et amener d’autres manières de militer.

Debout à côté de la grande table du local, Chloé compte chaque part une par une. Sept tas de billets sont disposés. « Ce mois-ci, sept personnes recevront 140 € chacune », explique-t-elle. « Il y a aussi la part enfant, et ce mois-ci, elle est de 25€ par enfant, car on a amassé plus de 1 000 € », rappelle Angela* à l’autre bout de la table. En ce début juin, trois membres de la Mutuelle MTPGB Féministe de Marseille (un acronyme qui regroupe « les meufs, les trans, les pédés, les gouines et les bi.e.s ») sont présents à la réunion pour se répartir l’argent.

Tous les six du mois, les membres se réunissent pour distribuer les sommes récoltées via une cagnotte, aux personnes les plus vulnérables du groupe et à leur famille. Ils et elles se retrouvent dans un grand local situé en plein cœur de la ville, à la station du quartier populaire Noailles, entre le Commissariat de police et le McDonald's.

Depuis 2019, entre 15 et 20 personnes se soutiennent chaque mois financièrement en mettant une partie de leurs revenus et de leurs économies en commun. Cette proposition s’inscrit dans une vision militante de la gestion de la vie quotidienne, dans laquelle on cherche à créer plus de collectif, à tous les niveaux. « Je dirais que l’on se réunit autour de l'idée que toute personne mérite des conditions matérielles d'existence dignes » estime Soel, membre depuis 2022. « Pour ça, les richesses doivent être redistribuées de manière radicalement plus égalitaire que ce qui existe actuellement en France » poursuit-il depuis la terrasse d’un café de la plaine, au cœur de la ville, un verre de Palestine Cola à la main.

L’argent, le nerf de la guerre

L’idée de la Mutuelle MTPGB de Marseille a vu le jour en 2018 avec un engagement anarchoqueer militant. S’en est suivi un « long processus de création » et de réflexions sur l’argent, raconte Nino, l’un des fondateurs de la mutuelle. « On a passé six mois à un an à se réunir tous les mois pour réfléchir à ce que l’on voulait, aux enjeux de privilèges de classe qui faisaient peur à aborder, aux besoins d’une caisse d’urgence, à l’anonymat, etc. », poursuit-il.

Au fil des années, les besoins ont changé avec la composition du groupe, passant d’une majorité de « personnes blanches européennes n’ayant pas accès aux aides sociales » à des personnes exilées, qui évoluent en général dans des « espaces queer très à gauche ». Très vite, les membres ont réalisé la nécessité de distribuer de l’argent chaque mois plutôt que d’avoir une caisse d’urgence. 

Un système essentiel pour Soel, qui s’est beaucoup retrouvé dans cet engagement concret et dans des valeurs de redistribution des revenus. « J’ai beaucoup milité dans des collectifs plus politiques et j’ai pu avoir un sentiment d’impuissance et de frustration. J’avais envie d’aider de manière plus pratique et l’argent est un moyen d’action très efficace. Chaque mois, il y a un résultat et des personnes repartent avec des sous », détaille-t-il.

Face à la réduction des aides sociales, à l’inflation ou à la hausse des loyers et de l’électricité, le système de mutuelle est pensé pour être un moyen de soutien durable, en complément des cagnottes ou des caisses d’urgence plus ponctuelles. Il s’inscrit dans une longue histoire au sein des mouvements ouvriers et anarchistes depuis le XVIIIe siècle. D’autres modèles ont émergé en France, comme celle de Lyon en 2012 ou de Paris, qui n’existe plus actuellement. 

« Il y a tout de même une frustration, car les sommes correspondent parfois à de l’argent de poche. Et puis, certains mois, ma cotisation me fait mal, car je suis au chômage, mais je sais que cela a un impact sur les autres », poursuit Soel. Si parfois, les donations sont plus faibles, « comme en été ou en septembre », selon Best, elles restent importantes pour les personnes qui les reçoivent. « Ça fait une grosse différence chaque mois » assure Angela. 

Entre 130 et 180€ par personne

L’argent distribué vient des dons des membres de la mutuelle et d’une cagnotte en ligne ouverte à toustes. « Pour calculer [les enveloppes], on prend les revenus, les aides sociales, l’épargne ; auxquels on retire les charges fixes, les enfants et les parents à charge. À partir  de cela, on doit placer 5% de ses revenus et 0,1% de ses économies dans la caisse commune », explique Soel.

Ensuite, l’argent récolté est distribué aux membres qui se sont déclarés « dans le rouge », sans regarder aucun autre critère. « En général, on distribue entre 130 et 180 € par personne. Mais certains mois, on arrive à récolter 1 000 à 2 000€ avec la cagnotte ! C’est souvent en janvier après Noël que les gens sont les plus généreux », partage Soel. Actuellement, si la Mutuelle ne peut plus accueillir de membre ayant un besoin de soutien urgent, les personnes souhaitant « participer à l’organisation ou donner » sont, elles, toujours bienvenues. 

Les sommes sont données de manière anonyme, pour éviter les conflits ou la gêne. « On met des enveloppes dans une autre pièce et chaque personne s’y rend pour déclarer ses revenus et déposer ou récupérer l’argent », explique Chloé. Aujourd’hui comme lors de nombreuses autres réunions, les trois membres se contentent de faire les comptes ensemble. « Il n’y a pas de problème, on se sent safe maintenant », explique Best, membre depuis son arrivée à Marseille en 2019. À l’époque, il n’avait pas de lieu où dormir et vivait du soutien de ses proches.

Des réunions horizontales et concises

Durant la réunion du 6 juin, c’est le binôme formé par Best et Chloé qui a la charge d’animer la réunion. « On a créé ce système pour rendre l’organisation horizontale. Chaque mois, un binôme différent devient animateur », explique Soel. Le duo désigné doit ainsi se répartir les tâches pour organiser la collecte, mais aussi la réunion et la distribution. 

Aujourd’hui, comme souvent, la réunion est concise. « On ne s’éternise pas. Généralement, cela dure 30 minutes, une heure maximum si on est nombreux », explique Chloé. La Mutuelle organise une assemblée générale par an pour discuter du fonctionnement, mais cela ne suffit pas à assurer un vrai suivi. « Parfois des gens partent ou ne viennent plus sans que l’on sache vraiment pourquoi. On aimerait aussi refaire des soirées de soutien pour lever des fonds et passer un moment ensemble » relève Soel.

Malgré les circonstances économiques et la pression grandissante sur les personnes plus précaires, la Mutuelle de Marseille tient bon et veut continuer à se réinventer « On a essayé plein de modèles, c’est du bricolage. Mais il est important de penser des manières de faire différentes et éviter de rester dans un entre soi militant », estime Soel. 


*Les prénoms ont été changés pour respecter leur anonymat

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