Les femmes trans syriennes condamnées à la clandestinité
30 juillet 2026
10 min.

La législation syrienne héritée de la colonisation française criminalise l’existence des femmes trans. La chute du régime de Bachar El-Assad n’a pas amélioré leur condition, et en-dehors d’Internet, les échappatoires restent rares.
Cet article contient des témoignages de discriminations transmisogynes dans les sphères familiale, scolaire et professionnelle, ainsi que sur les conditions de détention en prison. Certains récits, bien que situés dans un contexte spécifique, peuvent être difficiles à lire pour des personnes ayant vécu des expériences similaires.
Au troisième étage d’un immeuble de Jaramana, localité du sud de Damas, une silhouette entrouvre discrètement un rideau pour observer la rue en contrebas. Un rapide coup de fil suffit. La permission de monter est donnée. Derrière la porte d’entrée, Maya se dévoile. La jeune femme transgenre de 20 ans n’affiche pas bonne mine.
La veille, deux hommes lui ont tendu une embuscade en bas de chez elle : « Ils ont attendu que je rentre, puis m’ont traîné jusqu’à mon appartement en m’insultant et en plaquant ma tête contre le sol », confie-t-elle en fumant délicatement ses cigarettes aux filtres pourpres.
Dans l’entrée de son petit studio, quelques touffes de cheveux témoignent encore de la violence de l’agression. Le côté gauche de son visage est marqué de bleus qu’elle a réussi à estomper grâce à ses talents en maquillage. « Je rêve de quitter mon pays et de devenir maquilleuse professionnelle », dit-elle d’un léger sourire, interrompu par une douleur dans la nuque.

« J’ai passé plusieurs mois en prison à mon retour en Syrie, notamment dans une prison exclusivement réservée aux femmes transgenres où je ne pouvais même pas étendre mes jambes. Les gardes nous mettaient ensemble pour pouvoir nous abuser. »
— Témoignage de Maya
Vivons mieux, vivons cachées
Sous le régime sanguinaire du dictateur Bachar Al Assad, tombé le 8 décembre 2024, les personnes transgenres étaient criminalisées. « Les lois sur la communauté LGBT n’ont pas évolué depuis le mandat français, l’une d’entre elles interdit de se déguiser en femme sous peine de 6 à 9 mois de prison », explique François Zankih, directeur de Guardians of Equality Movement (GEM), la première association de soutien aux personnes LGBTQIA+ en Syrie.
Une condamnation qu’a déjà connue Maya lorsqu’elle est revenue du Liban à sa majorité. Après avoir fugué du foyer familial dans le pays voisin, elle a passé quatre années aux mains de proxénètes véreux. « J’ai passé plusieurs mois en prison à mon retour en Syrie, notamment dans une prison exclusivement réservée aux femmes transgenres où je ne pouvais même pas étendre mes jambes », soupire-t-elle. « Les gardes nous mettaient ensemble pour pouvoir nous abuser. Ils nous appelaient, nous devions les suivre dans leur bureau puis ils nous forçaient à leur faire une fellation », ajoute la jeune femme avec un regard quasi impassible.

« Leur carte d’identité porte la mention « dysphorie d’identité de genre » »
Une fois sortie de l’enfer carcéral des geôles d’Assad, c’est une nouvelle prison, cette fois à ciel ouvert, à laquelle sont destinées les femmes transgenres syriennes. Vivons mieux, vivons cachées, pourrait-on dire. Les regards dans la rue se font insistants dans cette société ultra conservatrice, leur carte d’identité porte même la mention « dysphorie d’identité de genre ». Maya n’a que quelques ami·e·s qu’elle rencontre régulièrement dans son quartier de Jaramana et qui sont pour la plupart issu·e·s de la communauté LGBTQIA+. Le reste de ses interactions sociales se fait en ligne à travers les réseaux sociaux.
Pour beaucoup de Syrien·ne·s, la fuite de Bachar Al Assad vers la Russie a été synonyme d’une libération et d’une liberté retrouvée après un demi-siècle de dictature totalitaire. Mais pour Maya, il n’y a jamais eu d’illusions à se faire sur son sort. « Je savais que pour les femmes transgenres comme moi, tout allait être pire qu’avant, je m’attendais à ce qu’on me tue ».

« S’attaquer à la communauté LGBTQIA+ est un front commun »
Cet été, alors qu’elle revient d’un anniversaire avec quatre amies transgenres, le taxi est arrêté à un checkpoint des forces gouvernementales. « Le soldat a commencé à nous draguer et quand nous lui avons dit que nous étions transgenres, son attitude a changé. Il nous a insultées et nous a amenées au bureau du cheikh (chef religieux) », raconte Maya.
« Je vais être clément avec vous mais ça n’aurait pas été le cas d’un autre », lance le cheikh. Une phrase qui sonne davantage comme une menace que de sympathie. Prochain arrêt : le commissariat. Elles y sont détenues toute une journée. Leurs longs cheveux sont coupés au couteau, puis on les contraint à signer une déclaration les engageant à ne plus « imiter une femme ». Depuis, Maya porte constamment une perruque, chez elle ou à l’extérieur, pour cacher le sévice qu’elle a subi.
Depuis l’arrivée au pouvoir d’une coalition de groupes rebelles islamistes, les Guardians of Equality Movement ont documenté une quinzaine d’attaques contre ces femmes. Un chiffre probablement sous-estimé car peu d’entre elles osent parler des violences subies. « Nous avons recensé des attaques commises par les forces du nouveau gouvernement mais aussi par des groupes armés druzes. Ils se battent les uns contre les autres mais s’attaquer à la communauté LGBTQIA+ est un front commun », regrette François Zankih.
Sur l’année 2025, l’association a enregistré une hausse de 60% des demandes d’aides d’urgence. « Les quatorze dernières années de guerre ont radicalisé la société et le pays a adopté des opinions religieuses plus extrêmes », analyse le directeur de l’organisation. Face à cette situation, GEM tente de gagner en visibilité auprès des communautés visées pour faire connaître le soutien qu’ils proposent.

Partir, à quel prix ?
L'une des principales difficultés auxquelles sont confrontées les femmes transgenres est l'impossibilité d'accéder à un emploi, qui les condamne souvent à un isolement forcé. Par peur des agressions, beaucoup n'osent plus sortir dans la rue. À Jaramana, Maya ne quitte son appartement qu'en portant un hijab pour se fondre dans la foule, et seulement le temps d'aller à l'épicerie acheter quelques produits de première nécessité. Pour payer son loyer, elle ne peut pas compter sur sa famille car son père l'a reniée après avoir porté plainte contre elle. Faute d'autre moyen de subsistance, elle est aujourd'hui contrainte de recourir au travail du sexe pour avoir un toit.
Aussi, GEM a développé un programme de formation pour aider les femmes transgenres à saisir des opportunités de télétravail. « Nous octroyons des bourses pour qu’elles puissent s’acheter un ordinateur et tout ce dont elles ont besoin. Le programme s’étend sur une année et vise à les libérer des discriminations sur le marché du travail », indique François Zankih.
Malgré ces aides, la plupart d’entre elles ne rêvent que d’une chose : fuir la Syrie. Depuis la chute du régime d’Assad, 400 femmes syriennes transgenres ont contacté l’association Helem, qui défend les droits des personnes LGBTQIA+ au Liban, pour obtenir une aide afin de fuir vers le pays du Cèdre. Parmi elles, l’organisation a recensé seulement 32 arrivées.
Car le voyage est une entreprise risquée qui demande de mettre sa vie entre les mains des passeurs. En décembre 2024, quatre d’entre elles ont disparu alors qu’elles tentaient de rejoindre le Liban. Une histoire qui a marqué profondément Grace.

« Lorsque sa mère découvre des messages intimes avec un garçon, Grace ne colle plus à l’image souhaitée et la punition tombe. »
Thérapie de conversion
Âgée d’à peine 18 ans, la jeune femme n’ose pas franchir le pas. Affublée d’un grand manteau blanc qui contraste avec son allure frêle, elle décrit une grande souffrance, perceptible au bout de quelques secondes d’échange. « Je passe ma vie à jouer l’hétérosexuel, je déteste mon apparence, cela me déprime complètement », confesse-t-elle à voix basse dans un café de la vielle ville.
Issue d’une famille religieuse, son père est décédé lorsqu’elle était plus jeune. Grace vit avec sa mère qui préfère ignorer l’identité de son enfant. À la maison comme à l’extérieur, la jeune femme a pris l’habitude de se mettre dans la peau d’une personne qu’elle n’est pas. Mais lorsque sa mère découvre des messages intimes avec un garçon, Grace ne colle plus à l’image souhaitée et la punition tombe.
« Après la découverte de ces échanges, nous sommes allées chez mon oncle qui m’a battu », dit-elle en dévoilant des clichés de son œil au beurre noir. « Puis, elle m’a emmenée chez un psychologue pour que je suive une thérapie de conversion. Il a essayé de me culpabiliser et de changer ma sexualité, je n’y suis jamais retournée. »
Ce type de « thérapie » est courant en Syrie et le traumatisme que ces pratiques laissent sur les patients dépassent parfois la seule violence psychologique. « Nous avons recueilli de nombreux témoignages qui racontent des épisodes de tortures, notamment avec des câbles électriques, pratiqués par les psychologues eux-mêmes », affirme François Zankih, le directeur de GEM.

« Comme beaucoup de femmes transgenres, Grace trouve du réconfort auprès de ses amies sur les réseaux. Elle s’est créée une page Instagram où elle se sent libre de s’exprimer mais celle-ci a vite été repérée par des camarades de classe. »
Rêver pour survivre
Comme beaucoup de femmes transgenres, Grace trouve du réconfort auprès de ses amies sur les réseaux. Elle s’est créée une page Instagram où elle se sent libre de s’exprimer mais celle-ci a vite été repérée par des camarades de classe. « À la sortie des cours, un garçon m’attendait et m’a donné un coup de couteau au poignet. Les professeurs, eux, ont arrêté de m’adresser la parole », raconte la lycéenne au regard abattu.
Grace a du mal à entrevoir le futur. Coincée entre une famille qui la renie, un environnement scolaire violent et une société qui la rejette, elle se réfugie dans ses rêves. « Je veux partir à l’étranger, transitionner, devenir pharmacienne mais surtout créer mon propre groupe de musique. Quand je joue de la guitare, je suis heureuse et j’oublie tout », dit-elle en esquissant son premier sourire de la discussion avant d’ajouter : « Mannequin, j’aimerais bien être mannequin ! »
Ce prénom, Grace, elle ne l'a pas choisi au hasard. Elle l'a emprunté à Grace Zak, mannequin syrienne qu'elle admire. Dans un pays qui tente de l'invisibiliser, ce nom est devenu un refuge. C'est celui sous lequel elle rêve sa vie, celui qui lui rappelle la femme qu'elle espère un jour pouvoir être aux yeux de tous.
Par Jonas Karlov et Roméo Kermarec
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