Changeline, le rap mutant prêt à conquérir la France
Apolline Bazin
26 août 2026
7 min.

C’est l’une des révélations musicales de l’année. Avec ses textes sombres et drôles, son flow infaillible et son énergie explosive sur scène, la maturité artistique de Changeline impressionne. La découvrir en ligne ou en live laisse souvent une seule question : mais d’où sort-elle ?
Changeline est apparue dans notre radar avec « JE.DÉTESTE.LA.FRANCE » en 2025. La chanson dont le refrain réclame des « Droits pour les putes et droits pour les trans » commence sur une allitération absurde et une présentation de l’artiste « malaises vagaux dans la vago/ Chemise à carreaux, j’kisse ta meuf, j’suis une lesbo, mm/ Babtou croit qu’il est trop ghetto/ Veggie travelo, j’mange des fruits et des végétaux » L’humour et une verve radicale font sans conteste partie de sa signature.
« Des sons agressifs comme ça, écrits par une meuf trans lesbienne qui parle de son vécu et qui dit fuck un peu à tout le monde, bah… c’est sûr y'en a pas beaucoup » constate l’autrice-compositrice-interprète avant un concert électrique sold out à Paris au FGO-Barbara en avril. Côté son, on aura plus de mal à la définir. Ses productions tapent allègrement dans tous les registres : parfois c’est du RnB nonchalant, sur d’autres tracks ça rape sans pitié, voire sa voix se déchire en scream hardcore ou en expérimentation hyper-pop. Et la plupart du temps Changeline sévit en anglais, ce qui a longtemps maintenu un mystère sur sa nationalité.
American Girl
L’aventure commence pendant la pandémie de Covid-19, en zonant sur la plateforme Soundcloud. Là, elle se crée un réseau international au point de faire ses débuts sur scène en première partie des artistes britanniques B V D L V D et Delilaah Bon. Mais son lien culturel le plus fort, c’est avec la culture étatsunienne surtout depuis ses études de cinéma. « En ligne, j'ai très vite côtoyé beaucoup d'américains qui pensaient que j'étais américaine aussi » se souvient-elle. C’est grâce à ses amitiés du web qu’elle fait son premier voyage à Los Angeles en 2024 pour rencontrer DAMAGE3, une artiste avec qui elle collabore plusieurs fois. La coup de foudre pour la côte Ouest est net et littéral, l’artiste évoque pudiquement « une vie de famille » dans la cité des Anges. Elle y rencontre aussi la personne qui dessinera son avatar, Change. Son nom résume a la fois sa souplesse artistique et sa confiance dans la mutabilité, queer : dans les univers d’heroic fantasy, le changelin est une créature magique métamorphe échangée à la place d'un bébé humain.

Vivre en partie aux États-Unis permet à Changeline de s’imprégner d’une liberté artistique, plus que d’une esthétique particulière. « Il y a un rap silly en France, mais on a plus de mal à l’accepter ou à ne pas trop s'en moquer » relève celle qui admire l’énergie loufoque du duo hyperpop 100gecs et l’insolence versatile de Tyler the creator.
Mais si les artistes étasuniens sont incontournables dans son panthéon, l’artiste décrit rapidement une « relation amour-haine » avec le pays des sœurs Wachowski et de Donald Trump. Depuis le retour au pouvoir du président orange, la situation des personnes LGBTQ, en particulier des personnes trans, et migrantes s’est dégradée. Dans son quotidien, l’impact de ces politiques fascistes elle le ressent « chez des amis qui sont surtout latino-latina, ça c'est le plus dur ». Si Changeline n’a pas été inquiétée pour l’instant, son projet de tournée américaine semble compromis. Qu’à cela ne tienne, le mouvement vers l’Europe prend. Cet été, Changeline a fait une tournée de festivals en Europe qui se termine par Rock en Seine. Ses premières dates parisiennes témoignent d’un engouement autour de son travail : prévu le 3 décembre, son concert à La Maroquinerie affiche complet depuis plusieurs semaines.
« J’ai beaucoup d’admiration pour comment elle est structurée et déterminé. »
— Théa
Des hauts et des barres
Cette popularité croissante réjouit la star emo punk Théa qui a encouragé Changeline à ne « plus bouder la France ». Les deux artistes se sont rencontrées dans une soirée underground, où Changeline performait. Son concert ce soir-là fait forte impression : « Tout le monde a halluciné. Elle est arrivée de nulle part et en même temps, il y avait une forme d’évidence » se remémore l'interprète de « Cavale ! Cavale ! ». Leur amitié et leur collaboration se développent en même temps. « J’ai beaucoup d’admiration pour comment elle est structurée et déterminée » reconnaît Théa, qui a invité Changeline à assurer les premières parties de plusieurs de ses concerts. Les complices ont même enregistré un feat « très fun, très violent, très ce qu’on attend de nous » à paraître sur le premier album de Théa cet automne.
Pour autant, Changeline garde les pieds sur terre et se réjouit de cette ascension progressive : « C'est mieux qu'une explosion d'un coup. Surtout sur Internet, où tu deviens vite un mème, et après c'est dur de sortir de cette image-là. » L’étiquette de « phénomène internet » lui fait horreur. Sa présence en ligne impressionne tout de même, avec plus de 130 000 abonnés sur Instagram et 200 000 sur TikTok, deux comptes alimentés régulièrement en vidéo promo potaches, notamment sur les coulisses de ses clips.

« J'aime juste l'humour un peu visuel, le bon vieux comique de situation » décrit la musicienne qui a évidemment fréquenté les ateliers théâtre pendant ses années lycée. L’œuvre de Charlie Chaplin et les films du réalisateur et scénariste Edgar Wright (Scott Pilgrim, Shaun of the Dead, Le Dernier pub avant la fin du monde… ) sont des sources d’inspiration directes. Sur scène, cet humour vit principalement grâce à des interactions avec son avatar Change, qui s’incruste dans le show par un jeu d’écran. Changeline y est aussi accompagnée d’Axel, chanteuse du groupe de metal Molly’s Cake.
« Ma vulnérabilité je l'accepte à fond mais je pense que je mets encore trop les sons tristes sur un piédestal pour en faire. »
— Changeline
Ces concerts sont l’occasion d’offrir une catharsis à son public, à grand renfort de sessions de cris. C’est un moment privilégié d’adresse à ses fans sur le sujet du mal-être, très présent dans les productions de Changeline. Elle profite du temps du live pour envoyer un message de soutien aux personnes qui en auraient besoin dans la salle. Un élan qu’elle peut se permettre depuis peu, Changeline n’a plus envie de mourir comme elle le chante dans son dernier single « THE.ELEVATOR ».
Car ce beau début de carrière ne peut faire oublier que tout n’a pas toujours été rose, se trouver à été un parcours long et sinueux. « Les questions d'identité queer sont arrivées assez tard dans ma vie au final. J’ai grandi à Grenoble, dans un environnement qui ne te fait pas sentir bien d'être différent. Ça change aujourd’hui, mais à l'époque les seuls potes queer que j'avais se faisaient tabasser dans la rue » se rappelle la musicienne autodidacte qui a quitté l’Isère à 17 ans.
Encore récemment, la transmisogynie de certains commentaires sur sa voix lui a inspiré le titre « VOICES.IN.MY.PHONE », une riposte cash à ses détracteurs. « Ma vulnérabilité je l'accepte à fond mais je pense que je mets encore trop les sons tristes sur un piédestal pour en faire » estime la chanteuse. Toutes ses productions sont soumises à de multiples écoutes et améliorations. Un processus exigeant, voire perfectionniste ? « Vous m’avez bien call-out sur la perfection oui » sourit-elle. Entre temps, avec un peu de lâcher-prise, un nouvel EP a pu être terminé pour sortir cet automne.
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