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« On ne peut pas profiter de la victoire de nos idées » : les éditions queers, féministes et antiracistes en crise

Apolline Bazin

18 juillet 2026

10 min.

Avec la chute du distributeur Makassar, l’édition indépendante perd des milliers d'euros de recettes. Une situation qui menace l’avenir de nombreux livres queers, féministes et antiracistes : en plein développement, plusieurs éditeur·ices se retrouvent en grande précarité.

Début juillet, plusieurs maisons tirent la sonnette d’alarme sur leur situation avec une tribune publiée sur le blog de Mediapart « Édition : il faut sauver les indés », qui appelle « à un soutien massif, (...) sans lequel beaucoup de maisons d'édition indépendantes risquent de mourir d'ici à la fin de l'été ». Makassar, distributeur historique de la gauche radicale, menace de faire faillite et laisse des milliers d’euros de factures impayées à 200 maisons d'édition indépendantes. Sur les réseaux sociaux, les posts d’explication laissent filtrer les montants en jeu et des tonalités différentes. « C'EST LA MERDE » peut-on lire sur le premier message de la maison Hystériques & AssociéEs qui estime avoir perdu l’équivalent de 54 000€ de recettes. « Je me suis un peu effondrée sur le moment » avoue Noémie Grunenwald, fondatrice de cette édition féministe. « Et puis très vite on passe en mode gestion de crise. » 

La situation impose en effet aux éditeurs de se réorganiser rapidement, notamment pour récupérer leurs stocks, comme on le racontait chez StreetPress. Cette catastrophe « boule de neige » est une conséquence directe de la concentration accrue du secteur : le distributeur, est le maillon logistique de la chaîne du livre, c’est lui qui réapprovisionne, gère les stocks et récolte l’argent des ventes en librairie qui sont ensuite redistribuées aux maisons d’éditions. « La chaîne du livre fonctionne d’une telle manière qu’on ne peut pas profiter de la victoire de nos idées queers et féministes » résume Karima Neggad des éditions Blast. Les pertes de la maison d’édition basée à Toulouse sont estimées à 40 000€, ce qui représente plus d’un quart de leur chiffre d'affaires. Pourtant, le binôme de Karima, Sol Derrien n’arrive pas encore à accepter de renoncer à des publications : « On ne trie pas les pensées queers qui nous aident à vivre » tranche-t-il. 

Précarité accrue 

Sur les 50 maisons d’éditions qui se sont regroupées autour de la tribune, déclinée en plateforme sauvonslesindés.fr, 15 se sont déclarées en situation de grande précarité : ces structures cumulent l’arrivée à échéance de créances importantes, une accumulation de factures à régler et peu de trésorerie disponible. 

« Cette crise c’est revenir trois ans en arrière, avec des choix moins risqués, donc un appauvrissement de la diversité proposée et une moindre capacité à soutenir des jeunes autrices. »

Noemie Grunenwald, Hystériques & AssociéEs

Quand on évoque la situation, les éditeur·ices s’inquiètent évidemment de ne pas pouvoir payer leurs auteurs et collaborateurs qu’iels savent précaires, ainsi que les prestataires. C’est notamment pour honorer en priorité leurs engagements vers ces tiers que les maisons invitent à commander directement sur leur site ou lancent des cagnottes de soutien. Or, dans plusieurs maisons, l’une des conséquences directes de cette crise c’est aussi la remise en question des contrats des éditeurices, créés à force d’années d’engagement. « C’est 10 ans de bénévolat » compte Assia El Kasmi, fondatrice des premiers matins de novembre. Salariée depuis un an et demi, elle touche moins que le salaire minimum légal. « C’est douloureux de savoir que tout ça peut être mis en péril, et même pas à cause de la qualité de son travail » Même situation chez Blast, où Karima Neggad venait tout fraîchement de passer salariée après une décennie à œuvrer bénévolement. Chez Shed, les revenus potentiels de la co-fondatrice Lidia Amarouche se sont évanouis et le contrat de la première salariée, Laura Boulic, est sérieusement remis en question. « La situation est très frustrante et injuste » résume cette dernière.

En effet, toutes les maisons d’édition avec lesquelles nous avons discuté témoignent d’une progression de leurs ventes ces dernières années. « J’avais prévu de mieux payer tout le monde et là c’est complètement mis de côté » déplore Noémie Grunenwald. « Ce qui va permettre à Hystériques & AssociéEs de survivre, c’est ce qui a permis de commencer : le travail gratuit » soupire l’éditrice et traductrice qui a dû réorganiser tout son catalogue en quelques jours pour réduire le nombre de ses publications annuelles. Pour elle, cette crise c’est « revenir trois ans en arrière, avec des choix moins risqués, donc un appauvrissement de la diversité proposée et une moindre capacité à soutenir des jeunes autrices. »

Prudence éditoriale et publications décalées

Pour les lecteurs·ices, les conséquences de cette crise ne se verront pas tout de suite en librairie. La plupart des maisons d'édition ont signé avec un nouveau distributeur, ce qui devrait permettre d’assurer les sorties de la rentrée. « On maintient les dates des sorties de l’automne parce qu’il va falloir que l'argent rentre et que seules des nouveautés peuvent faire ça » explique Mickaël Tempête. Le co-fondateur des éditions Trou Noir doit notamment finir son roman au programme, Les grandes puissances de mon cœur « Une plongée dans les tréfonds de l’âme d’un directeur de magazine gay…» Les projet les plus coûteux sont eux repoussées, à l’instar de la traduction de L’art queer de l’échec du théoricien Jack Halberstam. Pour cet ouvrage, la maison d’édition a sollicité une aide du Centre National du Livre qui lui a été refusée.

Dans ce contexte de grande fragilité, les aides publiques sont plus qu’essentielles pour soutenir la circulation des savoirs. Pour l’éditeur, sans aide à la traduction les théories queers qui émergent en Espagne et Amérique du Sud ne pourront pas vraiment circuler. La tendance générale de définancement de la culture n’augure toutefois rien de bon. « En plus les élections, c’est une période compliquée pour vendre des livres. Il y a toujours une baisse de fréquentation des librairies à ce moment-là » redoute l’éditeur de Trou Noir. 

« 2027 c’était l’année où on devait doubler les publications » souffle Clémentine Labrosse, des éditions troubles. Bloquée par son défaut de trésorerie, l’éditrice qui travaille bénévolement évoque une moindre confiance dans l’avenir, « un coup de froid » et une frilosité à signer des contrats. 

« Si nos espaces disparaissent, ça va forcément porter atteinte à la liberté des auteurs. »

Sol Derrien, éditions Blast

« Ça va poser des inhibitions d’autant plus grandes. Ce qui intéresse dans la récupération, ce n’est pas le fond de nos discours, mais des façades de féminisme et LGBT. »

Karima Neggad, éditions Blast

Les maisons impactées par la faillite de Makassar représentent un volume modeste sur le marché global du livre, mais leur importance stratégique et leur influence est grande au sein des espaces de gauch. « Les maisons d'édition sont un endroit de marge de manœuvre politique. Si tes livres circulent, tu as la main pour ouvrir des débats » explique Lidia Amarouche des éditions Shed. Comme plusieurs de ses collègues, elle revendique un sens du travail éditorial propre aux indés, cohérent avec les idées défendues. Or, ces dernières années les grands éditeurs se sont dans une certaine mesure emparés de sujets liés aux luttes minoritaires. « Les grosses maisons ramassent de manière très instrumentale les sujets que nous défrichons de manière sincère et politique » grince l’éditrice marseillaise. Une tendance qui pourrait s’accroître si les indés disparaissent ? « Il y a du chiffre à faire, donc au moment où il y a un possible effondrement des alternatives, le risque de récupération est plus fort » s’inquiète Sol Derrien, co-fondateur de Blast. Les éditions Blast redoutent également que les auteur·ices perdent des leviers de négociation : la maison d’édition a mis un point d'honneur à toujours proposer 13% des ventes d’un livre à leurs auteur·ices, quelle que soit leur notoriété. Une offre rare dans le milieu. « Si nos espaces disparaissent, ça va forcément porter atteinte à la liberté des auteurs » poursuit Sol Derrien. « Ça va poser des inhibitions d’autant plus grandes. Ce qui intéresse dans la récupération, ce n’est pas le fond de nos discours, mais des façades de féminisme et LGBT » appuie sa collègue Karima Neggad. 

Modèles de résistance

Les leçons à tirer de cette crise sont déjà au cœur des réflexions des éditeurices. « Je pense que pour plusieurs titres on sera obligés de fonctionner par crowdfunding, et après de distribuer en librairie » expose Juliette Dimet, co-fondatrice des éditions Daronnes. Pour autant, celle-ci ne souhaite pas voir le financement participatif se généraliser « On veut continuer à travailler avec les librairies » insiste-t-elle. D’ailleurs, dans ce moment particulièrement délicat pour les librairies indépendantes qui sont aussi en souffrance, l’entraide prévaut. « Les libraires savent qu’on ne vend pas sur Amazon, qu’il y a un soutien collectif » rappelle Noémie Grunenwald. Peu envisagent de se passer du circuit, diffuseur-distributeur, même si l’exemple de la fourmi, la maison d’édition de Nathalie Sejean qui vend en direct, intéresse. Car le passage chez le nouveau distributeur (Dod&cie) implique des frais que Makassar ne facturait pas jusqu’alors. À voir donc comment les petites maisons y trouvent leur équilibre.  

« C'est l'occasion de recréer de la communauté, et que les lecteurices aient un mot à dire dans la vie de la maison. »

Juliette Dimet, éditions Daronnes

Au-delà de la distribution, les changements de modèles pourraient être encore plus profonds. Structurées en société coopérative depuis leur lancement, les éditions Daronnes envisagent de permettre au public de souscrire à des parts de la maison. Une solution envisagée il y a longtemps, « la situation nous met un coup de pied aux fesses » ironise Juliette Dimet. Plus sérieusement, l’éditrice voit aussi dans cette évolution l’occasion de « recréer de la communauté, et que les lecteurices aient un mot à dire dans la vie de la maison ».

Dans l’urgence, toutes les maisons d’éditions se retrouvent à devoir expliquer une situation spécifique à leur milieu culturel, qui même à gauche n’est pas bien connu. « Pour les gens, même une maison d’édition, c’est un peu flou. Donc oui il va falloir faire de la pédagogie » relève Lidia Amarouche. Les éditions Shed viennent justement d’ouvrir un espace de 100 mètres carrés à Marseille. « L'ambition du lieu c’est de rendre visible les processus edito, et donner aux gens les clés pour créer leurs structures. » Un investissement qui pèse évidemment sur les finances de la maison associative, mais qui permet aussi un ancrage précieux. D’autant que la fatigue provoquée par cet épisode commence déjà à se faire sentir. En filigrane de nombreuses conversations, la question de l’épuisement et des limites à l’auto-exploitation n’est pas loin. 

Pour toutes les maisons d’éditions impactées par la chute de Makassar, la fin d’année sera une période décisive avec la reprise des ventes, notamment Noël. Une campagne collective est envisagée pour l’automne, et les indés ne comptent pas se laisser faire. « Avec la séquence politique qui arrive, il y a une urgence à ce que nos livres existent » affirme Assia El Kasmi des premiers matins de Novembre. Pour elle, arrêter l’édition n’est pas vraiment une option : « Si on n’arrive pas à résorber nos difficultés financières, on changera de forme. »

Image à la Une © La Régulière

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