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La guerre culturelle 3/3 : « au nom des femmes », condamner la féminité hérétique

Hanane Karimi

08 juillet 2026

5 min.

L’expression de « guerre culturelle » s’est répandue pour désigner le moment de crise politique que nous vivons. Mais de quoi parle-t-on exactement ? Dans cette série de trois articles, la sociologue Hanane Karimi en décrypte les rouages. 

Dans les deux premiers volets de cette série sur la guerre culturelle, j’ai analysé le pouvoir des médias ainsi que la manière dont la fabrique de l’ennemi intérieur sert de socle à une surenchère de discours conservateurs et réactionnaires. Dans ce troisième et dernier volet, j’analyse cette mécanique de stigmatisation et de panique morale lorsqu’elle se pare de la défense des droits des femmes.  

La guerre culturelle au nom des femmes est indissociable de la montée des extrêmes droites en Europe. On sait que les groupes identitaires s’approprient les registres des luttes progressistes pour les déployer selon leur agenda idéologique, le féminisme en fait partie. Au nom des femmes, des alliances stratégiques conservatrices et racistes se forment au niveau national et européen, où elles trouvent une chambre d’échos puissante. C’est ce que la sociologue Sara R.Farris nomme le fémonationalisme qui décrit « la mobilisation contemporaine du féminisme par les partis nationalistes et les gouvernements néolibéraux, en particulier (mais pas exclusivement) contre les populations musulmanes ».  

Féminisme hégémonique et suprémacisme 

Dès les années 2000, cette mobilisation a servi l’émergence d’un féminisme identitaire suprémaciste qui cible les populations migrantes et/ou musulmanes comme des dangers. Des hommes politiques se sont ainsi emparé de cette question comme Nicolas Sarkozy, qui offre un exemple emblématique du fémonationalisme dans son discours de Grenoble en 2007: « celui qui ne veut pas reconnaître que la femme est l’égal de l’homme, celui qui veut cloîtrer sa femme, obliger sa fille à porter le voile, à se faire exciser ou à se marier de force, celui-là n’a rien à faire en France et il doit savoir que s’il reste, les lois et les principes de la République s’appliqueront à lui comme à tous les autres citoyens. » Cette logique raciste ne s’arrête pas à des préjugés, elle constitue le socle de politiques publiques, de propositions de lois et de contrôle policier qui en découle.   

La cause des femmes a également été mobilisée pour dénoncer le port du foulard par des élèves musulmanes. Les féminismes universalistes ont alors été complices de ces lois islamophobes. Les écueils de cette guerre faite à d’autres femmes, au nom d’une vision du féminisme, n’est pas nouvelle. Dans les années 70, les lesbiennes en ont été exclues au nom de cette même logique : leur refus de l’hétérosexualité les désignait comme séparatistes, incompatibles avec l’universalisme du MLF.  Ici apparaît la défense d’une féminité hégémonique qui impose un pouvoir contraignant sur le corps des femmes, leurs sexualités et leurs destins. Elle se diffuse dans les représentations dominantes de la bonne féminité et se maintient en partie grâce au travail actif de femmes qui endossent le rôle de gardiennes de cet ordre du genre. L’universalisme devient alors l’élément de langage propre à l’hégémonie et à sa reproduction.  

Dans Les femmes musulmanes ne sont-elles pas des femmes ?, je montre comment les femmes musulmanes sont ciblées comme des ennemies de l’intérieur pour justifier toutes les exceptions auxquelles elles sont soumises. L’attaque en règle contre celles qui portent le foulard, a pour objectif de leur faire payer leur transgression à une conception de la féminité hégémonique d’un point de vue genré, racial et religieux. Leur exclusion des bénéfices de la cause des femmes, ne peut se faire que parce qu’elles sont renvoyées à une féminité hérétique. J’appelle féminité hérétique la position assignée aux femmes dont les pratiques sont construites comme déviantes par rapport aux normes de féminité hégémonique. La figure essentialisée de « la femme musulmane » a été un moyen puissant pour construire l’infériorité de la dangerosité des musulman·es, elle a par exemple légitimé la domination coloniale ou l’intervention militaire comme en Afghanistan.  

« Dans l’histoire chrétienne, l’hérétique désigne celle ou celui qui s’écarte de la norme religieuse dominante et doit, pour cette raison, être corrigé, surveillé ou exclu. La laïcité contemporaine ne reprend évidemment pas cette logique sous sa forme religieuse ancienne, mais elle en conserve parfois la structure »

Les fondements chrétiens de la laïcité à la française 

L’héritage chrétien est déterminant pour comprendre la persistance de la stigmatisation des musulman·es dans l’histoire européenne. Pour l’universitaire américain Sander Gilman, la société séculière européenne « a absorbé le christianisme dans sa définition même du séculier » [1]. Autrement dit, ce qui se présente comme neutre, laïque ou universel n’est pas extérieur à l’histoire chrétienne de l’Europe mais en prolonge certaines normes et certaines manières de définir les corps légitimes dans l’espace public. 

Le principe de laïcité qui en découle n’est pas pleinement neutre. L’argument de la sécularisation masque donc souvent un dispositif d’assimilation forcée des corps minoritaires, en particulier ceux des minorités religieuses [2]. Au nom d’une prétendue neutralité, celles et ceux qui dépassent ce cadre sont renvoyé·es hors du champ du raisonnable : on affirme ne pas voir les différences, tout en les surveillant et en les rendant d’autant plus visibles. 

La notion d’hérésie permet de saisir cette continuité. Dans l’histoire chrétienne, l’hérétique désigne celle ou celui qui s’écarte de la norme religieuse dominante et doit, pour cette raison, être corrigé, surveillé ou exclu. La laïcité contemporaine ne reprend évidemment pas cette logique sous sa forme religieuse ancienne, mais elle en conserve parfois la structure : certaines pratiques, notamment musulmanes, sont construites comme des écarts à la norme commune, puis justifiées comme des problèmes d’ordre public, d’émancipation ou de neutralité. 

C’est particulièrement visible dans les dispositifs disciplinaires qui visent les corps féminins musulmans. Lorsqu’ils prétendent modeler leur apparence, leur lisibilité ou leur présence dans l’espace public au nom du régime séculier, ces dispositifs activent une grammaire de déviance. Certains corps sont pointés du doigt comme trop visibles, et trop étrangers à l’idéal national prétendument « neutre ». 

Les musulman·es, après les juif·ves, ont ainsi été désigné·es en Europe comme une menace pour l’ordre chrétien, puis surveillé·es, marginalisé·es ou expulsé·es. Si les formes historiques ont changé, l’association entre minorités religieuses et menace pour l’ordre national demeure une constante. L’idéologie conservatrice contemporaine cherche ainsi à imposer et à renforcer une morale séculière tout en défendant, explicitement ou implicitement, une tradition chrétienne. 

La bataille idéologique au nom des femmes contre l’ennemie musulmane dévoile les règles de l’ordre genré de la société, toutes les femmes ne sont pas les sujets de la cause des femmes et du féminisme. La féminité hérétique qu’elles représentent n’est que la révélation d’un ordre hégémonique qui se donne à voir en négatif. Les opérations qui visent à nommer les mauvaises femmes, les féminités hérétiques, illustrent le pouvoir normatif qui le permet. La cause des femmes n’a jamais été universelle, elle a toujours désigné ses ennemi·es de l’intérieur, les réfractaires à l’hégémonie qui lutte pour exister. Au nom des femmes, l’hégémonie travaille à modeler les corps, les esthétiques, les sexualités dans le but de dresser les esprits conformément à l’idéologie blanche qui classe celles qui comptent et celles qu’il faut combattre.

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La guerre culturelle 1/3 : comment les médias façonnent la révolution conservatrice

La guerre culturelle 2/3 : la fabrique de l'ennemi intérieur en France

[1]  Ici, le terme « séculier » renvoie à une forme de modernité politique qui, tout en se présentant comme non religieuse ou neutre, conserve dans ses catégories, ses normes morales et sa conception de l’universel une partie de l’héritage chrétien.

[2] Gilman, Sander L. (2017). « The Case of Circumcision: Diaspora Judaism as a Model for Islam? » In James Renton & Ben Gidley (eds.), Antisemitism and Islamophobia in Europe: A Shared Story. Palgrave Macmillan, pp. 143–160 

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