Des mèmes racistes à la slopaganda : comment l’humour nourrit les algorithmes de la haine
Jaymie Silk
26 mai 2026
15 min.
Mèmes sur Instagram et Facebook, vidéos virales sur TikTok, commentaires Twitter : derrière l'humour du quotidien se joue une bataille qui normalise les discriminations. Le « c'est juste une blague » est devenu l'un des outils les plus puissants du formatage idéologique en ligne.
Alors que le Rassemblement national et ses alliés s'installent dans une soixantaine de mairies françaises, et que l'élection de Bally Bagayoko a ravivé des débats racistes nauséabonds, il est désormais clair que, les réseaux sociaux participent à la diffusion d'idéologies dangereuses influençant toute la sphère sociale et politique. En début d'année, le Pôle national de lutte contre la haine en ligne annonçait avoir vu doubler le nombre de signalements annuels depuis sa création en 2021, passant de 550 dossiers à 1 072 dossiers.
Or, l’humour joue un rôle particulier dans la banalisation du racisme, de l’antisémitisme, du sexisme, l’homophobie ou la transphobie. Qu’il s’agisse de productions comme « l’île de la Skibidi Tentafruit » de mèmes qui circulent dans les espaces militants ou des communications de la Maison blanche, comment ses codes sont-ils utilisés pour rendre acceptables des idéologies discriminantes à grande échelle ?
Le mème, de la subversion populaire à la récupération
La culture mème telle qu’on la connaît aujourd’hui doit beaucoup à ce que les années 2010 ont nommé le « Black Twitter ». Toute une communauté d’utilisateurs afro-américain·es a défini les codes de la viralité en ligne, en mêlant hashtags, humour, satire et images. Le « Black Twitter » a porté le mouvement #BlackLivesMatter et utilisé les mèmes pour dénoncer le racisme et ainsi renverser les rapports de pouvoir, au point que le média américain PBS l’a qualifié d’acteur majeur de la pop culture.
Dès 1976, le biologiste Richard Dawkins définissait le mème comme une « unité de transmission culturelle ». Transposé à l’univers du web, il est devenu un outil de diffusion rapide de visions du monde. Comme le rappellent les chercheurs Glenn Anderau et Daniel Barbarrusa dans leur récent essai The Function of Memes in Political Discourse, les mèmes sont de véritables actes de langage, capables de souder un groupe par le rire et de simplifier une réalité complexe en une image immédiatement compréhensible. C'est précisément cette efficacité qui en fait un outil puissant, et potentiellement dangereux.
Ainsi en 2014, la critique culturelle afro-américaine Lauren Michele Jackson décrivait comment une grande partie de la culture mème contemporaine, construite à partir du langage et de l’humour de communautés noires en ligne, a été largement reprise et détournée par d’autres espaces du web. Cette récupération était visible notamment durant la campagne de Donald Trump en 2016, avec ce que The New Yorker a appelé les « Trolls for Trump », des groupes extrémistes utilisant les codes du mème pour amplifier leurs messages politiques. Car l’humour agit comme un funnel politique. Le funnel est un terme utilisé en marketing qui, à l'instar d'un entonnoir, décrit comment un prospect est attiré puis guidé à travers « un tunnel de conversion » pour devenir client. C'est ce principe qu'utilise le contenu humoristique, qui paraît à première vue inoffensif, et renforce des préjugés ou des biais de confirmation transformant le spectateur en futur électeur.
Internet, machine à évangéliser identitaire ?
Selon le dernier bilan de Médiamétrie, les Français passent plus de 3 heures par jour en ligne, et plus de 7 Français sur 10 consultent quotidiennement leurs réseaux sociaux. Or, l'extrême droite a très tôt saisi l'importance de l’outil Internet. Le Front national fut le premier parti politique français à se doter d'un site internet en avril 1996, à défaut d’accéder aux médias traditionnels à l’époque. De là est né le concept de fachosphère, où identitaires, néo-nazis, complotistes et autres adorateurs de thèses suprémacistes ont trouvé un espace où ils pouvaient échanger et émettre leurs opinions, même si celles-ci pouvaient tomber sous le coup de la loi. À la pointe de la communication numérique, l'extrême droite a vu apparaître dès 2005 des plateformes comme « Fdesouche » (pour français de souche), fondé par un ancien membre du FN.
Avec l’essor des réseaux sociaux, cette mouvance a élargi son audience, en adoucissant son image au passage. Des personnalités loin de l'image vieillissante de l'électeur d'extrême droite ont su se servir des plateformes comme de véritables tribunes d'évangélisation. Parmi les figures les plus connues, le Raptor Dissident, Papacito et Estelle RedPill se sont distingués par leur recours à l'humour, à la victimisation et à la distorsion de l'histoire.
Considérée comme une pionnière identitaire de TikTok en France, la pro-Zemmour Estelle Redpill, avait en 2021 déjà plus de 120 000 abonnés sur la plateforme. Elle expliquait à l’époque qu'il fallait « troller l'algorithme TikTok » pour « dégauchiser » les jeunes. Celui qui se faisait appeler le Raptor a explosé dès 2015 sur YouTube avec des vidéos basées sur un humour acerbe, pour mettre en avant des propos virilistes et complotistes. Tous ces comptes ont été soumis à des restrictions, ou supprimés, dans un contexte de renforcement des politiques de modération des plateformes. Estelle Redpill a vu son compte TikTok suspendu après de nombreux signalements alors qu'elle assumait utiliser sa plateforme pour faire passer des idées identitaires. Le Raptor, quant à lui, a vu sa chaîne Youtube supprimée en 2021 en plein live sans explication officielle. En 2016, deux vidéos avaient été supprimées par la plateforme après des accusations de cyber harcèlement visant la vidéaste Marion Seclin.
D’autres, en revanche, s’en sont mieux sortis. Profitant du fait que l'Arcom ne régule pas directement les podcasts indépendants, Ismail Ouslimani, dit Le Raptor, a contourné les restrictions YouTube en lançant son format audio, classé parmi les 50 plus écoutés de Spotify en 2025. Thaïs d'Escufon ou Alice Cordier (collectif Némésis) ont chacune trouvé leurs moyens d'exister dans le débat public malgré les suspensions répétées. Beaucoup se revendiquent désormais de la « droite radicale » ou du conservatisme plutôt que de l'extrême droite : une évolution sémantique qui rend ces discours plus présentables et plus difficiles à modérer. Cette modération plus qu’insuffisante s’explique aussi par les logiques politiques et économiques des plateformes. Comme le montre le chercheur en info-com Romain Badouard, elles se présentent comme des espaces de liberté tout en fixant leurs propres règles de visibilité et de censure. Or, entre rentabilité publicitaire et viralité algorithmique, les contenus clivants restent souvent ceux qui circulent le mieux.
En 2024, le chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po Tristan Boursier expliquait comment cette génération numérique a posé les bases d’une fachosphère qui continue de séduire les plus jeunes, dans un article analysant le succès électoral du RN aux Européennes. La multiplication des plateformes et des formats, ont généré de nouveaux modes d’expression sur la toile – montages best-of, deepfakes, mèmes et vidéos courtes – qui participent activement à rendre les discours d’extrême droite plus accessibles. Selon lui, « ce type de contenu séduit particulièrement les 18-24 ans, ce qui s’est traduit en termes de vote : aux Européennes, le RN a recueilli le plus de voix des moins de 25 ans. »
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« L’humour » sans modération
Si la loi française punit en théorie l’injure discriminatoire et la provocation à la haine, la modération en ligne reste une bataille perdue d'avance. La startup française de modération Bodyguard le confirme dans son bilan 2026 : sur 14,3 milliards de commentaires analysés, les propos racistes, xénophobes, anti-immigration et visant les communautés LGBTQIA+ représentent une part massive de la toxicité en ligne. Ainsi, dans le secteur des médias, 53% des commentaires observés relèvent de propos racistes, xénophobes ou anti-immigration ; 17 % de ces contenus sont des attaques visant les communautés LGBTQIA+. Et le phénomène continue à progresser.
Dans les sections commentaires, ou les prises de parole de créateurs de contenu, le « c’est juste une blague » est souvent utilisé comme un bouclier pour se dédouaner de toute intention d’offenser. Cet argument relève souvent d’une forme de gaslighting, une manipulation qui consiste à faire douter une personne de sa propre perception ou de son jugement. Cette ambiguïté crée une zone grise où des discours politiques, parfois radicaux, peuvent circuler sans être pleinement assumés.
De fait, le mème est une stratégie de communication à faible risque et à fort impact, il agit comme un vecteur de normalisation et cette logique est largement exploitée dans certains espaces politiques. Dans un article pour le média l'ADN, le journaliste Guilhem Slainos souligne ainsi comment X était devenu un terrain privilégié pour les mèmes d'extrême droite, avec des codes internes comme l'acronyme TLMS (« Tout le monde sait »), permettant de suggérer une réflexion raciste sans dire explicitement.
Et l’instrumentalisation est assumée. Pour la présidentielle de 2022, le mouvement Génération Zemmour appelait sur son site internet à la production de mèmes dans un article intitulé « L'humour de droite sur internet : une arme décisive », en référence au rôle joué par ces contenus durant la campagne de Donald Trump en 2015-2016. L'objectif était mentionné clairement : produire un contenu « drôle et de qualité » pour influencer les imaginaires, notamment auprès des jeunes générations.
Il reste malheureusement très compliqué d'identifier et de recenser les comptes français qui relèvent de cet écosystème numérique. L'Arcom rappelait en 2025 que la Commission européenne reproche à Meta et TikTok d'imposer aux chercheur·ses des procédures et des outils excessivement contraignants pour accéder aux données publiques. Actuellement, selon Médiamétrie, on compte plus de 50 millions d'usagers des réseaux sociaux en France, soit autant de créateurs de contenu potentiels. Pour autant, les signes d’une créativité fasciste en roue libre se multiplient, notamment grâce à la démocratisation de l’IA. L’exemple de la chanson « Je partira pas » est frappant : diffusée sur internet à l’approche des législatives de juin 2024. Un morceau généré par intelligence artificielle, aux sonorités électro, ouvertement raciste et xénophobe, chanté par une voix synthétique, ayant accumulé des millions de vues sur X, TikTok, YouTube et Facebook. Ce « hit » de la fachosphère, appelant à l'expulsion des étrangers, a été relayé notamment par Éric Zemmour sur X, qui s'est justifié en se disant « amusé » par la chanson. D'autres personnalités d'extrême droite comme l'influenceuse Mila, proche du mouvement identitaire Némésis, Gilbert Collard ou encore le média Frontières ont relayé le morceau, tandis que l'association SOS Racisme a porté plainte pour provocation à la haine. La créatrice ou le créateur d'origine semble être un compte TikTok d'environ 16 000 abonnés connu sous le nom de Crazy Girl, un compte relayant régulièrement des contenus racistes et pro-RN générés avec des outils d’IA. Cela soulève aussi l’un des problèmes auxquels on se heurte avec la création de contenus discriminants en ligne : l’anonymat de celleux qui les produisent, qui amplifie le sentiment d’impunité et donne l’impression d’une liberté sans limites.
Ce genre de procédé assisté par IA n'est pas exclusif à la France. Au Royaume-Uni comme aux Pays-Bas, des chansons racistes d'extrême droite sont produites et propulsées en tête des classements viraux. Sur le site internet 4chan, fief historique des mèmes de suprémacistes blancs, ces contenus s'échangent librement. En Allemagne, une chanson parodique anti-immigration générée par IA a même atteint le Top 50 national. La diffusion des IA génératives a abaissé les coûts de production de contenus audio et vidéo et permet à quiconque de créer du contenu discriminant plus attractif qu'un mème…
Du trolling à la slopaganda
L’utilisation de l’IA à des fins de manipulation politique ou commerciale constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire d’internet. Ces contenus numériques de faible qualité portent le nom de « slopaganda », contraction de « slop » (bouillie) et de « propagande ». Des vidéos I.A représentant Emmanuel Macron enceint aux côtés de sa femme à l'hôpital, aux blagues transphobes sur Brigitte Macron ou aux deepfakes racistes et sexiste, ce qui se veut comme de l’humour devient, appuyé par les algorithmes de recommandation, de véritables entonnoirs vers du contenu similaire et, in fine, ce que l'on peut nommer une radicalisation algorithmique. Des chercheurs ont constaté qu'après avoir visionné des vidéos d'extrême droite, la page « For You » de TikTok commençait à recommander des vidéos similaires, même sans aucune interaction avec ces comptes.
L’année dernière, une enquête de StreetPress menée par le journaliste Nicolas Sonnet expliquait ainsi comment le milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Sternin finançait une soixantaine d'influenceurs « très conservateurs » sur Instagram ou TikTok. D'un truc « drôle », on peut se retrouver à se voir proposer la vidéo d'un de ces influenceurs ou l'extrait d'un passage média où un « journaliste » ou un chroniqueur traite d'un sujet de société en faisant passer une opinion pour une information, avec comme but premier de faire circuler des idéologies d'extrême droite ou issues de la droite radicale. Des sites comme Occidentis ou Frontières (anciennement Livre Noir), qui ont pris la relève de Fdesouche, s'inscrivent dans des dispositifs de professionnalisation et de normalisation médiatique, avec notamment des versions papier. On retrouve également certains des acteurs de ces sites ou de la fachosphère en tant que journalistes ou chroniqueurs sur des chaînes comme CNews (le média Frontières), BFM ou RMC (Juliette Briens).
Cette structuration d'un écosystème médiatique de droite permet une normalisation et un alignement des discours. La capacité de l’humour à créer du lien, à simplifier des idées complexes et à contourner les formes classiques de responsabilité en fait un levier particulièrement efficace dans les luttes d'influence contemporaines. La bataille politique passe plus que jamais par les réseaux sociaux et l’utilisation de l’humour.
Pour la gauche, produire un humour de mauvais goût qui s’attaque plus aux personnes qu’aux idées est un écueil à éviter. Comme le montre Léane Alestra dans son récent article à propos d’un sketch visant la militante d’extrême droite Alice Cordier, certaines provocations peuvent même servir aux acteurs politiques pour s’installer dans une posture victimaire. À un an de la présidentielle, alors qu’une émission de Radio Nova qui devait être enregistrée en public se voit interdite dans une ville tenue par une maire de centre-droit et qu’une page comme« Les Syndicats du mème insoumis »apparaît sur Instagram, une question se pose : si le l’humour simplifie les idées et que les algorithmes nous enferment dans des bulles, ne risque-t-on pas de se diviser moins sur le fond que sur notre manière de rire ? Et à ce jeu-là, l’extrême droite, dont l’idéologie repose déjà sur la simplification du réel ne risque-t-elle pas d’en sortir gagnante ?
Mèmes sur Instagram et Facebook, vidéos virales sur TikTok, commentaires Twitter : derrière l'humour du quotidien se joue une bataille qui normalise les discriminations. Le « c'est juste une blague » est devenu l'un des outils les plus puissants du formatage idéologique en ligne.
Alors que le Rassemblement national et ses alliés s'installent dans une soixantaine de mairies françaises, et que l'élection de Bally Bagayoko a ravivé des débats racistes nauséabonds, il est désormais clair que, les réseaux sociaux participent à la diffusion d'idéologies dangereuses influençant toute la sphère sociale et politique. En début d'année, le Pôle national de lutte contre la haine en ligne annonçait avoir vu doubler le nombre de signalements annuels depuis sa création en 2021, passant de 550 dossiers à 1 072 dossiers.
Or, l’humour joue un rôle particulier dans la banalisation du racisme, de l’antisémitisme, du sexisme, l’homophobie ou la transphobie. Qu’il s’agisse de productions comme « l’île de la Skibidi Tentafruit » de mèmes qui circulent dans les espaces militants ou des communications de la Maison blanche, comment ses codes sont-ils utilisés pour rendre acceptables des idéologies discriminantes à grande échelle ?
Le mème, de la subversion populaire à la récupération
La culture mème telle qu’on la connaît aujourd’hui doit beaucoup à ce que les années 2010 ont nommé le « Black Twitter ». Toute une communauté d’utilisateurs afro-américain·es a défini les codes de la viralité en ligne, en mêlant hashtags, humour, satire et images. Le « Black Twitter » a porté le mouvement #BlackLivesMatter et utilisé les mèmes pour dénoncer le racisme et ainsi renverser les rapports de pouvoir, au point que le média américain PBS l’a qualifié d’acteur majeur de la pop culture.
Dès 1976, le biologiste Richard Dawkins définissait le mème comme une « unité de transmission culturelle ». Transposé à l’univers du web, il est devenu un outil de diffusion rapide de visions du monde. Comme le rappellent les chercheurs Glenn Anderau et Daniel Barbarrusa dans leur récent essai The Function of Memes in Political Discourse, les mèmes sont de véritables actes de langage, capables de souder un groupe par le rire et de simplifier une réalité complexe en une image immédiatement compréhensible. C'est précisément cette efficacité qui en fait un outil puissant, et potentiellement dangereux.
Ainsi en 2014, la critique culturelle afro-américaine Lauren Michele Jackson décrivait comment une grande partie de la culture mème contemporaine, construite à partir du langage et de l’humour de communautés noires en ligne, a été largement reprise et détournée par d’autres espaces du web. Cette récupération était visible notamment durant la campagne de Donald Trump en 2016, avec ce que The New Yorker a appelé les « Trolls for Trump », des groupes extrémistes utilisant les codes du mème pour amplifier leurs messages politiques. Car l’humour agit comme un funnel politique. Le funnel est un terme utilisé en marketing qui, à l'instar d'un entonnoir, décrit comment un prospect est attiré puis guidé à travers « un tunnel de conversion » pour devenir client. C'est ce principe qu'utilise le contenu humoristique, qui paraît à première vue inoffensif, et renforce des préjugés ou des biais de confirmation transformant le spectateur en futur électeur.
Internet, machine à évangéliser identitaire ?
Selon le dernier bilan de Médiamétrie, les Français passent plus de 3 heures par jour en ligne, et plus de 7 Français sur 10 consultent quotidiennement leurs réseaux sociaux. Or, l'extrême droite a très tôt saisi l'importance de l’outil Internet. Le Front national fut le premier parti politique français à se doter d'un site internet en avril 1996, à défaut d’accéder aux médias traditionnels à l’époque. De là est né le concept de fachosphère, où identitaires, néo-nazis, complotistes et autres adorateurs de thèses suprémacistes ont trouvé un espace où ils pouvaient échanger et émettre leurs opinions, même si celles-ci pouvaient tomber sous le coup de la loi. À la pointe de la communication numérique, l'extrême droite a vu apparaître dès 2005 des plateformes comme « Fdesouche » (pour français de souche), fondé par un ancien membre du FN.
Avec l’essor des réseaux sociaux, cette mouvance a élargi son audience, en adoucissant son image au passage. Des personnalités loin de l'image vieillissante de l'électeur d'extrême droite ont su se servir des plateformes comme de véritables tribunes d'évangélisation. Parmi les figures les plus connues, le Raptor Dissident, Papacito et Estelle RedPill se sont distingués par leur recours à l'humour, à la victimisation et à la distorsion de l'histoire.
Considérée comme une pionnière identitaire de TikTok en France, la pro-Zemmour Estelle Redpill, avait en 2021 déjà plus de 120 000 abonnés sur la plateforme. Elle expliquait à l’époque qu'il fallait « troller l'algorithme TikTok » pour « dégauchiser » les jeunes. Celui qui se faisait appeler le Raptor a explosé dès 2015 sur YouTube avec des vidéos basées sur un humour acerbe, pour mettre en avant des propos virilistes et complotistes. Tous ces comptes ont été soumis à des restrictions, ou supprimés, dans un contexte de renforcement des politiques de modération des plateformes. Estelle Redpill a vu son compte TikTok suspendu après de nombreux signalements alors qu'elle assumait utiliser sa plateforme pour faire passer des idées identitaires. Le Raptor, quant à lui, a vu sa chaîne Youtube supprimée en 2021 en plein live sans explication officielle. En 2016, deux vidéos avaient été supprimées par la plateforme après des accusations de cyber harcèlement visant la vidéaste Marion Seclin.
D’autres, en revanche, s’en sont mieux sortis. Profitant du fait que l'Arcom ne régule pas directement les podcasts indépendants, Ismail Ouslimani, dit Le Raptor, a contourné les restrictions YouTube en lançant son format audio, classé parmi les 50 plus écoutés de Spotify en 2025. Thaïs d'Escufon ou Alice Cordier (collectif Némésis) ont chacune trouvé leurs moyens d'exister dans le débat public malgré les suspensions répétées. Beaucoup se revendiquent désormais de la « droite radicale » ou du conservatisme plutôt que de l'extrême droite : une évolution sémantique qui rend ces discours plus présentables et plus difficiles à modérer. Cette modération plus qu’insuffisante s’explique aussi par les logiques politiques et économiques des plateformes. Comme le montre le chercheur en info-com Romain Badouard, elles se présentent comme des espaces de liberté tout en fixant leurs propres règles de visibilité et de censure. Or, entre rentabilité publicitaire et viralité algorithmique, les contenus clivants restent souvent ceux qui circulent le mieux.
En 2024, le chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po Tristan Boursier expliquait comment cette génération numérique a posé les bases d’une fachosphère qui continue de séduire les plus jeunes, dans un article analysant le succès électoral du RN aux Européennes. La multiplication des plateformes et des formats, ont généré de nouveaux modes d’expression sur la toile – montages best-of, deepfakes, mèmes et vidéos courtes – qui participent activement à rendre les discours d’extrême droite plus accessibles. Selon lui, « ce type de contenu séduit particulièrement les 18-24 ans, ce qui s’est traduit en termes de vote : aux Européennes, le RN a recueilli le plus de voix des moins de 25 ans. »
« L’humour » sans modération
Si la loi française punit en théorie l’injure discriminatoire et la provocation à la haine, la modération en ligne reste une bataille perdue d'avance. La startup française de modération Bodyguard le confirme dans son bilan 2026 : sur 14,3 milliards de commentaires analysés, les propos racistes, xénophobes, anti-immigration et visant les communautés LGBTQIA+ représentent une part massive de la toxicité en ligne. Ainsi, dans le secteur des médias, 53% des commentaires observés relèvent de propos racistes, xénophobes ou anti-immigration ; 17 % de ces contenus sont des attaques visant les communautés LGBTQIA+. Et le phénomène continue à progresser.
Dans les sections commentaires, ou les prises de parole de créateurs de contenu, le « c’est juste une blague » est souvent utilisé comme un bouclier pour se dédouaner de toute intention d’offenser. Cet argument relève souvent d’une forme de gaslighting, une manipulation qui consiste à faire douter une personne de sa propre perception ou de son jugement. Cette ambiguïté crée une zone grise où des discours politiques, parfois radicaux, peuvent circuler sans être pleinement assumés.
De fait, le mème est une stratégie de communication à faible risque et à fort impact, il agit comme un vecteur de normalisation et cette logique est largement exploitée dans certains espaces politiques. Dans un article pour le média l'ADN, le journaliste Guilhem Slainos souligne ainsi comment X était devenu un terrain privilégié pour les mèmes d'extrême droite, avec des codes internes comme l'acronyme TLMS (« Tout le monde sait »), permettant de suggérer une réflexion raciste sans dire explicitement.
Et l’instrumentalisation est assumée. Pour la présidentielle de 2022, le mouvement Génération Zemmour appelait sur son site internet à la production de mèmes dans un article intitulé « L'humour de droite sur internet : une arme décisive », en référence au rôle joué par ces contenus durant la campagne de Donald Trump en 2015-2016. L'objectif était mentionné clairement : produire un contenu « drôle et de qualité » pour influencer les imaginaires, notamment auprès des jeunes générations.
Il reste malheureusement très compliqué d'identifier et de recenser les comptes français qui relèvent de cet écosystème numérique. L'Arcom rappelait en 2025 que la Commission européenne reproche à Meta et TikTok d'imposer aux chercheur·ses des procédures et des outils excessivement contraignants pour accéder aux données publiques. Actuellement, selon Médiamétrie, on compte plus de 50 millions d'usagers des réseaux sociaux en France, soit autant de créateurs de contenu potentiels. Pour autant, les signes d’une créativité fasciste en roue libre se multiplient, notamment grâce à la démocratisation de l’IA. L’exemple de la chanson « Je partira pas » est frappant : diffusée sur internet à l’approche des législatives de juin 2024. Un morceau généré par intelligence artificielle, aux sonorités électro, ouvertement raciste et xénophobe, chanté par une voix synthétique, ayant accumulé des millions de vues sur X, TikTok, YouTube et Facebook. Ce « hit » de la fachosphère, appelant à l'expulsion des étrangers, a été relayé notamment par Éric Zemmour sur X, qui s'est justifié en se disant « amusé » par la chanson. D'autres personnalités d'extrême droite comme l'influenceuse Mila, proche du mouvement identitaire Némésis, Gilbert Collard ou encore le média Frontières ont relayé le morceau, tandis que l'association SOS Racisme a porté plainte pour provocation à la haine. La créatrice ou le créateur d'origine semble être un compte TikTok d'environ 16 000 abonnés connu sous le nom de Crazy Girl, un compte relayant régulièrement des contenus racistes et pro-RN générés avec des outils d’IA. Cela soulève aussi l’un des problèmes auxquels on se heurte avec la création de contenus discriminants en ligne : l’anonymat de celleux qui les produisent, qui amplifie le sentiment d’impunité et donne l’impression d’une liberté sans limites.
Ce genre de procédé assisté par IA n'est pas exclusif à la France. Au Royaume-Uni comme aux Pays-Bas, des chansons racistes d'extrême droite sont produites et propulsées en tête des classements viraux. Sur le site internet 4chan, fief historique des mèmes de suprémacistes blancs, ces contenus s'échangent librement. En Allemagne, une chanson parodique anti-immigration générée par IA a même atteint le Top 50 national. La diffusion des IA génératives a abaissé les coûts de production de contenus audio et vidéo et permet à quiconque de créer du contenu discriminant plus attractif qu'un mème…
Du trolling à la slopaganda
L’utilisation de l’IA à des fins de manipulation politique ou commerciale constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire d’internet. Ces contenus numériques de faible qualité portent le nom de « slopaganda », contraction de « slop » (bouillie) et de « propagande ». Des vidéos I.A représentant Emmanuel Macron enceint aux côtés de sa femme à l'hôpital, aux blagues transphobes sur Brigitte Macron ou aux deepfakes racistes et sexiste, ce qui se veut comme de l’humour devient, appuyé par les algorithmes de recommandation, de véritables entonnoirs vers du contenu similaire et, in fine, ce que l'on peut nommer une radicalisation algorithmique. Des chercheurs ont constaté qu'après avoir visionné des vidéos d'extrême droite, la page « For You » de TikTok commençait à recommander des vidéos similaires, même sans aucune interaction avec ces comptes.
L’année dernière, une enquête de StreetPress menée par le journaliste Nicolas Sonnet expliquait ainsi comment le milliardaire d'extrême droite Pierre-Édouard Sternin finançait une soixantaine d'influenceurs « très conservateurs » sur Instagram ou TikTok. D'un truc « drôle », on peut se retrouver à se voir proposer la vidéo d'un de ces influenceurs ou l'extrait d'un passage média où un « journaliste » ou un chroniqueur traite d'un sujet de société en faisant passer une opinion pour une information, avec comme but premier de faire circuler des idéologies d'extrême droite ou issues de la droite radicale. Des sites comme Occidentis ou Frontières (anciennement Livre Noir), qui ont pris la relève de Fdesouche, s'inscrivent dans des dispositifs de professionnalisation et de normalisation médiatique, avec notamment des versions papier. On retrouve également certains des acteurs de ces sites ou de la fachosphère en tant que journalistes ou chroniqueurs sur des chaînes comme CNews (le média Frontières), BFM ou RMC (Juliette Briens).
Cette structuration d'un écosystème médiatique de droite permet une normalisation et un alignement des discours. La capacité de l’humour à créer du lien, à simplifier des idées complexes et à contourner les formes classiques de responsabilité en fait un levier particulièrement efficace dans les luttes d'influence contemporaines. La bataille politique passe plus que jamais par les réseaux sociaux et l’utilisation de l’humour.
Pour la gauche, produire un humour de mauvais goût qui s’attaque plus aux personnes qu’aux idées est un écueil à éviter. Comme le montre Léane Alestra dans son récent article à propos d’un sketch visant la militante d’extrême droite Alice Cordier, certaines provocations peuvent même servir aux acteurs politiques pour s’installer dans une posture victimaire. À un an de la présidentielle, alors qu’une émission de Radio Nova qui devait être enregistrée en public se voit interdite dans une ville tenue par une maire de centre-droit et qu’une page comme« Les Syndicats du mème insoumis »apparaît sur Instagram, une question se pose : si le l’humour simplifie les idées et que les algorithmes nous enferment dans des bulles, ne risque-t-on pas de se diviser moins sur le fond que sur notre manière de rire ? Et à ce jeu-là, l’extrême droite, dont l’idéologie repose déjà sur la simplification du réel ne risque-t-elle pas d’en sortir gagnante ?
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