Morgan Noam poursuivi en diffamation par un « observatoire » opposé à l’« idéologie trans »
Morgan Crochet
01 juillet 2026
8 min.

Qualifier de « transphobe » une organisation anti-« idéologie trans », sera-t-il bientôt un délit ? Le 16 juin s’est tenue l’audience du procès intenté par L’Observatoire de la Petite Sirène contre le psychopraticien queer Morgan Lucas, plus connu sous le nom de Morgan Noam. Un procès édifiant qui concerne la liberté d’expression de celleux qui défendent les droits des personnes LGBT+.
« Cette procédure en diffamation relève davantage d'une procédure-bâillon que du procès d'intention »
— Morgan Noam
C’est dans une salle de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris que s’est tenu le mardi 16 juin le procès pour diffamation du psychopraticien Morgan Noam intenté par l’Observatoire de la petite Sirène (OPS), association codirigée par la psychologue Céline Masson et la pédopsychiatre Caroline Eliacheff. En cause, une vidéo publiée en novembre 2023 dans laquelle il réagit à l’obtention par les deux femmes de la bourse Marcelle Blum de l’Académie des sciences morales et politiques, qui récompense des « travaux de psychologie féminine ».
Morgan Noam n’est pas le seul à s’en émouvoir à l’époque, puisque la coprésidente de l’association Trans-Santé France, Béatrice Denaes, qualifie dans Mediapart la nouvelle de scandaleuse et d’incompréhensible, et accuse même l’association de promouvoir des « thérapies de conversion » anti-trans. « Cette procédure en diffamation relève davantage d'une procédure-bâillon que du procès d'intention », explique Morgan Noam. « Il me semble en effet que cette action vise moins à réparer un préjudice qu’à dissuader la critique publique de leurs positions, alors même que celles-ci font l’objet d’un débat public et de critiques documentées. »
Le terme de procédure-bâillon désigne notamment les procès intentés contre les médias, notamment les indépendants, des structures fragiles « économiquement ». Ces pratiques s’exercent aussi, avec plus de violence encore, contre des personnes seules. Entourées d’une douzaine de jeunes personnes, a priori mineur·es, Céline Masson et Caroline Eliacheff ont assisté au procès, et répondu aux questions de la défense, maîtres Valentine Rebérioux et Bérénice Hahn de Bykhovetz, co-fondatrices du cabinet Pisan. Hélas moins entouré, Morgan Noam a répondu de son parcours et défendu, à travers son cas particulier, la liberté d’expression et la légitimité des militants LGBT+ travaillant sur le genre, dans un procès marqué par un profond mépris de classe.
Qualifier la transphobie, un acte diffamatoire ?
Dans la vidéo à l’origine de l’affaire, et que le tribunal a diffusé sur un écran de projection, Morgan Noam déclare, concernant l’OPS : « C’est une association d’intérêt pas du tout général mais réactionnaire qui regroupe médecins, psychanalystes et autres professionnels en tout genre qui s’improvisent experts d’une question qu’iels ne maîtrisent pas le moins du monde à des fins transphobes. »
Puis : « Leur site internet regorge de désinformation, de liens vers des études scientifiques bancales, révoquées par la plupart des grandes associations médicales, ou encore de documentaires profondément transphobes servant une idéologie qui l’est tout autant. »
Et enfin : « Dans leur charte fondatrice, c’est pourtant très clair, iels réfutent toute accusation de transphobie parce qu’on le sait, il suffit d’interdire aux autres de dénoncer notre transphobie pour ne pas être transphobe. »
Pour l'OPS, ces propos relèvent de la diffamation. Pour la défense, ils s'inscrivent au contraire dans un débat d'intérêt général portant sur les politiques publiques, les droits des mineur·es trans et les conséquences concrètes de certains discours sur leur vie quotidienne. La nuance est fondamentale, car tout l'enjeu du procès consiste à déterminer si qualifier certaines positions de « transphobes » relève de l'injure gratuite ou d'une opinion politique exprimée de bonne foi, et fondée sur des faits publics.
Dans leurs livres, leurs tribunes, leurs conférences ou leurs interviews, Caroline Eliacheff et Céline Masson développent depuis plusieurs années une lecture controversée des parcours trans. On y retrouve régulièrement les notions de « contagion sociale », d'« emprise idéologique », de « prosélytisme », de « radicalisation », de « contagion sociale », de « scandale sanitaire » ou encore de « dérive sectaire ».
Un Observatoire en lutte contre « l’idéologie trans »
L'Observatoire a été fondé en 2021 à la suite, voire en réponse au documentaire de Sébastien Lifshitz Petite Fille, qui présente le quotidien d’une mère et de sa fille de huit ans assignée garçon à la naissance. Avant même la création de l’OPS, Céline Masson et Caroline Eliacheff signent le 5 janvier 2021 dans Marianne une tribune hostile au film intitulée « L’humain est contraint, il ne peut pas tout ». Depuis, l’Observatoire, composé de « professionnels praticiens et de chercheurs », mène une lutte constante contre ce qu'il présente comme une « idéologie trans » imposée aux institutions.
Dans son appel fondateur du 27 février 2021, dont Mediapart a révélé qu’il avait été signé par plusieurs membres de La Manif pour tous, L’OPS se défend déjà de toute transphobie : « On assiste à l’émergence de discours idéologiques sur la « transition de genre » des mineurs, idéologiques en ce qu’ils préemptent tout débat : le moindre doute sur les pratiques est aussitôt qualifié de « transphobe » alors que l’intérêt supérieur de l’enfant est en jeu en particulier à propos des conséquences médicales irréversibles sur le corps de l’enfant. »
Quelques mois plus tard, en septembre 2021, Céline Masson et Caroline Eliacheff signent dans Le Point une tribune intitulée « Nous ne pouvons plus nous taire face à une grave dérive », où elles dénoncent une « mystification contemporaine » relevant, selon elles, de « l’embrigadement idéologique ».
En juillet 2022, l’Observatoire publie ensuite, « dans la presse de plusieurs pays d’Europe », un « Manifeste européen », pétition en faveur d’une « information impartiale » dont la partialité suinte de chaque ligne. Le texte reprend tous les marqueurs de la panique morale anti-trans : dénonciation de l’« autodétermination », du « sexe assigné à la naissance » et d’une supposée idéologie selon laquelle on pourrait « choisir son genre à tout âge ».
Puis, en novembre, les deux co-directrices de l’OPS abondent dans Le Point avec une nouvelle tribune, « Tous transphobes, vraiment ? ». Le texte semble chercher à neutraliser l’accusation de transphobie, tout en reconduisant le même cadrage autour d’une supposée « idéologie trans » : « Qui peut être à ce jour traité de transphobe ? Toute personne qui n’adhère pas à l’ensemble de l’idéologie trans », écrivent-elles.
« Pourquoi n'a-t-il pas cherché à nous rencontrer ? »
— Céline Masson, co-directrice de l’Observatoire de la petite Sirène
Une accusation à deux visages
L'un des éléments les plus frappants du procès de Morgan Lucas réside dans le contraste entre les discours publics de l'OPS et celui tenu à la barre par Céline Masson et Caroline Eliacheff. Les deux femmes se sont montrées calmes, mesurées et respectueuses, tout en évoquant les répercussions de la vidéo de Morgan Noam sur leurs carrières respectives. « Pourquoi n'a-t-il pas cherché à nous rencontrer ? » a même demandé Céline Masson. La scène surprend, tant les citations versées au dossier dessinent un positionnement bien plus offensif, où les associations LGBT+ sont régulièrement décrites comme des groupes de pression aux dérives sectaires.
En effet, en 2022 dans les colonnes de Marianne, Céline Masson affirmait : « Très rapidement, nous en sommes venues à la conclusion qu’il y avait une forme d’emprise sectaire ou emprise idéologique liée à ce phénomène notamment pour les adolescents. Cela ressemble beaucoup au prosélytisme des sectes. » Est-ce là la main tendue que Morgan Noam aurait dû saisir ?
Sans compter les affirmations que l’on retrouve dans leur ouvrage La Fabrique de l’enfant transgenre, paru en février 2022 aux éditions de L’Observatoire, sur le bandeau duquel on peut lire : « Comment protéger les mineurs d’un scandale sanitaire ? » Un cadrage que prolongent plusieurs passages du livre, où Céline Masson et Caroline Eliacheff évoquent notamment une « haine de la condition humaine », qualifient les opérations d’affirmation de genre de « mutilations sexuelles » et décrivent le changement de prénom comme une « transition spirituelle » dont il serait impossible de sortir sans être traité de « traître » ou d’« hérétique ». Un discours « beaucoup moins pondéré » que celui tenu lors de l’audience du 16 juin font remarquer maîtres Valentine Rebérioux et Bérénice Hahn de Bykhovetz.
La défense évoquera notamment les propos tenus lors d’un colloque de l’OPS le 17 mars 2022, intitulé « Comment protéger les mineurs des dérives du transgenrisme ? ». Morgan Noam s’y est rendu et a enregistré les outrances des deux plaignantes. Lors de cet événement, Caroline Eliacheff déclare ainsi : « Donc quel est l'objectif de l'observatoire ? C'est de mener campagne pour faire interdire les interventions médicales et chirurgicales sur le corps des enfants, enfants encore une fois au sens large, c'est-à-dire les enfants et les adolescents. » Et ce pour une raison bien précise, que Céline Masson clarifie peu après : « Je vous dis tout de suite, pour moi, il n'y a pas de mineurs trans. On en parlera avec Caroline tout à l'heure. On n'est pas trans à 14 ans, on est mal dans sa peau, on est mal dans son corps. »
Et d’ajouter : « Il faut oser le dire aujourd'hui. Il n'y a pas de transidentité. Voilà. Il y a des adolescents qui vont mal. »
« Oui, Morgan s'est improvisé spécialiste. Les professionnels de l'OPS sont bien des professionnels, mais pas des spécialistes. »
— Maîtres Valentine Rebérioux et Bérénice Hahn de Bykhovetz, avocates de Morgan Noam
Un parfum de mépris de classe
Pourtant, ce n’était pas le procès de l’OPS : ses codirectrices n’ont pas réellement eu à répondre de leurs propres propos. Morgan Noam, en revanche, a dû répondre des siens, alors même que son geste peut aisément être qualifié d’alerte publique. Très vite, c’est donc la question de sa légitimité qui s’est imposée au cœur de l’audience.
À plusieurs reprises, le débat va s’écarter du sujet de la diffamation, pour s’intéresser à la place que le psychopraticien occupe dans le débat public. A-t-il une formation scientifique ? Pourquoi écrit-il sur ces sujets ? Pourquoi son éditeur est venu le chercher, lui ? (Morgan Noam est l’auteur de Ceci n’est pas un livre sur le genre, aux éditions Les Insolentes, publié en 2024) Pourquoi des médias ou des associations l'écoutent-ils ?
Le problème réside alors dans le fait même qu’il prenne la parole. Morgan Noam rappelle qu’il suit l’OPS depuis sa formation, qu’il lit leurs articles, leurs livres, qu’il assiste à leur conférence, visionne leur interventions, et a collecté des dizaines de documents sur la transidentité des mineurs qu’il a fournis à ses avocates, et qui corroborent ce qu’il avance dans ses vidéos.
La défense a alors résumé ce nous apparaît comme l'un des principaux enjeux du procès : « Oui, Morgan s'est improvisé spécialiste. Les professionnels de l'OPS sont bien des professionnels, mais pas des spécialistes. » Ce que Morgan Noam a d’ailleurs parfaitement démontré en rappelant que Caroline Eliacheff n’a commencé à s’intéresser à la transidentité que 18 mois avant l’écriture de son livre avec Céline Masson, ce qu’elle-même a admis lors du colloque précédemment cité.
Se joue donc ici un conflit entre deux formes d'expertise : l’expertise institutionnelle, adossée aux diplômes, aux fonctions universitaires et à la notoriété médiatique, face à l'expertise militante, construite par des années de travail documentaire, de veille scientifique et de proximité avec les personnes concernées. « Ce n’est pas parce qu’on n’est pas scientifique qu’on ne peut pas faire de recherche », lance une des avocates de la défense. Et de demander à la cour de « sortir de l’entre-soi bourgeois », qui tend à mépriser certains parcours scolaires et professionnels.
Ce procès se déroule dans un contexte d’inquiétude grandissante des milieux militants et associatifs. Car même lorsqu'elles n'aboutissent pas à une condamnation, les procédures judiciaires coûtent de l'argent, du temps et de l'énergie, et peuvent avoir un effet dissuasif. Or qui prendra encore la parole demain si chaque critique fait systématiquement l’objet de poursuites ? Demain les personnes trans et leurs allié·es auront-elles encore le droit de qualifier publiquement certains discours de transphobes lorsqu'elles considèrent que ceux-ci participent à leur stigmatisation et à la mise en danger des plus fragiles d’entre elles ?
Réponse le 14 septembre, date de rendu du jugement.
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