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La progressisme néolibéral, ou la fin des possibles

Arya Meroni

01 septembre 2026

10 min.

Nous publions un extrait de c’est la loose finale, le livre d’Arya Meroni, cofondatrice de Problematik. Disponible en librairie à partir du 3 septembre 2026, l’essai fait un bilan critique des impasses politiques dans lesquelles se trouvent les mouvements sociaux actuels, avant de proposer quelques pistes de sortie.

Les passages proposés ici sont issus du troisième chapitre qui traitent du rapport entre néolibéralisme et militantisme. Ils font suite à une critique des ONG ainsi que du développement de l'entreprenariat militant.

L’odeur de l’argent

Créée en 2016, la Fondation des Femmes (FdF) constitue sans doute la forme la plus aboutie des dérives entrepreneuriales des nouveaux mouvements sociaux. À l’origine de cet organisme de financement qui soutient les associations féministes, il y a Anne-Cécile Mailfert, ancienne porte-parole d’Osez le féminisme ! et membre du Mouvement du nid, fondé en 1946 dans les milieux hygiénistes catholiques luttant pour l’abolition de la prostitution1. La FdF sert d’intermédiaire entre des donateurs, publics comme privés et les organisations féministes, auxquelles elle reverse tous les ans des sommes plus importantes, jusqu’à près de quatre millions d’euros en 2024 2. Elle cherche également à orienter le mouvement féministe en élaborant des projets de lois et a lancé plusieurs projets, des observatoires sur la condition des femmes, des initiatives de soutien juridique aux femmes victimes de violences, des incubateurs d’entrepreneuses féministes ou encore l’ouverture d’un lieu à Paris en 2023, la Cité audacieuse. De fait, la FdF dépasse largement son rôle initial de financeur du mouvement féministe en intervenant politiquement. Cela n’est pas sans poser question.

« Dans leur manifeste Féminisme pour les 99 %, Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser dénoncent le féminisme bourgeois qui, pour son propre confort, cherche à exploiter toujours plus les autres femmes6. Voilà ici sa meilleure déclinaison française ! »

Loin de se contenter de récolter l’argent des grandes entreprises, elle leur propose également d’agir. Elle a ainsi accompagné les réflexions sur la « garantie violences conjugales » que l’on trouve désormais dans les offres d’assurances d’Axa et qui offre aux femmes un « dispositif d’accompagnement juridique et psychologique, ainsi qu’un relogement d’urgence » en cas de violences3. Cela fait écho à la philosophie des ONG environnementalistes énoncée par Clément Sénéchal, qui se concentre sur le lobbying auprès des entreprises plutôt que sur la lutte en faveur de services publics de qualité. À l’heure où les associations dénoncent le manque de logements d’urgence mis à disposition par l’État pour les femmes souhaitant quitter un conjoint violent ainsi que les fermetures d’antennes de prévention et d’accompagnement, nul doute que ce type de proposition peut faire mouche – au prix de la néolibéralisation de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles et d’inégalités encore plus fortes entre les femmes. À terme, il semble que seules les femmes qui auront une bonne mutuelle privée pourront échapper aux violences conjugales. S’il n’y a rien d’étonnant à ce que celles et ceux qui capitalisent déjà sur l’abandon de la santé publique cherchent à tirer profit des violences, en revanche, le fait qu’une fondation qui déclare lutter contre ces désengagements les accompagne est pour le moins déstabilisant. Dans le même état d’esprit, la FdF a participé à la mise en place d’Uber by Women, un programme qui permet aux chauffeuses de VTC de ne transporter que des femmes. L’entreprise vante une mesure sécurisante à la fois pour les travailleuses et les voyageuses, qui permet in fine d’accroître l’attrait pour la profession. Les pionniers de la casse du Code du travail seraient attentifs aux conditions de vie des femmes : « La flexibilité, l’indépendance et la capacité à générer des revenus que propose Uber sont particulièrement adaptées au mode de vie de nombreuses femmes4. » Quand on sait que les chauffeurs et chauffeuses employé·es par Uber, très majoritairement issu·es de classes populaires et racisé·es5, et n’ont souvent d’autres possibilités d’avoir des revenus, le cynisme est total. En réalité, Uber by Women permet surtout à ses utilisatrices de ne pas avoir affaire à des hommes racisés. Dans leur manifeste Féminisme pour les 99 %, Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser dénoncent le féminisme bourgeois qui, pour son propre confort, cherche à exploiter toujours plus les autres femmes6. Voilà ici sa meilleure déclinaison française !

À y regarder de plus près, les activités de la FdF vont globalement toutes dans ce sens. Le programme Une femme, un job, qui s’apparente à un speed dating de recrutement, met ainsi en lien des femmes précaires et des entreprises partenaires, parce qu’il n’y a pas de raison que seul Uber puisse en profiter. Et parmi les initiatives féministes novatrices que la fondation finance tous les ans, on trouve par exemple des applications de lutte contre les violences sexistes, sexuelles ou LGBTphobes ainsi que des tchats de prévention. Ces outils, s’ils permettent de sortir de l’isolement celles et ceux qui y ont accès, s’inscrivent dans la rationalisation du temps imposée par la raison néolibérale : un problème, une solution sur ton smartphone. Tu as faim ? McDo à portée de doigt. Tu vis des violences ? Il n’y a certes plus d’associations pour t’aider, mais tu peux le signaler sur une appli. 

« Ce féminisme-là ne cherche pas à lutter contre les violences faites à toutes les femmes : il protège celles de son milieu et, aux autres, il promet la charité. »

L’acmé de cette néolibéralisation du féminisme ? Nos voix pour toutes, un grand gala annuel contre les violences diffusé sur les chaînes du groupe M6 depuis 2024. Ce show, qui voit se succéder des stars reprenant des hits, a pour objectif de lever des fonds. Lors de l’édition 2025, Anne Le Nen et Muriel Robin, marraines de la fondation, donnent le ton : il s’agit de défendre une cause qui nous concerne tous et toutes, hommes comme femmes, car tout le monde a une mère, une fille, une collègue, etc. Pour le spectacle, on n’hésite pas à plonger dans le pathos, par exemple en demandant aux spectatrices ayant vécu des violences de se lever, sous des applaudissements nourris. Lorsque Nana Mouskouri entre en scène, Muriel Robin la présente en tant que « femme politique », omettant de préciser son bord politique – elle a siégé au Parlement européen dans les années 1990 sous l’étiquette de la Nouvelle Démocratie, le très conservateur parti grec. Celle-ci chante d’ailleurs en duo avec un autre Grec, Nikos Aliagas, qui, pour sa part, a soutenu le plan de redressement de l’économie grecque imposé par le FMI en 2015, qui a plongé le pays dans la misère. Derrière un apolitisme de façade se cache un féminisme à double vitesse. À juste titre, tout le monde se scandaliserait qu’une personne défendant la culture du viol participe au show. En revanche, encourager l’exploitation de millions de personnes n’est pas un problème. Ce féminisme-là ne cherche pas à lutter contre les violences faites à toutes les femmes : il protège celles de son milieu et, aux autres, il promet la charité. C’est d’ailleurs le projet du Mouvement du nid, auquel appartenait Mailfert et qui, tous les ans, reçoit des fonds de la FdF : sortir les « prostituées » du « système prostitueur » et les réinsérer, sans considérer leur agentivité et leurs besoins. Dans cette perspective, les femmes n’ont que deux possibilités : devenir des girls boss ou rester des victimes, des winneuses ou des personnes qu’on doit aider à mieux travailler.

À côté de ces activités de financement, la FdF participe aussi à la vie politique du mouvement féministe, ce qui pose d’autres problèmes. Elle tient par exemple une place importante dans l’organisation des journées du 25 novembre et du 8 mars, et a impulsé une grande marche féministe contre l’extrême droite à Paris dans l’entre-deux tours des élections législatives de 2024. La FdF est par ailleurs la tête de pont de la Coalition féministe pour une loi intégrale, un collectif unitaire regroupant des associations féministes et des syndicats qui défendent une proposition de loi contre les violences sexistes et sexuelles. C’est sans doute là l’aspect le plus problématique de cette politisation de la FdF. Car si le projet de loi est présenté comme issu du travail collectif de la coalition, des participantes aux réunions m’ont indiqué que la FdF aurait empêché que toute proposition sortant de son cadrage politique ne soit intégrée.

« En développant une ligne universaliste, la FdF se positionne clairement, ce qui semble contradictoire avec sa mission. En effet, sur quels critères décide-t-elle alors d’accorder ou non des subsides aux organisations féministes qui en font la demande ? »

Sur les cent quarante propositions que compte le texte7, aucune n’aborde les violences transphobes, lesbophobes ou islamophobes ni ne prend en compte les inégalités de classes et les discriminations racistes. Dans une perspective universaliste, le projet se concentre sur les violences, les sanctions à y apporter et un accompagnement global des victimes et des coupables. Il détaille également une série de mesures pour en finir avec le « système prostitutionnel » et « sauver » les femmes « victimes » de la prostitution, dans la pure tradition de la charité bourgeoise propre au Mouvement du nid8. En développant une ligne universaliste, la FdF se positionne clairement, ce qui semble contradictoire avec sa mission. En effet, sur quels critères décide-t-elle alors d’accorder ou non des subsides aux organisations féministes qui en font la demande ? Une autre question se pose lorsque l’on constate que nombre des associations membres de la Coalition féministe pour une loi intégrale font également partie des bénéficiaires des fonds attribués par la FdF. Selon une participante aux réunions de préparation, certaines organisations ont apposé leur logo sur le projet de loi malgré leurs fortes critiques des méthodes de la fondation comme du texte lui-même. Mais comment les exprimer publiquement lorsque l’on dépend des subventions qu’elle distribue ?

Enfin, s’il paraît peu probable que L’Oréal ou Axa participent à l’élaboration de la ligne politique de la FdF, on peut s’interroger sur l’influence de ces grandes entreprises qui la soutiennent financièrement. Rien d’étonnant alors dans le fait que la fondation ne cible pas le capitalisme parmi les causes des violences systémiques que subissent les femmes ni n’élabore sur le travail reproductif. Souvenons-nous que la FdF a participé à développer un programme pour encourager les femmes « flexibles » à réaliser leur rêve d’être exploitées par Uber sans droits au chômage, aux congés payés ou à une mutuelle obligatoire.

[...]

Le progressisme néolibéral ne souhaite pas changer le monde. Il veut permettre aux personnes d’en haut, malgré leurs identités diverses, d’être égales dans la possibilité d’exploiter toutes les autres. Il a ouvert la voie au fascisme inclusif : au XXIe siècle, Mussolini est une femme et l’héritière de Hitler, une lesbienne. Le salut collectif n’étant plus de ce monde et les héros ayant été défaits, ne reste plus qu’une seule voie : celle de l’antihéros. Dans Saint Luigi, le journaliste Nicolas Framont analyse l’acte de Luigi Mangione, cet Étatsunien accusé du meurtre d’un dirigeant d’une compagnie d’assurances, comme un signe annonciateur de l’apocalypse27. Face au dépérissement du militantisme collectif, seuls resteraient les actes individuels désespérés. Or, dans des sociétés de plus en plus violentes, qui isolent, trient et tuent au nom du profit et des projets fascistes, le recours au meurtre est le marqueur ultime du désespoir.

 

Arya Meroni, C’est la loose finale, La découverte collection Charges, 176 pages. Sortie en librairie : 3 septembre 2026. 

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1.  « Interview d’Anne-Cécile Mailfert, Présidente Fondatrice de la Fondation des Femmes », Groupe.UP.Coop/fr, 11 avril 2017.

2.  « Rapport d’activité 2024 », Paris, Fondation des Femmes, 2025.

3.  « Violences conjugales : l’assurance d’être aidé », Axa.fr, 27 mars 2025.

4.  Laureline Serieys, « Uber by Women, notre produit pour les femmes », Uber.com, 28 novembre 2024.

5. Sophie Bernard, UberUsés. Le capitalisme racial de plateforme à Paris, Londres et Montréal, Paris, PUF, 2023.

6. Cinzia Arruzza, Tithi Bhattacharya et Nancy Fraser,

Féminisme pour les 99 %, op. cit.

7. Disponible en ligne : Loi-Integrale.fr/.

8.   En juin 2026, cette loi et la FdF ont été au centre de l’attention médiatique à la suite du meurtre de Lyhanna, une enfant de onze ans. Pour une analyse de la séquence, voir Léane Alestra et Arya Meroni, « Affaire Lyhanna : vers un féminisme intégralement sécuritaire ? », Problematik-Media.com, 11 juin 2026.


Sommaire : 


Introduction. Fascisme et bonnes intentions

1.Sainte Inclusivité, délivrez-nous de nos péchés !

Exclu.es de tout le système, luttons pour vous !

Morale partout, politique nulle part

L'art d'incanter l'Inclusivité pour la faire apparaître

L'art de faire croire qu'il suffit d'être visible pour gagner

L'art de faire croire que le patronat est notre ami

Les sept sceaux de l'Apocalypse se brisent


2.Pour la beauté du geste

Oraison funèbre d'un futur déjà mort

Start-up militante cherche chargé.e de projet dans l'événementiel

Petit colibri n'ira pas chez Shein

L'archange Michel s'en va pourfendre le dragon


3.Le monde d'après

Pas de petits profits sur une planète brûlée

Merci patron.ne !

L'odeur de l'argent

The Girlz

Abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici


4.Se battre partout où il y a de la vie

Si on s'arrête, le monde s'arrête

De la mer au Jourdain

Désarmer leur monde

Pas de justice, pas de paix

Frapper ensemble, marcher séparément

Blocchiamo tutto


5.À l'assaut du ciel

La machine à coudre électorale

La rose, l'arc-en-ciel et la licorne qui pète

Brique par brique

S'ancrer

Atterrir pour mieux décoller

Épilogue. L'amour universel contre le moralisme 





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