Tip Toe, série choc sur l’explosion de la haine LGBT-phobe
Apolline Bazin
27 juin 2026

En cinq épisodes, Tip Toe raconte l’escalade de violence dirigée contre Leo, un patron de bar gay. La série dépeint la radicalisation queerphobe en Angleterre et la désillusion de son auteur, Russel T. Davis, pionnier de la fiction gay à la télé.
[Chronique contenant une dose raisonnable de spoilers]
Rythmée par des dialogues piquants et une tension palpable, Tip Toe est un redoutable roller coaster émotionnel. La série raconte l’histoire de Leo, un gérant de bar de Canal Street, la célèbre rue de la soif gay de Manchester. Séropositif, divorcé et propriétaire de sa maison (hypothéquée), il a bientôt la soixantaine. Construite comme un quasi huis-clos, la série décortique les jours qui précèdent sa mort, et c’est là tout son intérêt… Car ce sont notamment les non-dits de la famille hétéro voisine qui vont le tuer. Le père, Clive, est l’autre personnage principal de l’histoire. C’est un électricien homophobe en galère, son mariage est en crise et il oscille entre frustration et détresse.
En parallèle, les deux premiers épisodes dépeignent avec acuité la vie d’un bar gay, les relations complexes de travail et d’amitié qui s’y jouent. Leo n’est pas un héros, et c’est en partie ce qui le rend attachant. C’est un commerçant, souvent arrogant, qui râle contre le droit du travail et Keir Starmer mais il sait aussi se mobiliser pour aider ses protégés... Les jeunes queers employés au bar forment une joyeuse bande de personnages secondaires, qui permettent de raconter la dégradation récente de la situation pour toute une communauté à travers de vifs échanges entre les différentes générations de queers. Ainsi, la série évoque les agressions physiques, la banalisation de la haine en ligne, les paniques morales autour du drag et des personnes trans mais aussi la résurgence des discours associant homosexualité et pédocriminalité ou la désinformation autour du VIH/sida.
En cela, Tip Toe est une histoire ultra actuelle, le reflet d’une urgence. Commandé en février 2025 par la chaîne Channel 4, son scénario a été écrit en un mois, et le projet validé en une semaine. Une rapidité de production possible uniquement grâce au CV de son auteur. Russel T. Davis est l’auteur de nombreuses séries à succès dont la très populaire saga de science-fiction Doctor who. C’est aussi un grand chroniqueur de la vie gay. Son dernier succès en date, It’s a sin, est une déchirante fresque sur le Londres des années sida. Bien avant cela, Davies s’est fait connaître en 1999 avec Queer as folk, une série qui dépeint les frasques d’un trio de jeunes hommes gay à Manchester. Une œuvre révolutionnaire pour l’époque, devenue culte. Sans éluder la persistance de l’homophobie, cette œuvre mancunienne était empreinte d’un certain optimiste.
Trente ans plus tard, l’esprit n’est plus à la fête. Canal Street a la gueule de bois, comme le dit très bien Melba, un vieil habitué du bar de Léo, dans une tirade inquiète. Bien moins lucide sur le danger ambiant que son ami, Leo est incarné par l’acteur biconique Alan Cummings. Celui-ci a déclaré au magazine Allure que c’était sans conteste « le rôle le plus éprouvant et intense » qu’il ait jamais joué. L’acteur écossais a pu accomplir cette performance faite de nombreux dialogues tendus avec le personnage de Clive, notamment grâce à sa complicité avec le comédien David Morrissey qui est un ami de longue date.
Par ailleurs, Clive n’est pas le seul « méchant » de Tip Toe, c’est ce qui fait sa pertinence. Elle montre une responsabilité collective et des effets de groupe. Le show dépeint aussi comment l’homophobie peut s’exprimer plus sournoisement chez les femmes ; et comment les discours « gender critical » désinhibent son expression. Néanmoins, la diffusion et les rhétoriques de la haine anti-trans au Royaume-Uni auraient pu être décrites avec plus de finesse, tout comme la dynamique du dernier épisode. Surtout, la fin de Tip Toe laisse un goût amer, liée à la violence des dernières scènes, mais cette sensation naît aussi car l’après climax reste hors champ. Or la presse britannique et le discours promotionnel tenu par le casting, tendent à présenter la production comme un « wake up call ». Mais à qui s’adresse-t-il ? Dans le climat dépeint, les spectateurices hétérosexuel·les peuvent-ils encore prendre conscience de leur participation (active ou passive) à des cycles d’oppression, sans mise en scène de leur remise en question ?
Dans plusieurs interviews autour de la série, Russel T. Davis a clairement exprimé ses peurs et ses doutes, et un certain recul critique face au pouvoir des productions culturelles. « Toute notre vie, nous nous sommes battus pour être plus visibles, et je n’ai jamais réfléchi à ce que cela donnerait au final », a-t-il déclaré au site inews. « Aujourd’hui, je me trouve ridicule. Comme si j’avais jamais imaginé que nous parviendrions à une société harmonieuse. Notre visibilité est utilisée contre nous. » Des mots que l’on retrouve peu ou prou dans la bouche de Leo, et probablement dans celle de milliers d’autres personnes queers aujourd’hui. Que faire de cette réalisation à échelle communautaire ? La fiction peut évidemment nous aider à voir plus loin, mais à court terme, la réponse est à inventer dans le réel.
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Aucune diffusion en France n’a été annoncée pour Tip Toe pour l’instant.
It’s a sin est disponible sur M6
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