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Pour qu'il n'y ait plus de victimes, rompre avec le punitivisme

Tribune

13 juillet 2026

7 min.

Tribune signée par 100 personnalités, associations et organisations enfantistes, antiracistes, anticarcérales et féministes. Dont Assa Traoré, Adèle Haenel, Nous Toutes National, la Coordination féministe, le Réseau d'entraide vérité et justice...

La mort de Lyhanna Rameau Bernard a provoqué une onde de choc nationale. Le 29 mai, cette enfant de onze ans a été enlevée, violée puis assassinée. Son corps n’a été retrouvé qu’une semaine plus tard. Bien qu’alertées à de multiples reprises, les institutions n’ont donné aucune réponse cohérente. Les services sociaux avaient été saisis, la justice informée, l’école était inquiète. Pourtant, rien n'a permis d'empêcher sa mort.

Le sort de Lyhanna Rameau Bernard nous oblige à regarder au-delà de l'émotion et de la surenchère pénale : si nous voulons protéger les enfants, nous devons transformer les rapports sociaux qui rendent possibles les violences.

L’affaire Jérôme Barella : un révélateur des violences systémiques

Le principal suspect inculpé pour le meurtre de la collégienne, Jérôme Barella, un homme de 41 ans, avait déjà fait l'objet de deux plaintes pour viol sur mineures, et son épouse a depuis porté plainte contre lui pour viol et violences conjugales.

Comme souvent, les responsables politiques tentent de se décharger de toute responsabilité en parlant d'un drame isolé et en rejetant la faute sur le corps judiciaire, en l'occurrence la magistrature.

Malheureusement, la mort de Lyhanna n'est pas une exception. Elle est le symptôme d'une négligence systémique organisée par l'État à travers des coupes budgétaires, la saturation des services publics et l'insuffisance chronique des dispositifs de prévention et de protection, que les associations et les victimes dénoncent depuis des années. Elle met également en lumière un système de domination qui place les adultes dans une position d'autorité absolue sur les enfants et, plus largement, une organisation sociale fondée sur leur subordination et sur l'appropriation du corps des enfants par leur famille. C’est précisément sur cette asymétrie que reposent de nombreuses violences sexuelles, et en particulier l’inceste.

« En réduisant les violences à des actes individuels, la réponse pénale occulte les rapports sociaux et les politiques publiques qui les rendent possibles. »

Enfin, elle met en évidence, par un effet de miroir inversé, la violence d’État racialisée et raciste. Alors que les gouvernements invoquent régulièrement le manque de moyens pour expliquer les défaillances de la protection de l’enfance et de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, ils trouvent sans difficulté les ressources nécessaires pour renforcer les effectifs policiers, les dispositifs de surveillance et le contrôle de la jeunesse des quartiers populaires. Cet État, qui a échoué à protéger Lyhanna Rameau Bernard, c’est le même qui a tué, le 27 juin 2023, Nahel Merzouk, un jeune garçon de dix-sept ans, d’un tir de police à bout portant au prétexte d’un refus d’obtempérer.

Réprimer n’est pas protéger

Le 9 juin, alors que l'emballement médiatique était à son comble, la ministre Aurore Bergé a annoncé vouloir « durcir les sanctions » et « renforcer l'arsenal pénal ». Ce discours est désormais familier. À chaque drame impliquant une femme ou un enfant, le gouvernement profite de l'émotion collective pour justifier davantage de répression.

Ce type d'annonces ne constitue pourtant pas une rupture. Depuis #MeToo, l’État français a répondu aux violences sexistes et sexuelles par un renforcement continu de son arsenal répressif : allongement des peines encourues, création de nouvelles infractions, multiplication des circonstances aggravantes, durcissement des procédures, surveillance accrue des jeunes hommes noirs et arabes. Pourtant, toutes les données disponibles montrent que ces politiques n’ont pas fait reculer les violences.

Ce constat est largement documenté : la menace de la sanction ne dissuade pas les auteurs, et l’intervention après les faits ne transforme ni les rapports de domination, ni les normes de genre, ni les conditions sociales qui rendent ces violences possibles. En réduisant les violences à des actes individuels, la réponse pénale occulte les rapports sociaux et les politiques publiques qui les rendent possibles. Elle laisse ainsi intactes les conditions matérielles, économiques et institutionnelles dans lesquelles elles se reproduisent.

« En faisant de la répression l'horizon principal de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles et de la protection de l'enfance, l’État refuse sciemment de questionner les conditions sociales qui les rendent possibles : inégalités, précarité, régimes d’exception en outre-mer, militarisation, isolement, destruction des services publics et affaiblissement des dispositifs de prévention. »

Les lois à dominante répressive, des solutions de façade

Dans cette dynamique, la loi-cadre intégrale est présentée comme une réponse « ambitieuse » aux violences sexuelles. Elle s'inscrit pourtant dans la continuité de ce réflexe sécuritaire.

Bien qu’elle promette de « s’attaquer aux causes » des violences, elle ne les identifie jamais

; par conséquent, elle ne propose ni évaluation sérieuse des moyens nécessaires à leur prévention, ni stratégie cohérente pour leur éradication. Faute d'analyser les violences dans leur contexte social, la répression s'impose comme la réponse dominante.

Ainsi, seule une faible part des mesures que contient la loi-cadre concerne l'amont des violences : formation, sensibilisation, dispositif de veille. À l'inverse, une grande majorité relève directement de la sphère pénale et répressive: nouveaux délits, nouvelles circonstances aggravantes, réformes procédurales, extension des mesures de sûreté et renforcement du contrôle judiciaire.

Cette orientation s'accompagne également d'une volonté d’effacement du rôle des associations spécialisées et des collectifs militants, pourtant reconnus pour leur expertise, tant dans l'accompagnement auprès des victimes que dans le travail de prévention et d'accompagnement des auteurs.

Ce choix politique intervient pourtant dans un contexte de surenchère pénale. Les prisons françaises connaissent une surpopulation record, au sein de laquelle les jeunes hommes non blancs issus des classes populaires sont surreprésentés, emprisonnés à tort ou pour des délits non violents pour lesquels les hommes blancs ne sont jamais inquiétés. Cette situation est régulièrement dénoncée par les institutions de contrôle, sans que l'accumulation des peines et de l'enfermement n'ait démontré son efficacité pour prévenir les violences. Pour autant, face à chaque problème social, la réponse semble être la même : punir davantage, plutôt que s'attaquer aux causes.

« C'est tout un système économique, politique et social, enraciné dans nos vies et nos manières de penser, qui doit être remis en cause et combattu. »

Cette logique n'est pas neutre. Comme l'ensemble du système pénal, elle touche d'abord les personnes racisées, pauvres, exilées et marginalisées.

En faisant de la répression l'horizon principal de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles et de la protection de l'enfance, l’État refuse sciemment de questionner les conditions sociales qui les rendent possibles : inégalités, précarité, régimes d’exception en outre-mer, militarisation, isolement, destruction des services publics et affaiblissement des dispositifs de prévention. Sous couvert de garantir la sécurité de tous, il renforce en réalité son dispositif de contrôle et de surveillance sur certains groupes spécifiques : les populations noires et arabes, les habitant·es des quartiers populaires et des territoires ultramarins, les personnes exilées et les travailleur·euses du sexe.

Cette fuite en avant pénale contribue à la normalisation de discours fémonationalistes et fémosécuritaires portés par l’extrême droite, en produisant un cadre dans lequel les enjeux de protection des femmes et des enfants sont de plus en plus réinvestis dans des logiques sécuritaires et identitaires, pavant ainsi la voie aux tentatives de normalisation de groupuscules comme Némésis.

Rompre le cercle de la violence et de la précarité

Une société qui vise à l'émancipation de toutes et tous, en particulier des groupes les plus exposés à l'exploitation, à la domination et aux violences, doit transformer les rapports sociaux qui rendent ces violences possibles, c'est-à-dire les systèmes de domination qui hiérarchisent les corps et les vies selon la race, la classe, le genre, l’âge, le handicap, la santé mentale, l'orientation sexuelle, la nationalité ou encore la religion.

C'est tout un système économique, politique et social, enraciné dans nos vies et nos manières de penser, qui doit être remis en cause et combattu. Cela suppose de construire urgemment des réponses collectives reposant sur l'éducation, l'entraide, les services publics et les solidarités de proximité plutôt que sur le réflexe punitif.

C'est pourquoi nous défendons comme mesures immédiates des investissements massifs dans les services publics, en particulier l'éducation et la santé. Éduquer aux questions de genre, au consentement et à la sexualité, tout au long de la vie, constitue un enjeu central pour garantir l'autonomie de chacun·e depuis le plus jeune âge et éradiquer la culture du viol et de l’inceste. Nous nous mobilisons également pour que les associations, comme le Planning Familial, disposent de moyens à la hauteur de leurs missions en matière d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle et de prévention des violences.

Ces efforts resteront toutefois insuffisants tant que la précarité économique empêchera des personnes exposées aux violences de quitter un foyer violent sous peine de se retrouver à la rue. Cette situation de dépendance favorise l’escalade des violences pouvant aller jusqu'au féminicide et à l'infanticide.

C’est pourquoi nous appelons à une hausse générale des revenus, à la garantie effective de l’accès au logement, et à la suppression des réformes anti-sociales qui fragilisent les protections collectives.

« Une société véritablement libre des violences n’est pas celle qui durcit sans fin son appareil pénal, mais celle qui agit en amont, en garantissant à chacune et chacun les conditions matérielles, sociales et politiques d’une vie digne, autonome et à l’abri des dominations. »

Dans un contexte marqué par la restriction des libertés publiques, associatives et syndicales, par les violences policières dans les quartiers populaires et la détention des personnes exilées au nom du maintien de l'ordre, la priorité politique affichée du « tout-sécuritaire » participe d’une logique d’escalade répressive.

Il est de notre devoir de remettre collectivement en question nos premiers réflexes de punition et de surveillance généralisée, qui ne produisent ni davantage de sécurité ni davantage de justice, mais contribuent à dégrader les conditions mêmes de prévention et de réparation.

L'affaire Jérôme Barella nous confronte ainsi à une question essentielle : voulons-nous continuer à répondre aux violences principalement par une approche répressive, ou avons-nous le courage d’interroger les conditions sociales qui les rendent possibles et de mettre en œuvre les moyens de les prévenir réellement ?

Nous appelons à rester pleinement mobilisé·es aux côtés des collectifs enfantistes, féministes et antiracistes, ainsi que des organisations engagées contre la répression et pour la défense des droits humains, face à l’instrumentalisation de la protection des femmes et des enfants à des fins sécuritaires, racistes, xénophobes et transphobes, et face à la multiplication des lois sécuritaires, récemment adoptées ou en cours d’adoption — telles que les lois SURE, RIPOST ou la proposition de loi visant à renforcer la protection des mineur·es. Sous couvert de protection, ces mesures risquent en effet de contribuer à un durcissement continu des politiques répressives de l’État.

Une société véritablement libre des violences n’est pas celle qui durcit sans fin son appareil pénal, mais celle qui agit en amont, en garantissant à chacune et chacun les conditions matérielles, sociales et politiques d’une vie digne, autonome et à l’abri des dominations. Organisons-nous pour penser ensemble l'horizon de la disparition totale des violences, et imposer par en bas un autre projet de société.

Signataires

Assa Traoré, fondatrice du Comité Adama ; Adèle Haenel, actrice, militante ; Nous Toutes National ; Coordination féministe ; Réseau d'entraide vérité et justice ; Dawud Bumaye, militante afroféministe ; Elsa Deck Marsault, militante ; Irene García Galán, autrice et militante féministe ; Sarita Guillot, militante, cofondatrice de l'Organisation internationale des intersexes (OII) ; Aurore Koechlin, sociologue ; Tal Madesta, journaliste et auteur ; Mimi Aumn Neko, présidente d'association ACCEPTESS-T ; Maud Royer, militante ; Michèle Sibony, militante ; Féministes révolutionnaires

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