Meurtre de Sonia Bellina : les mascus s’acharneront-ils jusque dans nos tombes ?
Madelaine Rousset
03 septembre 2026
6 min.

Depuis quelques semaines, le féminicide de la TikTokeuse et travailleuse du sexe Sonia Bellina, soulève une question d’importance : les putes sont-elles des femmes comme les autres, méritant de droits, dignes d’être pleurées ? Pour la manosphère, qui a été particulièrement virulente sur cette affaire, il semblerait que non.
Le corps de Sonia Bellina a été retrouvé calciné le mercredi 12 août, au milieu des vignes du Gard. Très vite les posts cyniques se sont multipliés… Le média Sirènes Fr, cumulant 100 000 abonnés sur X, a ainsi pondu quelques posts fort cyniques, décrivant Sonia Bellina comme « une femme qui aura consacré sa vie à montrer son buste laitier sur les réseaux », dont la mort « servira de leçon, à défaut de modèle » car elle restera « impérissablement une pute ».
Venant d’un compte qui s’émouvait quelques mois plus tôt de la mort de Jean-Marie Le Pen ou de Quentin Deranque, j’ai trouvé cela particulièrement éloquent. L’un a co-fondé le FN avec d’anciens Waffen-SS, l’autre a participé aux marches néofascistes du Comité du 9 Mai. Une empathie à double vitesse. On pourrait presque croire que chez Sirènes Fr, il est plus honorable de faire claquer les bottes que les stripper shoes ! Ces prises de positions non toutefois rien d’étonnant : Le média a été co-fondé par Jules Lecompte, ancien employé du média d’extrême droite Frontières, stagiaire de Gérault Verny (député UDR et actionnaire de Frontières) et candidat RN à Arles aux dernières municipales.
Il me semble que le traitement médiatique dont Sonia a été la victime sur X est une conséquence de la montée du fascisme en France, des dérives masculinistes et des violences envers les femmes, dont les TdS.
J’entends par là qu’il y a la haine des femmes, et il y a la haine relayée, exacerbée, justifiée. Dans un premier temps, les posts de Sirènes Fr n’ont pas tant servi à informer qu’à donner naissance à une vague de haine inouïe de la part de la manosphère sur X. Il s’agissait, pour le public de Sirènes, de partager ce qui leur semble être un état de fait : les putes sont des sous-femmes qui méritent d’être punies, la mort n’étant que l’étape finale et presque inévitable, d’un parcours invitant au féminicide.
Ainsi, en réactions à leurs posts, pouvait-on lire des commentaires tels que : « ça faisait un moment qu’on voyait qu’elle avait le feu au cul », « il nous a débarrassé d’un gros parasite social », ou encore « pas de pitié pour ses lopsa et celles/ceux qui la défend car ils s’aide entre PUTE (sic) ». La putophobie s’étend bien au-delà des médias : elle trouve ses ouailles sur internet et s'auto alimente grâce à eux jusque dans la vraie vie, ce qui crée des causes supplémentaires à une putophobie déjà ambiante. Après tout, on l’a bien cherché, non ? C’est ce qui arrive, quand on choisit l’argent facile !

Tuer les TDS pour mettre toutes les autres au pas.
Sonia Bellina cumulait 260 000 abonnés sur TikTok et en 2022, plus d’un tiers des internautes se rendaient sur des sites pornographiques au moins une fois par mois : ça fait beaucoup de monde qui adore nous détester. En termes de dissonance cognitive, on fait rarement mieux qu’un masculiniste : qu’est-ce que ce sera pour monsieur ? La madonne ou la putain ? Dans leur perception, la femme n’est que l’archétype de l’un ou de l’autre. La tradwife ou la « TikTokeuse soft-porn », chacune remplissant des fonctions sociales bien précises : fonder une famille, ou proposer un divertissement sexuel. Dans les deux cas, elles peuvent bien finir tuées, car les plus aguerris d’entre eux sauront vous expliquer que la madonne n’est, au fond, qu’une putain en puissance. Il suffit d’un bodycount de 2 ou d’une jupe trop courte.
« Il faut bien quelqu’un pour remettre les femmes au pas, quitte à utiliser la mort des plus déshonorées d’entre elles pour effrayer toutes les autres. »
L’histoire d’amour entre le masculinisme et l’extrême-droite ne vient pas de nulle part, le premier étant souvent une porte d’entrée vers les idéologies réactionnaires,identitaires et suprémacistes de l’autre. Cela ne concerne pas que les travailleuses du sexe : on sait bien que globalement, les femmes, les personnes non-blanches et les personnes LGBTQIA+ sont des cibles de choix du masculinisme et de l’ED. Quand on réprime une minorité, on les réprime toutes, c’est l’essence même de l’extrême-droite. Elle fonctionne, comme le masculinisme, par la domination. Étrangers et étrangères de la morale, retournez dans votre pays de décadence et de stupre, et puissent régner les hommes sages ! À une période où les gros bonnets de la manosphère tels que les frères Tate, Clavicular, ou, pour rester dans notre Hexagone, Papacito, Julien Rochedy ou AD Laurent (lui-même TDS, mais dans leur logiciel, ce n’est pas pareil !) ont un succès grandissant, il y a de quoi s’inquiéter. Car si ces influenceurs, coaches en séduction et autres podcasters se servent de la détresse affective des jeunes hommes afin d’en créer un modèle économique (exactement ce qu’ils reprochent aux putes, oui, mais là encore, c’est différent !) ils n’en restent pas moins dangereux sur le plan politique. Il faut bien quelqu’un pour remettre les femmes au pas, quitte à utiliser la mort des plus déshonorées d’entre elles pour effrayer toutes les autres.
« On dit qu’aucune petite fille ne rêve d’être pute, je dis qu’aucune femme ne rêve de violence. L’ennemi n’est pas le travail du sexe, c’est celui qui nous regarde avec abomination. »
Silence, on nous assassine.
Depuis la mort de Sonia et pour la première fois de ma vie, je me suis surprise à avoir peur de mourir. Non pas parce que j’ai peur de la mort en elle-même, mais parce que je me suis enfin posée la question de comment serait traité mon cadavre, cette chair si dégoûtante sur laquelle je n’aurais plus ni contrôle, ni droit de regard et qu’on laissera sur un piquet pour les vautours. Aura-t-on pitié de moi ? Serai-je insultée sur les réseaux ? M’utilisera-t-on comme cautionary tale auprès des jeunes filles « bien rangées » pour les contrôler ?
Entre le meurtre de Sonia Bellina et celui d’une prostituée retrouvée morte à Béthune quelques semaines auparavant, le 13 juillet, j’ai observé une certaine panoplie émotionnelle dans les médias français. De l’indifférence totale, au mépris, à la pitié puis (quelle chance !) à la compassion. Pour autant, peu nombreux sont ceux qui ont présenté Sonia comme une travailleuse du sexe, la plupart la présentant comme une influence TikTok.. Comme si son métier était si avilissant qu’il fallait le cacher pour qu’on puisse la pleurer elle, en tant que femme et non pas en tant que pute. Sonia a allumé, bien malgré elle, de nombreuses discussions. Et finalement, sans les posts de Sirènes Fr et la vague de haine qu’ils ont causé, Sonia serait-elle devenue la martyre qu’elle est aujourd’hui pour la communauté des TdS en France ? L’aurait-on reconnue comme une femme avec son passé, ses rêves et ses espoirs, là où la sphère masculiniste la décrit comme une « impérissable pute » ? Aurait-elle donné de l’élan à la lutte pour les droits des travailleurs et travailleuses du sexe ? Quoiqu’il en soit, il s’agit du féminicide putophobe qui aura le plus remué la France ces dernières années, en pire, en bof, ou même en bien. Car il y a bien quelques prises de conscience, parmi les mouvements féministes ! Oui, nous souffrons, mais pas de notre travail en lui-même. Nous souffrons de la perception que le masculinisme ou le féminisme abolitionniste et/ou institutionnel se font de ce dernier. Reste à espérer des progrès de la part de la gauche quand à la question du travail du sexe. À soutenir la « lutte contre le système prostitutionnel » ou « l’abolition de la prostitution », ce sont nos conditions d’exercice et d’existence, qui se retrouvent menacées. Nous sommes travailleuses, on nous rend victimes !
On dit qu’aucune petite fille ne rêve d’être pute, je dis qu’aucune femme ne rêve de violence. L’ennemi n’est pas le travail du sexe, c’est celui qui nous regarde avec abomination. Que Sonia ne serve pas de leçon, mais qu’elle puisse en donner une bonne aux masculinistes et aux suprémacistes de X et d’ailleurs : quoique vous pensiez des putes, et puisqu’on est tous la pute d’un autre, exigeons inlassablement droits et dignité.
À la mémoire de Sonia, à la mémoire de nos collègues, de toutes les nations et de toutes les époques.

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