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Au festival Kreiz An Noz, la Bretagne queer revendique ses traditions

Anaïs Lecoq

01 septembre 2026

10 min.

Du 21 au 23 août, près de 1000 personnes se sont retrouvées à Lorient pour la première édition de Kreiz An Noz, festival queer et féministe des cultures bretonnes. Un espace bienvenu, là où il n’est pas toujours simple d'affirmer conjointement ces deux identités, y compris pour les artistes LGBTQIA+ breton·nes. 

« On est lesbien·nes et on est breton·nes, point », lance simplement Bebey devant son Gouine Ha Du, variante lesbienne du Gwenn Ha Du, le fameux drapeau breton noir et blanc. Plus loin, c’est la version arc-en-ciel que tient fermement un·e participant·e, alors que le vent dévoile ses couleurs. À deux pas du port de Lorient, sous l’ombre des platanes, la guinguette estivale Ar-Dreuz accueille la première édition d’un événement où s'entremêlent les fiertés : Kreiz An Noz , festival queer et féministe des cultures bretonnes.

« Il y a des personnes venues pour la culture bretonne et qui n’ont pas connaissance de la communauté queer, c’est un beau mélange. »

Yann, festivalier·e

Les festivalier·es sont de tout âge et de tout genre. Certain·es sont venu·es pour assister à un atelier d'initiation inclusif à la langue bretonne, d’autres pour feuilleter les livres franco-bretons de la maison d’édition engagée Goater, partager un cidre et une partie de cartes, ou acheter une linogravure de trapézistes saphiques et de goéland antifa vendue à prix libre par Bebey, fondateur·ice de Bebey Atelier Queer. « C’est compliqué d’exprimer ce que représentent ces identités mais la musique et le chant permettent de le faire de manière incarnée », sourit l’artiste, qui a particulièrement apprécié « les clins d'œil lesbiens » dans les paroles du groupe féminin Enneade, programmé samedi soir. « Il y a des personnes venues pour la culture bretonne et qui n’ont pas connaissance de la communauté queer, c’est un beau mélange », se réjouit Yann, son fiancé. 

© Claire-Marie Luttun
Bebey devant son stand © Claire-Marie Luttun

L’événement est porté par Salomé Hacques et son association Les Singulières, dont le but est de « valoriser les artistes femmes et queers de la culture bretonne ». Le nom du festival, qui signifie « Cœur de la nuit » en français, est une référence aux paroles d'une comptine que chantait la grand-mère de Salomé. Kreiz An Noz naît d’un constat édifiant : « Dans les festoù-noz [bals festifs bretons basés sur la pratique de danse traditionnelle en groupe NDLR], 77% des artistes sur scène sont des hommes », assène la Lorientaise de 28 ans. « Pourtant la Bretagne a un gros matrimoine. Mais dans nos danses, on dit encore que ce sont les hommes qui guident et les femmes qui suivent. » Pour contrebalancer le poids du patriarcat, pendant les trois jours de Kreiz An Noz une lecture de contes en drag, bal féministe, projection de documentaire et conférence-concert se sont succédés.

La drag queen Claude Régine © Claire-Marie Luttun

Depuis une dizaine d’années, les initiatives visant à plus d’inclusivité dans la culture bretonne se multiplient : en 2016, le collectif nantais As Queer As Folk commence à enseigner les danses de manière dégenrée. Le collectif Danseries Dégenrées a pris sa suite en 2025 tandis que les planning familiaux du Morbihan et d’Ille-et-Vilaine organisent plusieurs bals queers au fil des ans. Autour de ces événements gravitent des artistes qui s’approprient et revendiquent les codes bretons au sein de la communauté LGBTQIA+, comme la drag queen Anna Lingua, qui arbore régulièrement une coiffe bigoudène sur la tête. 

Salomé Hacques, organisatrice de Kreiz An Noz © Claire-Marie Luttun

Traditionnel ne veut pas dire réac

Après avoir embarqué son audience à la découverte des Morgans de l’île d’Ouessant, un peuple imaginaire des profondeurs océaniques, Claude Régine s’empare de son accordéon diatonique pour entonner le chant des Penn Sardin, l’air qui a rythmé la grève des sardinières en 1924 à Douarnenez dans le Finistère. Subjuguée par la drag queen aux lèvres bleues comme sa marinière, l’audience murmure les paroles : « Écoutez l’bruit d’leurs sabots, voilà les ouvrières d’usine. Écoutez l’bruit d’leurs sabots, voilà qu’arrivent les Penn Sardin. » 

« Je voyais ces deux cultures comme opposées, en pensant aux codes très genrés de la musique et des danses bretonnes. Finalement j’y trouve des échos… »

Claude Régine/ Alexis Fouesnant
© Claire-Marie Luttun

Quand Alexis Fouesnant crée son alter ego drag en 2023, il ne s’imaginait pas conter des légendes bretonnes aux enfants. Ni se lancer dans des chants traditionnels avec son instrument, qu’il avait laissé de côté à l’adolescence, après 10 ans de pratique : « On se foutait de moi, j’ai fini par trouver ça ringard. » D’autant que revendiquer une culture régionale en France ne va plus forcément de soi, le nombre de bretonnant·es est par exemple passé de 214 000 en 2018 à 107 000 en 2024. Un sentiment de distance qui s’est accentué il y a six ans pour Alexis, quand il quitte Rennes pour Paris. Mais l’appel de ses racines bretonnes revient par vagues, notamment au décès de sa grand-mère, travailleuse dans les conserveries de poisson à Lorient.

L’artiste se questionne sur ses deux identités et la façon dont elles interagissent et évoluent : « Je voyais ces deux cultures comme opposées, en pensant aux codes très genrés de la musique et des danses bretonnes, dit-il. Finalement j’y trouve des échos, notamment avec la langue bretonne qui a été interdite, qu’on a réprimée… Ce n’est pas parce que c’est une culture traditionnelle que c’est forcément poussiéreux et réac. »

Claude Régine © Claire-Marie Luttun

« Une tradition qui n’évolue plus, ce n’est plus une tradition », abonde Kévin Le Pennec, harpiste queer prêt à monter sur scène quand Claude Régine termine d’annoncer les gagnant·es de la tombola du jour. « Qui dit évolution dit crispation et la peur de perdre quelque chose, mais voyons plutôt ce qu’on y gagne. » 

« Pourquoi devrais-je choisir ? »

Si valoriser son héritage breton dans les espaces LGBTQIA+ ne coule pas toujours de source, assumer sa queerness dans la pratique d’un art traditionnel non plus. Formé au Conservatoire de Brest et au Pont Supérieur de Rennes, Kévin Le Pennec a mis des années avant de se « sentir légitime » à assumer son identité queer dans sa musique : « Pourquoi je séparerais les deux, pourquoi devrais-je choisir ? »

Kévin Le Pennec, harpiste queer © Claire-Marie Luttun

Mais ce choix n’est pas sans conséquence sur sa carrière. À la sortie de son album Coming Out, en février dernier, il reçoit « des messages vocaux terriblement homophobes » de la part de confrères harpistes. Certains festivals où il avait l’habitude de se produire deviennent aussi réticents à l’inviter : « Je joue bien et je chante bien mais si je pouvais me taire là-dessus, ça les arrangerait, déplore-t-il. Je ne vais pas changer ma musique pour être accepté par l’hétéronormativité. » 

© Claire-Marie Luttun
© Claire-Marie Luttun

Il se revendique désormais de la scène trad’actuelle, jouant avec les curseurs des sons traditionnels bretons, les mêlant à des sonorités plus pop. Dans ses chansons à la plume poétique où l’on danse tantôt le Rond de Loudéac, tantôt la Ridée 6 temps, il chante d’une voix douce et claire les histoires d’amour et les peines de cœur homosexuelles, la confection d’un drapeau des fiertés et les bals dégenrés, où les hommes peuvent se tenir la main et où les femmes portent des pantalons. 

Kévin Le Pennec, harpiste queer © Claire-Marie Luttun

Sur scène, lunettes à strass sur le nez et chemise violette à sequin flamboyante, le harpiste n’y va pas par quatre chemins quand il s’adresse au public : « Aujourd’hui, les fachos utilisent la culture et les musiques traditionnelles comme un terreau pour leurs idées. On doit montrer qu’on est là et se les réapproprier. » Alors quand les danseur·euses se lèvent pour former une ronde, les doigts s’entrelacent sans se soucier de celui ou celles à qui ils tiennent la main. 

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