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Le Bal Trav, cabaret queer en feu dans une industrie en pleine mutation

Léane Alestra

19 juin 2026

8 min.

Avec ses numéros bricolés jusqu’au génie et son sens très sûr du collectif, le Bal Trav condense tout ce que la scène cabaret queer porte de fascinant : symbôle d’une culture populaire, politique, drôle, indisciplinée et en pleine ébullition.

En ce 14 mai pluvieux, le Consulat, dans le XIe arrondissement de Paris, semble changer de peau à mesure que la nuit tombe. On traverse d’abord les stands militants — la CGT, le FLIRT, Front Transfem, le Festival Bi+Pan, entre autres — puis la scène s’ouvre, et le Bal Trav commence.

La Baphomette lance la soirée. Chaire Vulgaire lui succède avec une performance autour du réarmement démographique, jusqu’à faire surgir un drapeau français de son appareil génital. Viennent ensuite en marin tombeur Grand Gaillard, puis Az Selamba, dans un show légendaire où le feu entre littéralement en danse. Le tout est animé par la meneuse de revue La Rochechouart, aka Manon, véritable cœur battant du Bal Trav.

À la rédaction, ce show a fait l’effet d’un vrai coup de cœur. Nous sommes donc parties à leur rencontre pour comprendre comment faire communauté autour du cabaret aujourd’hui. Mais aussi, que raconte cette scène alternative queer en pleine expansion ?

« On fait collectif sans en être officiellement un »

Le Bal Trav naît, comme souvent, d’une conjoncture fragile entre des rencontres, des envies et un lieu qui accepte de se rendre disponible. Avant son existence, Manon avait fondé Saltimbranque, collectif actif jusqu’en janvier 2024, avec notamment Béton Mouillé. Début février, Mow la contacte. Régisseur depuis quatre ans, il vient d’arriver dans un lieu du XVIIIe arrondissement parisien qui abrite le fameux cabaret lesbien La Bouche. Sur place, les artistes des autres cabarets leur prêtent des lumières et du matériel.

« Le nom Bal Trav est un « jeu de mots en référence au Bal crade à Aurillac, une soirée dansante punk » explique Manon. Il tord aussi la formule du « bal trad », le bal traditionnel. Car chaque édition du cabaret se prolonge en DJ set. »

Manon

Peu à peu, une équipe prend forme. « On fait collectif sans en être officiellement un pour l’instant », résume Manon. Le noyau dur se compose de Mow, Manon et Selamba. Autour, gravitent Béton Mouillé, Alex, Jeanette, et d’autres présences qui entrent dans l’histoire au fil des éditions.

Au Bal Trav, monter une compagnie est une toile qui se tisse au fur et à mesure, et au grès des besoins d'appuis concrets. Mow raconte ainsi son arrivée accidentelle en tant que régisseur lumière : « J’ai fait ma première pour le Bal Trav par hasard, en mai 2024. Le régisseur qui devait être là était malade, il est parti juste avant le show, donc je me suis retrouvé à faire ça pour la première fois de ma vie deux heures avant le spectacle. » Une anecdote qui dit beaucoup de ce milieu, où l’on apprend sur le tas parce que personne n’a le luxe d’attendre que tout soit parfaitement prêt.

Assurément punk

Le Bal Trav porte donc en lui quelque chose de bricolé, oui, mais au sens noble du terme — qui recouvre son côté inventif et insolent. Pour Manon, le spectacle appartient à une scène particulièrement vivante :

« On a beaucoup de choses différentes, dont des circassien·nes, des choses wahou et très punk. J’ai essayé d’effacer la punk en moi pour être socialement acceptable, ça ne marche pas ! »

Ce penchant se retrouve aussi dans la joie manifeste qu’a la troupe à se salir les mains… et la scène avec. Manon se souvient d’une édition particulièrement chaotique :

« Une fois, on a mis la salle en carnage. Il n’y avait que des performances dégueu, dont une personne qui faisait un cake sitting avec full chantilly et tarte au citron, dans laquelle elle s’asseyait plusieurs fois très énergiquement. Le gâteau est allé très loin dans la salle... On a mis des plombes à tout nettoyer… »

Le Consulat offre ainsi au Bal Trav un terrain de jeu précieux. Mow, qui pense l’espace autant que la technique, explique : « Ça change des caves auxquelles on est habitué·e·s ! »

Cette audace scénique tient beaucoup à l’énergie créative de l’équipe. Mow raconte : « Manon est hyper carrée dans son taf, et totalement zinzin d’un coup dans ses idées créatrices. On est deux gosses qui arrêtent pas d’avoir plein d’idées, dont foutre le feu sur scène et hurler des slogans au mégaphone. »

Sans diplôme, mais pas sans rage

Une part de la force populaire du cabaret semble se jouer dans cette liberté bouillonnante. Manon y voit aussi l’une des raisons de l’essor actuel de cette scène qui compte notamment Le Cabaret Décadent, Pins and Needles, Le Cabaret de poussière,...  : « C’est très facile de monter un cabaret. Il suffit d’avoir trois artistes qui ont des numéros de deux fois cinq minutes. Écrire une heure de show, c’est plus long, c’est plus dur. Le cabaret a ce côté plein de scénettes plus en rapport avec l’air du temps. Peut-être pour des raisons de capacité d’attention ? Mais ça se trouve, ce n’est pas vrai et je dis des mensonges de vieille. »

Mow insiste sur cette plasticité : « Ce qui est chouette aussi, c’est que ce sont des spectacles pas figés, en perpétuelle évolution. » Les numéros circulent, se transforment, se répondent. 

Au Bal Trav, la fête donne à la politique un rythme et parfois même un refrain. Le spectacle reprend ainsi « Salut à toi », du célèbre groupe punk Bérurier Noir, dans un final réécrit depuis 2021 et régulièrement ajusté. Manon raconte : « Il y a des petites choses qu’on modifie petit à petit. Par exemple, une des strophes disait “salut à toi l’Eurovision”, mais vu ses prises de position sur Israël, on l’enlève. Et récemment, on a enlevé “salut à toi lesbienne misandre” parce qu’en discutant avec d’autres meufs trans, on s’est dit que la misandrie en 2026, c’est bon, on avait fait le tour. » Elle ajoute : « Le Bal Trav, c’est un endroit où les queers prennent la parole. » Une parole qui tient aussi parce que la troupe se démène pour lui arracher des conditions concrètes d’existence.

Produire sans se dévorer

Si cette scène incandescente du cabaret queer continue de s’étendre, alors même que la conjoncture politique et économique lui laisse peu d’espace, c’est aussi grâce à ce que Manon appelle une « grande solidarité syndicaliste de gauche ». Elle décrit une détermination collective à « se créer pour essayer d’obtenir des cachets d’intermittent·es du spectacle » et une volonté de « se professionnaliser pour défendre nos outils de production », abonde Mow.

La question de la professionnalisation traverse toute la scène. Le ministère de la Culture commence à s’y intéresser, notamment avec le plan cabaret lancé l’an dernier. Mow y voit un moment à saisir : « Il y a un petit élan que nous, la scène indépendante, il faut qu’on essaye de saisir. »

Mais le chemin vers la professionnalisation reste semé d'embûches. Comment créer des standards de rémunération sans écraser les copain·es qui essaient de faire exister leurs plateaux ? Pour Manon : « La professionnalisation va de pair avec une solidarité, parce que tout·e seul·e, si tu te casses la gueule, personne ne te relève. Alors que si tu as aidé les autres autour, tu as créé un microcosme qui peut te soutenir. » Elle poursuit :

« On vient d’un milieu où il n’y a pas d’oseille. Sur toutes les étapes de la route, tu es entouré·e par des gens avec qui tu fais spectacle, avec qui tu échanges tes savoirs et qui t’en apportent aussi. C’est cet assemblage notre force. C’est pour ça aussi que je ne me reconnais pas dans le syndicalisme type “si tu n’es pas payé·e tant, tu ne joues pas”. Je tiens au fait qu’il y ai toujours du don et du contre-don. »

Cette solidarité, Manon la mesure aussi à l’aune de ses débuts dans la scène drag queen, à propos de laquelle elle ne mâche pas ses mots : « C’est un milieu que j’ai trouvé naze parce que c’est du copinage, de l’entre-soi. Souvent, les Queens ne sont même pas payées et après, on se rend compte quelques mois plus tard que la personne qui faisait la programmation est partie avec la caisse de la billetterie. » Elle poursuit : « La scène drag, spécialement drag queen, est plus individualiste que celle du cabaret queer. C’est une scène entre blancs, minces, valides. Or ça ne peut plus continuer à être un milieu qui dit “yeah, le drag c’est politique”. Ok, et après ? Le drag c’est politique, très bien, booke des kings, des créatures et des personnes racisées alors. »

Pour éviter que l’opacité, la concurrence et les logiques individualistes ne viennent abîmer la scène, le Bal Trav pose rapidement un cadre. Pour cette nouvelle saison, Mow explique que l’équipe a adopté une ligne claire qui garantit : « des cachets minimum à tout le monde, c’est précieux d’avoir un truc déclaré avec des vraies dates. » 

Manon précise : « On y arrive car on ne se paye pas sur le temps de préparation, et aussi parce qu’aujourd’hui on a une salle de plus de 100 personnes qui fait rentrer de l’argent. Quand tu es dans une cave, même si tu fais salle comble à chaque fois, c’est impossible. » Mow ajoute : « On a négocié pour garder des tarifs accessibles et faire, comme beaucoup de cabarets, des tarifs de soutien pour celles et ceux qui ont de l’argent. »

Enfin, l’équipe essaye de varier ses sources de revenus… « On a ce running gag de performance avec la 8.6 parce qu’on veut être sponsorisé·es par 8.6, on la met en scène à chaque fois. Faut aller chercher la thune là où il y en a… » nous confie Mow.

Ce cadre encore fragile, mais déjà posé, permet aussi à la troupe en constitution de regarder au-delà des prochaines dates. Manon confie ainsi : « J’aimerais bien qu’on fasse de la tournée, et ce sera peut-être possible dès la saison prochaine. Gros scoop. »

En attendant, la prochaine occasion de les voir sera le Bal Trav Surprise, organisé au Cirque Électrique le dimanche 26 juillet, pour un format hybride entre fête dansante et performances, co-organisé avec le Bal Travailleur Surprise.

Au fond, le Bal Trav nous rappelle que le cabaret queer est peut-être l’un des rares endroits où le spectacle vivant porte encore pleinement son nom. En sueur, en feu, et en collectif.

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