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Viser Juste d’Adèle Haenel : « La féminité normative est imposée par une violence extérieure »

Arya Meroni

27 août 2026

10 min.

Le 21 août 2026, Adèle Haenel sortait Viser Juste, son premier livre. A cette occasion, on s’est entretenu avec elle pour en parler, ainsi que de son rapport au théâtre ou à la lutte féministe.

L’ouvrage, qui mêle les genres littéraires (du théâtre à l'essai, en passant par des fragments de romans et quelques passages biographiques) est une enquête, pour reprendre les mots de l’autrice. Une enquête sur les violences pédocriminelles dans le monde des arts vivants, sur la manière dont celles-ci produisent le genre féminin, mais aussi sur les possibles fuites du système hétérosexuel. Avec une prose incisive et léchée, la comédienne produit un récit suffisamment rythmé pour qu’on puisse le parcourir d’une traite. Une des forces du livre réside d’ailleurs dans le découpage des chapitres, alternant notamment entre bouts de scènes de théâtre et éléments d'analyse.

La première partie de Viser juste décortique le lien entre les violences pédocriminelles et le milieu des arts vivants. Au fil des pages, on comprend que ces violences banales agissent à la fois comme un marqueur de la domination, mais aussi comme une manière de fabriquer des actrices : « Il faut que l’enfant comprenne bien, le réalisateur ne fait que transmettre cette vraie-vérité pour le bien du vrai cinéma, il n’y est pour rien, lui, si la vraie-vérité est pédo, il faut bien qu’il se charge de préparer l’enfant à la nudité, c’est-à-dire l’habituer à se montrer nu devant lui et la caméra puis devant des dizaines d’adultes, pour des milliers de spectateurs. » Le récit déroule aussi la production du genre féminin via ces violences. Si l’enfant n’est pas genrée au début, il devient « elle » après une réitération de celles-ci. On devient une femme en étant dominée sexuellement, disponible à la matrice hétérosexuelle.

La seconde partie de la narration, nous mène justement vers une sortie de cette matrice. La mise en scène introduit le personnage d’une adolescente « morte vivante » qui, en tombant amoureuse d’une camarade de lycée, ressent la possibilité de pouvoir arrêter de jouer le jeu qui lui avait été imposée jusqu’à lors, à savoir être une femme. L’enquête nous mène alors vers cette possibilité, le lesbianisme.

Le livre se conclut sur la manière dont le jeu théâtral peut aider à questionner différemment la réalité, enquêter sur ce qu’elle peut être, et par là, sortir du langage imposé par les systèmes de domination.

Problematik : Pourquoi avoir écrit Viser juste ?

Adèle Haenel : Initialement, j’avais envie d’écrire une méthode de théâtre car je voulais expliciter mon rapport au jeu d’acteur. Essayer de proposer une manière de jouer où l’enjeu principal serait de tenter de comprendre les situations à partir de l’interprétation. Une manière de jouer où l’expression passe par la composition en couches contradictoires. Par exemple en séparant les vitesses de corps et celles de la voix, ou alors le positionnement dans l’espace et le contenu du texte audible. En gros d’interroger ce qui va de soi, par exemple que le centre du plateau serait neutre et que le texte audible serait la seule chose à faire sens. Une manière de jouer qui met en perspective ce qui est dit avec la situation d’énonciation et qui permet de rendre sensible ce qui se joue. Cela permet de faire une expérience qui n’a pas trait à la “mise en symbole”, la manière dont les évidences entravent la possibilité de comprendre autrement. 

Je vais te donner un exemple. Sur l’interprétation de la colère. Si tu n’articules pas l’expression de la colère avec la situation, tu peux passer à côté de ce qui se joue. Si par exemple l’interprète se met à crier, à s’exprimer sans filtre et à s’agiter dans tous les sens et que n’est pas interrogé son rapport à l’espace, au ton, à l’aisance du corps etc., tu passes à côté de l’enjeu. Si on commence au contraire à se poser la question de l’expression d’une colère entravée, par exemple parce qu’elle est la colère qui s’exprime depuis une position de subordination, il peut être intéressant de chercher l’expression de la colère dans un trop grand calme ou dans une voix chuchotée. Cette manière de se décoller des évidences permet éventuellement de mettre à jour les règles sociales qui structurent l’espace et la lutte des personnes avec celle-ci. Ça permet donc de réfléchir depuis le corps en situation.

Finalement, la méthode est devenue souterraine parce qu’il me semblait plus intéressant de chercher dans la littérature la sensation de ce que je viens de dire plutôt que dans sa transmission au travers du médium texte. Il s’agit encore de faire une expérience plus que de transmettre quelque chose. C’est pourquoi l’histoire est celle d’un parcours de resubjectivisation au travers du jeu, à partir de la désubjectivation engendrée par une violence pédocriminelle.

« Dans les scènes, le point de vue est systématiquement celui de la personne qui parle le moins, qui est aussi celle qui est victime. En enquêtant ensuite sur les scènes, je cherche à remettre le langage à sa place. À l’instar de ce que peut faire Monique Wittig, j’enquête sur le rôle du langage dans la construction d’une hégémonie dominante, sur ce qui participe à la construction du régime hétérosexuel. »

Adèle Haenel

Le livre est découpé en plusieurs fragments, qui s’enchaînent et font cohabiter des formes différentes. C’est une de ses forces d’ailleurs, le rythme et l’alternance, qui permet de relire ce qui s’y passe depuis des angles différents.

J’écris mes scènes un peu à la manière d’un Forensic Architecture littéraire, Forensic Architecture est un groupe qui tente de reconstituer les situations de violences d’État pour permettre aux individus de porter plainte. En cherchant à objectiver les situations je peux ainsi me concentrer sur leur remise en perspective au fil de l’écriture. Comprendre ce qui s’y passe, la décortiquer, pour avancer. 

Dans les scènes, le point de vue est systématiquement celui de la personne qui parle le moins, qui est aussi celle qui est victime. En enquêtant ensuite sur les scènes, je cherche à remettre le langage à sa place. À l’instar de ce que peut faire Monique Wittig, j’enquête sur le rôle du langage dans la construction d’une hégémonie dominante, sur ce qui participe à la construction du régime hétérosexuel.

Les scènes scénarisées sont là pour saisir un moment, pour comprendre ce qui a été vécu quand il ne se passe rien, pour reprendre les mots de Nathalie Sarraute. En d’autres termes, pour investiguer la violence dans la banalité du quotidien. Ce motif du « rien » revient à de nombreuses reprises dans le livre. Notamment de manière explicite dans une scène, à propos d’une violence pédocriminelle : « ce n’est rien, il ne s’est rien passé. » Cette manière dont le récit du puissant vient invalider le vécu du dominé, lui refusant même la légitimité à ressentir ce qu’iels ressent, est une manière de forcer les dominé·es d’un système à adhérer au récit qui les nient et les brutalisent. Comme on peut le constater chaque jour, cette technique est largement utilisée par les élites pour préserver leur innocence, allier confort matériel et spirituel grâce à l’invalidation des paroles dominées et à l’étalage d’un mensonge éhonté.

« J’ai essayé de montrer que la féminité normative n’est pas une essence mais quelque chose qui est imposé par une violence extérieure. »

Adèle Haenel

Dans les premières pages du livre, on comprend que les jeunes personnes, qui ne sont d’abord pas genrées, finissent par devenir des femmes via les violences pédocriminelles qu’elles subissent.

Le genre, dans sa définition cis-hétérosexuelle, est façonné par la violence. Cette violence ne passe pas uniquement par l’agression mais aussi dès le début du livre par les paroles des hommes adultes qui genrent l’enfant au féminin dans une expression normative de ce féminin, sexualisée, appétissante et disponible à leur prédation. J’ai essayé de montrer que la féminité normative n’est pas une essence mais quelque chose qui est imposé par une violence extérieure. La manière dont on doit exprimer dans son corps, via un ensemble de signes, la validation de l’ordre hétérosexuel, c’est-à-dire faire de son propre corps un territoire de l’hétérosexualité.

 

Pour s’extraire de ces violences, et donc de l’hétérosexualité, tu poses la question du lesbianisme. C’est en tout cas en découvrant son lesbianisme qu’une des personnages semble être en mesure de bifurquer.

Je précise qu’il ne s’agit pas de sortir de l’hétérosexualité en tant que pratiques sexuelles, d’attirances et de choix inter-individuels; mais bien de sortir d’un régime politique spécifique. Dans ce sens, le lesbianisme n’est pas non plus une question de pratiques, mais de positionnement politique. Comme l’écrit Wittig, les lesbiennes ne sont déjà plus des femmes, puisque c’est l’hétérosexualité qui produit les femmes.

Dans le livre, je me pose aussi la question du genre. On passe de il à elle, à je… J’ai choisi de ne pas utiliser l’écriture inclusive pour montrer la manière dont le genre vient de l’extérieur comme une structure politique qui, quel que soit le choix que l’on opère en son sein, nous force à produire un discours de vérité sur nous-même…

« Souvent les gens pensent que quand tu joues, tu mens, que tu es quelqu’un d’autre. Je ne pense pas cela : en fait, c’est une autre manière de parler. »

Adèle Haenel

 

Tu dis que ce que tu fais dans ce livre, c’est de mener une enquête littéraire. En quoi cela consiste-t-il ?

C’est une enquête dans le sens des mots. Les mots peuvent aussi bien être des outils pour tenter de comprendre le réel ou au contraire des petits murs pour nous empêcher de le comprendre. Je reviens à ce mot « rien », selon son contexte d’utilisation il peut vouloir dire pas grave ou au contraire recouvrir une situation extrêmement grave. Rechercher dans le sens des mots peut donc nous permettre d’investiguer sur le commencement de la violence. La violence est probablement déjà là, recouverte par la phrase « il ne se passe rien ». Elle est présente avant même qu’elle ne soit rendue manifeste, précipitée dans le réel, au travers d’une agression sur le corps.. À mon sens la violence commence à partir du moment où quelqu’un s’arroge le pouvoir et le droit d’effacer la subjectivité d’une autre personne. Avec mon enquête, je cherche donc à déplacer la définition de ce qu’on entend par « violence » afin d’avoir des outils pour la comprendre.

 

Finalement, tu explicites une manière de prendre conscience des violences vécues mais aussi d’en sortir via le jeu théâtral. Tu dis qu’il permet d’exprimer un autre langage, un langage qui n’est pas celui de l’hégémonie.

Il est important de préciser que je ne parle pas de toutes les expériences théâtrales mais de celle mentionnée plus haut, où je travaille avec mes collègues dans le cadre de la compagnie de Gisèle Vienne. Car si le plateau peut être un lieu d’insubordination et de questionnement, il peut aussi bien être le lieu de réinstauration de la norme, selon que l’on valide ou critique les définitions telles que posées par l’hégémonie.

Je n’essaye pas non plus de dire que tout le monde doit faire du théâtre, mais de montrer qu’il est possible, via certains outils, des modes particuliers d’expression, de faire des expériences collectives puissantes émotionnellement. Souvent les gens pensent que quand tu joues, tu mens, que tu es quelqu’un d’autre. Je ne pense pas cela : en fait, c’est une autre manière de parler.

L’art peut permettre de percevoir le réel autrement, derrière les évidences, en biais de quelques sortes… En règle générale, on a tendance à croire que les choses sont les mots. On dit « c’est un nuage » et donc on finit par ne voir que le mot nuage et plus le phénomène changeant et poreux que le mot recouvre. En utilisant un autre langage, en parlant autrement, l’art peut participer d’une désobjectivation du réel, qui permet finalement de se désobjectiver soi-même et donc de redevenir sujet.

 

« Je pense que la plupart des victimes s’accorderont pour dire que ce qu’il y a de plus réparateur, c’est de faire en sorte qu’il n’y ai plus jamais d’autres victimes. »

Adèle Haenel

Dans ton livre, tu parles de la violence comme manière de produire le genre, mais aussi de produire la comédienne en tant que travailleuse. Tu parles aussi du non-respect des conditions de travail comme une manière de produire ces corps au travail.

La question qu’on pourrait poser c’est, en tant qu' interprètes, à quoi joue-t-on finalement ? C’est la question du livre. Un certain cinéma va industriellement produire des images qui, sous couvert de dépeindre des évidences, renforce l’autorité de la norme dans le réel. J’essaye de montrer comment le cinéma mainstream contribue à cadrer et orienter la production du monde futur selon des catégories de rapport de pouvoir passées. Il produit ce réel, fige des identités. Et puis, dans un rapport plus direct au travail, il y a aussi une manière d’accaparer le travail collectif par un seul nom, celui du réalisateur. Cette personne va dire « j’ai eu une idée brillante », alors que derrière, il y a un travail collectif qui est invisibilisé. Cette individualisation du travail de réalisation s’inscrit évidemment dans l’écriture de l’histoire des grands noms, qui est celle des dominants.

De mon côté, j’essaye de montrer que le travail artistique est toujours collectif. Viser Juste a été écrit en dialogue avec plusieurs personnes dont Gisèle Vienne, sans qui il n’existerait pas. Produire un écrit est une manière de reformuler, de reprendre les concepts d’autres, les coller, les travailler, pour faire émerger un nouveau sensible.

Ton livre fait évidemment écho à l’actualité autours du meurtre de Lhyanna. Suite à ce drame, on a pu voir des militantes féministes tomber dans des discours sécuritaires, réclamer plus de police, des peines plus lourdes, etc. Toi, tu as signé une tribune contre le féminisme punitiviste [publiée chez Problematik], qui critique ces approches-là.

Le recours à la justice arrive toujours après la violence. Or, c’est avant qu’il faut poser la question. La condamnation d’un individu ne doit pas absoudre le collectif. Il me semble qu’il y a dans l’acte à la fois la responsabilité individuelle du crime mais également la responsabilité collective d’avoir rendu ce crime possible via la constitution d’un langage de la violence. Je pense à un autre exemple pour tenter d’expliciter ce que je veux dire. Par exemple lorsque quelqu’un prononce une injure homophobe, grossophobe, transphobe, raciste ou sexiste. Comme l’analyse Judith Butler, l’individu qui injurie est responsable de prononcer cette injure et cette responsabilité doit faire l’objet d’un jugement individuel. Mais la constitution du sens de cette injure incombe au collectif, à la matérialité historique - économique et politique -  qui a permis de  constituer ces mots en insulte. En ce sens, l’injure vient rappeler que ce qu’on appelle le passé est une réalité présente déniée. 

Pour revenir au cas de l’horrible meurtre pédocriminel, il faut évidemment que la justice soit faite et que le criminel soit jugé. Mais il me semble important de travailler en amont sur les rapports politiques de violences structurelles qui sont comme des failles sur lesquelles se produisent ces crimes. Il s’agit donc aussi de travailler à abolir les rapports d’exploitation et de domination. Je pense que la plupart des victimes s’accorderont pour dire que ce qu’il y a de plus réparateur, c’est de faire en sorte qu’il n’y ai plus jamais d’autres victimes.

 

Adèle Haenel, Viser Juste, L’arche, 192 pages, 17 euros.

Crédit photo :  Sandra Virbel Rouget.

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