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Fuir les violences : une logistique matérielle à l'épreuve de la réalité

Bérénice Paul

04 septembre 2026

7 min.

Dans la région Rhône-Alpes, l’association Ça déménage aide des femmes et des enfants victimes de violences à déménager en urgence. Ce dispositif, qui n’existe nulle part ailleurs en France, leur permet de sortir du cercle des violences. Un procédé qui s’affirme comme une solution possible pour éviter les féminicides. 

Niché au cœur des montagnes grenobloises, l’immeuble surplombe une vallée piquée de commerces, traversée par l’autoroute. Depuis la baie vitrée du salon, Nadège* contemple la vue. Soulagée, le souffle court, elle s’assoie sur le canapé. « Je ne sais pas comment vous remercier », lâche-t-elle. Coupée par les pleurs, elle se cache le visage. « Vous n’avez pas à nous dire merci, c’est normal » répond gentiment Julie, 55 ans, bénévole depuis février 2026 au sein de l’association Ça déménage. Fondée en 2020, la structure apporte une aide matérielle et logistique aux femmes et aux enfants victimes de violences. Ces dernières prennent de multiples formes : intra-familiales, conjugales, liées à la la traite d’être humains ou encore à un parcours migratoire difficile à l’instar de Nadège. Arrivée en France en 2023, cette ancienne journaliste au Burundi, a dû fuir son pays du jour au lendemain, laissant ses deux filles en bas âge. Après des mois d’errances et de difficultés, Nadège a du mal à réaliser qu'elle est enfin à l’abri.

« Je voulais m’engager dans une structure dédiée aux femmes. Ce que j’aime avec Ça déménage, c’est la dimension concrète : on aide vraiment les gens. »

Julie, bénévole au sein de l'association Ça déménage.

Au pied de l’immeuble, Thomas, 29 ans, opérateur de logistique de l’association, s’active pour décharger les meubles d’une camionnette. Julie le relaie régulièrement pour monter le mobilier dans les étages. « J’essaye de faire un déménagement par semaine », confie-t-elle. « Je voulais m’engager dans une structure dédiée aux femmes. Ce que j’aime avec Ça déménage, c’est la dimension concrète : on aide vraiment les gens. » Rapides et rodés, Julie et Thomas parviennent sans difficulté à aménager le salon. « Je vais pouvoir enfin me reposer » confie Nadège en jetant un coup d'œil sur le lit. « Cela fait trois ans que je n'ai pas dormi. Quand mes filles vont arriver, ce sera encore mieux. Je pourrai les faire dormir sur le canapé et le clic-clac convertible » ajoute-t-elle, sous les regards attendris de Thomas et de Julie. La découverte des lieux laisse, de nouveau, la place à l’émotion. Ses paroles sont entrecoupées par des larmes de reconnaissance. « Quand tu fuis la violence, tu laisses tout derrière toi : ta maison, tes enfants. Mais, tant que tu n’as pas perdu la vie, tu peux encore recommencer. C’est une chance » dit-elle en souriant. Leur mission accomplie, Thomas et Julie quittent l’appartement, laissant la jeune femme prendre possession des lieux. 

 

517 déménagements en urgence réalisés depuis 2020

Des déménagements comme celui de Nadège, les équipes de Ça déménage en réalisent plusieurs fois par semaine. L’association, basée à Grenoble, possède également des antennes à Lyon et Chambéry. Elle travaille uniquement sur prescription : les bénéficiaires sont systématiquement orientées par des structures sociales. Au total, depuis sa création en 2020, Ça déménage a réalisé 517 aides à l’emménagement. « En 2025, nous avons effectué 115 emménagements. Cela représente 419 personnes aidées dont 183 femmes et 236 enfants » précise Kim Mazenot, directrice de l’association. « Depuis le début de l’année, nous avons déjà effectué 61 emménagements » précise-t-elle. Un chiffre en augmentation par rapport à l’année dernière. « Le dispositif est de plus en plus connu sur le territoire grenoblois. Mais d’autre part, les violences faites aux femmes ne faiblissent pas. Les chiffres parlent d’eux mêmes : il y a eu 167 féminicides en 2025 » souligne Kim Mazenot.

Photo : Bérénice Paul

51% de féminicides interviennent pendant la séparation 

Une situation dont peut témoigner Nadia*, 36 ans. Victime de violences conjugales pendant deux ans et après avoir porté plainte en vain, elle est finalement orientée vers Ça déménage par une assistante sociale. « J’avais deux enfants en bas âge. Je devais absolument partir. Or, mon ex-conjoint étant quelqu’un de très connu et influent sur Grenoble, je devais le faire absolument sans qu’il le sache. La seule et unique façon, c’était de déménager en pleine nuit », précise-t-elle. Forte d’un vivier d’environ 170 bénévoles, Ça déménage est habituée aux situations les plus complexes. « Le 28 décembre 2025, vers quatre heures du matin, une dizaine de bénévoles sont venus me déménager, raconte Nadia. Toute l’opération s’est déroulée de façon extrêmement rapide. A 6 heures du matin, j’étais dans mon nouvel appartement. Sans l’association, je n’aurais jamais pu partir. Déménager en pleine journée aurait été impossible, mon ex-conjoint m’aurait fait suivre dans tous les cas. » Aujourd’hui en sécurité, Nadia, actuellement sans emploi, réapprend à vivre avec ses enfants, sans la présence de menaces continuelles. « Quand on pense aux violences conjugales, on pense souvent à isoler la personne victime et moins à sa réinsertion sociale future. Sans Ça déménage, je me serais retrouvée dans un foyer d’hébergement d’urgence sans avoir de solution pérenne. Cela aurait été une galère pour tout recommencer à zéro. »

« Les violences faites aux femmes sont systémiques et sont à 99% le fait d’hommes hétérosexuels. À terme, nous aimerions pouvoir redéfinir nos statuts pour prêter assistance à toutes les personnes victimes de violences masculines et patriarcales. Cela nous permettrait d’inclure notamment les personnes gays au dispositif »

Kim Mazenot, directrice de l'association.

Pour chaque déménagement, les bénéficiaires peuvent avoir recours à un garde-meubles et une ressourcerie. Située dans un local dont l’adresse est tenue secrète, les femmes sont invitées à y venir le temps qu’elles veulent pour sélectionner leur futur mobilier. « Tous les objets présents ici sont numérotés. Lorsqu’une bénéficiaire vient au local, on lui distribue une fiche sur laquelle elle va inscrire des numéros. Cela nous permet de savoir précisément quels sont les meubles choisis afin de les charger ensuite dans le camion de déménagement » précise Thomas, en balayant de la main l’immense hangar. Dans la pièce principale, des dizaines de canapés, rangés les uns derrière les autres, côtoient table-basses et armoires mélangeant styles et couleurs. Derrière, dans les autres pièces, sont classés vaisselle et électroménager. « Tout ce qui se trouve ici provient de dons de particuliers », confie François, responsable logistique à Ça déménage. « Ils remplissent un formulaire. Nous venons récupérer les affaires ensuite. » Les dons arrivent en continu pour assurer le renouvellement du mobilier. Des équipes de bénévoles viennent régulièrement nettoyer et classer les objets donnés.

« Sans les bénévoles, nous ne pourrions pas exister. Ils sont un rouage essentiel dans le fonctionnement de l'association » rappelle Kim Mazenot. Composée de cinq salariés, Ça déménage est une petite structure. L’association dispose de financements aussi bien publics que privés. « Au niveau du public, nous sommes financés par toutes les strates des collectivités. Cela va de la ville de Grenoble aux communautés de communes, en passant par le département. Côté privé, nous sommes notamment soutenus par la Fondation des femmes et la Fondation pour le logement » précise la directrice. Face à l’augmentation des demandes, l'association espère pouvoir embaucher d’ici la fin d’année deux coordinateur·ices dans les antennes de Lyon et de Chambéry. L’association développe aussi des antennes à La Tour-du-Pin et à Annonay. « Les violences faites aux femmes sont systémiques et sont à 99% le fait d’hommes hétérosexuels. À terme, nous aimerions pouvoir redéfinir nos statuts pour prêter assistance à toutes les personnes victimes de violences masculines et patriarcales. Cela nous permettrait d’inclure notamment les personnes gays au dispositif », plaide Kim Mazenot.

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