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Les listes de psys « safe » : solution ou symptôme politique d'un soin devenu marché ?

Camille Noël-Vansimaeys

08 septembre 2026

10 min.

Les listes de psys dits « safe » répondent à des violences et à des discriminations bien réelles dans le soin. Mais leur nécessité révèle une défaillance plus large : ce qui devrait être garanti collectivement devient une ressource qu'il faut chercher, vérifier et souvent payer.

 

Consulter un·e psy passe pour une démarche simple. Pourtant, pour beaucoup, ce premier pas n'a rien d'évident. Quand on est queer, trans, racisé·e, précaire, neuroatypique ou handicapé·e, le cabinet d'un·e psy n'est pas toujours un lieu sûr, non par méfiance excessive, mais parce que l'expérience, la sienne ou celle des proches, a montré que le soin pouvait aussi blesser.

Ces violences ne sont pas toujours spectaculaires ; elles s’incarnent parfois dans des remarques déplacées, une tendance à minimiser les discriminations vécues en les ramenant à des fragilités personnelles, ou encore par la manière dont les marqueurs identitaires sont traités comme des symptômes, le tout sur fond de mépris de classe feutré. Parfois, elles sont aussi plus directes et s’incarnent par des propos racistes, des jugements frontaux sur le genre et la sexualité, ou encore une surdité face aux effets psychiques de la précarité. Là où le soin devrait alléger la charge, il en ajoute une : il faut expliquer, justifier, anticiper.

Loin d'être isolés, ces récits se recoupent et font écho aux discriminations documentées dans les parcours de soins, notamment selon l'origine, la précarité, le handicap ou l'identité de genre.[1] Ils dessinent un soin qui n'accueille pas tout le monde de manière égale. Les conséquences sont concrètes : renoncement, démarches longtemps repoussées, vigilance constante en séance. Pendant ce temps, les difficultés s'aggravent.

« Le terme safe n'est ni un label public standardisé ni une certification. Ces listes réduisent l'incertitude mais ne la suppriment pas. »

Quand la sûreté devient une ressource

Ces listes ne sont pas le problème : leur nécessité révèle au contraire la défaillance qu’elles cherchent à compenser, puisque leur existence même montre que la sûreté n’est pas garantie dans le soin psychique.

Ne pas être discriminé·e, être respecté·e dans son identité, être entendu·e dans son vécu, y compris social, devrait pourtant aller de soi. La sûreté est une condition minimale du soin, pas un critère qui distingue certain·es professionnel·les.

 Or elle devient une ressource qu'il faut chercher, vérifier, parfois payer, et dont l'accès dépend du temps, de l'argent, de l'information, des relations. Et comme toute ressource, elle est inégalement distribuée. Ce qui manque n'est pas seulement l'accès au soin, mais aussi l'accès à un soin non violent.

« Accéder à un·e psy « safe » suppose donc encore souvent de pouvoir payer, avancer les frais, tester plusieurs praticien·nes et d’absorber des séances mal remboursées. »

L'angle mort matériel

Dans les listes que j'ai pu observer, notamment du côté des réseaux trans-safe, l'orientation se fait très majoritairement vers des praticien·nes de ville, le plus souvent en libéral. Loin d'attester d’une préférence pour le privé, elle témoigne d'un service public saturé (la psychiatrie publique a perdu plus de 14 000 lits depuis 2008, et près d'un tiers des postes de psychiatres y sont vacants)[2], de dispositifs associatifs fragiles, d'un manque de lieux accessibles, formés et identifiés. Et si depuis 2022 les remboursements se sont améliorés avec le dispositif Mon Soutien Psy, ils dépendent toujours d'un conventionnement partiel (loin de faire l'unanimité auprès de la communauté des psychologues-psychothérapeutes), et qui varient selon les professions et ne couvrent ni tous les besoins ni tous les parcours.

Accéder à un·e psy « safe » suppose donc encore souvent de pouvoir payer, avancer les frais, tester plusieurs praticien·nes et d’absorber des séances mal remboursées. Beaucoup n'ont pas cette marge : une mauvaise expérience peut suffire à interrompre le parcours. De fait, en 2023, 42 % des personnes interrogées citaient le prix comme un obstacle pour consulter un·e psychiatre, psychologue ou psychothérapeute, en cas d'anxiété ou de dépression.[3] Encore faut-il savoir que ces listes existent, où les trouver, comment les lire ; il faut être inséré·e dans les bons réseaux militants ou communautaires.

Or la plupart des listes se structurent autour du genre, de la sexualité, de la race ou du handicap, mais abordent peu la classe et les conditions matérielles d'accès au soin. Il ne s'agit pas d'opposer les deux : ces expériences ne prennent pas la même forme selon les positions de classe et les ressources matérielles effectivement disponibles. Deux personnes trans ou racisées peuvent avoir des rapports très différents au soin selon leurs ressources en argent, temps, réseau, logement et en fonction de leur aisance avec les institutions. Le rapport au soin lui-même est socialement situé : savoir parler de soi, nommer ses émotions, se sentir légitime à consulter, cela s'apprend, et ne s'apprend pas partout.

Un outil pensé pour réduire les violences peut ainsi produire, malgré lui, un accès différencié à la sûreté. Le problème dépasse donc celui de ces listes.

Le marché absorbe la critique

Le problème est celui d’un soin qui fonctionne de plus en plus comme un marché, une offre à comparer et à payer. Les professionnel·les ne s'y définissent plus seulement par leur diplôme, mais par leur positionnement : « queer-friendly », « féministe », « transaffirmatif », « inclusif·ve », trauma-informé·e. Ces labels peuvent correspondre à de vraies compétences, et leur visibilité répond à des critiques légitimes.

Mais dans un marché, la critique elle-même devient un argument. L'exigence de ne pas être violent·e, de ne pas pathologiser, de comprendre les discriminations se transforme en élément de différenciation, presque en valeur ajoutée. Si les praticien·nes à l’origine de ces démarches sont le plus souvent sincères et améliorent réellement des vies, le problème est que ce système transforme l’exigence minimale de ne pas discriminer en avantage comparatif. Ce qui devrait constituer le socle commun du soin devient alors un segment de niche de son offre, accessible seulement à celles et ceux qui savent le repérer et peuvent se le payer. Il s’agit donc bien d’une responsabilité structurelle : tant que la sûreté dépend du positionnement de chaque praticien·ne, elle reste optionnelle. 


« . L'exigence de ne pas être violent·e, de ne pas pathologiser, de comprendre les discriminations se transforme en élément de différenciation, presque en valeur ajoutée. »


Transformer le soin, pas seulement s'y orienter

Que faudrait-il pour qu'elle ne le soit plus ? Non pas renoncer aux listes (elles protègent ici et maintenant), mais agir là où elles n'ont pas de prise, à trois niveaux.

 Premièrement celui des pratiques par une formation solide aux discriminations et aux violences institutionnelles (sur les enjeux trans, queer, raciaux, de classe, de validisme) comme socle commun et non comme module optionnel. Cela comprend une supervision et une analyse régulière des pratiques, pour que « safe » désigne une pratique vérifiable et non une posture déclarative. À cela s’ajoute une grille d’analyse matérialiste, capable d’entendre qu'une souffrance peut tenir à un logement insalubre, à un travail qui broie, à des discriminations répétées, sans tout rabattre sur une fragilité personnelle.

 Deuxièmement, celui des dispositifs. Les patient·es doivent savoir selon quels critères iels sont orienté·es et disposer, en cas de violence, d’un canal de signalement, d’une médiation et d’un véritable recours. Les réseaux communautaires qui tiennent aujourd’hui ces listes doivent également être financés, plutôt que laissés seuls à absorber la demande et à gérer les alertes. Enfin, cette orientation doit pouvoir déboucher sur des lieux accessibles sans avance de frais, où le soin psychique s’articule à l’accompagnement social et aux relais associatifs. Cela suppose que les personnes concernées ne soient pas seulement consultées, mais durablement associées, avec de vrais moyens, à la conception, aux décisions et à l'évaluation de ces lieux.

 Et cela nécessite enfin un financement public à la hauteur, des consultations accessibles, un service public de santé mentale renforcé, l'obligation institutionnelle de garantir un soin sûr, et non d'en faire une option militante ou commerciale. Un soin réellement meilleur ne dépend pas seulement de meilleur·es praticien·nes, mais de meilleures conditions de soin. Pour une personne trans et précaire, déjà échaudée par une première expérience, la différence serait concrète : elle pourrait se rendre directement dans un lieu clairement identifié, financé par le service public et doté d’une équipe formée. La sûreté ne serait plus quelque chose à trouver par soi-même mais serait garantie dès l’entrée.

 Les listes de psys « safe » sont donc nécessaires dans l'état actuel du soin psychique. Mais elles ne devraient pas avoir à compenser seules une défaillance collective. L'enjeu n'est pas seulement d'aider chacun·e à mieux naviguer dans un système imparfait : il est d'en construire un autre, où la sûreté ne serait une condition commune, universelle.


[1]Défenseur des droits, Prévenir les discriminations dans les parcours de soins : un enjeu d'égalité, mai 2025. Fondé sur plus de 1 500 témoignages, le rapport documente des discriminations à toutes les étapes du parcours de soins, liées notamment à l'origine, à la précarité, au handicap ou à l'identité de genre, ainsi que leurs effets, jusqu'au report ou au renoncement aux soins.

[2]Sénat, Santé mentale et psychiatrie : pas de « grande cause » sans grands moyens, rapport d'information n° 787 (2024-2025), juin 2025. Le rapport relève que le nombre de lits en psychiatrie est passé de 65 600 en 2008 à 51 329 en 2023, et qu'« en psychiatrie publique, un tiers des postes sont vacants ».

[3]Santé publique France, Représentations sur la santé mentale et les troubles psychiques — Résultats des vagues 24 à 35 de l'enquête CoviPrev, 9 octobre 2023. L'enquête indique que « 42 % estiment que le prix représente l'un des principaux obstacles à la consultation d'un psychiatre, psychologue ou psychothérapeute en cas de problèmes d'anxiété ou de dépression ».

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