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Pologne : à Poznan, la prospérité d'un bar LGBT au centre de la vie locale

Nathan Lautier

15 septembre 2026

7 min.

À Poznan, cinquième ville de Pologne, l'association Lokum Stonewall milite pour les droits des personnes LGBTQIA+. Depuis dix ans, l'organisation tient un bar et organise l'une des plus grandes Pride du pays. Une longévité quasi exceptionnelle en Pologne, où la situation légale des personnes LGBTQIA+ reste catastrophique.

À gauche, le château impérial. Construit dans les années 1910, c'est le dernier palais érigé sur ordre de l'empereur Guillaume II, pendant la domination allemande sur cette région polonaise. À droite, une des artères principales de Poznan, cinquième ville de Pologne, à l'ouest du pays, entre Berlin et Varsovie. En face, le jardin du château impérial, un grand parc ombragé. Et au milieu… Un bar LGBTQIA+. 

Depuis l'artère principale, une lourde double porte s'ouvre sur une grande terrasse. En pleine journée, à l'intérieur, l'ambiance est cosy. Quelques personnes travaillent sur les tables dans la deuxième salle, séparée de la première par des arches. Le lieu est lumineux, accueillant, et porte haut ses couleurs/ annonce la couleur : les drapeaux de toutes les identités LGBTQIA+ sont accrochés au mur, une guirlande arc-en-ciel est suspendue juste au-dessus du bar, l'intérieur des arches est peint de ces mêmes couleurs. Le Lokum Stonewall est le plus gros lieu queer de Poznan. 

« On a beaucoup de chance. Notre maire est le premier du pays à avoir participé à une Pride en tant qu'élu, en 2015. La municipalité nous aide beaucoup. »

Mateusz Sulwiński, membre du bureau de Lokum Stonewall

Le bar a été créé par l'association éponyme. Cette dernière organise la Poznan Pride Week festival tous les ans, c’est le plus grand évènement queer polonais après la marche pour l'Égalité de Varsovie. Cette année, pour l'événement phare de la semaine, 4 000 personnes ont défilé à la marche. Le record date de 2019, avec 13 000 manifestants. A Varsovie, ils étaient une dizaine de milliers cette année. L'association multiplie les actions : soutien psychologique gratuit pour les personnes LGBTQIA+ et leurs familles, formations pour les professeurs, organisation de performances queers, prévention de santé sexuelle, activisme auprès de la politique locale… Et tenancier·es du plus grand lieu queer de la ville. 

« À Poznan, on a beaucoup de chance. Notre maire [Jacek Jaśkowiak, ndlr] est le premier du pays à avoir participé à une Pride en tant qu'élu, en 2015. La municipalité nous aide beaucoup », contextualise Mateusz Sulwiński, ancien président de l'association et actuel membre du bureau de direction. Il a accueilli Problematik directement au bar. Posé près d'une fenêtre, vue sur le château impérial, il continue : « Quand l'association s'est créée, en 2015, le maire nous a dit : "Comment peut-on vous aider ? De combien avez-vous besoin ?" Et honnêtement, il nous a donné beaucoup d'argent. » La mairie est d'autant plus une alliée que lors des dernières élections, une membre du Lokum Stonewall, Zuzanna Bartel, a été élue dans les équipes de Jacek Jaśkowiak. L'association a les coudées franches pour organiser ses activités et gérer son bar. 

Vue du bar du Lokum Stonewall
© Nathan Lautier

L'exception poznanienne

Dans le reste du pays, la situation est bien plus morose. Environ 90 villes avaient, de 2019 à 2025, des « zones LGBT-free », qui permettaient aux commerçants de refuser des personnes identifiées comme telles. Des zones supprimées uniquement à cause des retombées économiques, après des sanctions européennes. Les LGBTphobies ne sont pas reconnues dans le code pénal, la justice n'est donc pas protectrice avec les personnes queers. L'étude annuelle Rainbow map a, plusieurs années d'affilée, placé la Pologne en dernière position de l'Union européenne concernant les droits des personnes LGBTQIA+. En 2026, elle ne devance que la Roumanie et la Bulgarie. Une avancée (très) timide, expliquée par la défaite en 2023 du PiS, le parti d'extrême-droite opposé aux droits des personnes LGBTQIA+ jusqu'alors au pouvoir.

Une coalition centriste menée par Donald Tusk est aujourd’hui à la tête du pays. Problème : chaque évolution est compliquée, négociée, édulcorée… Une version (vraiment très) light du Pacs a été votée cet été, puis annulée par le veto du président polonais, Karol Nawrocki, issu de la droite nationaliste. Sur la même période, le mariage des personnes du même genre est reconnu s'il a été signé à l'étranger, comme l'exige l'Union Européenne. Mais la Cour constitutionnelle polonaise a annulé la loi. Cette même Cour constitutionnelle est considérée comme illégitime par la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), qui considère qu'elle n'est pas « indépendante et impartiale ». En bref : chaque ébauche de victoire législative est arrachée et combattue par la droite nationale, poussée par un conservatisme bien implanté dans le pays. 

« On ne voulait pas d'un lieu caché, d'une cave. (...) C'est un lieu ouvert, près de lieux touristiques. On a des personnes qui viennent par hasard, dans la journée, et sont agréablement surprises parce que le lieu est calme. »

Mateusz Sulwiński, membre du bureau de Lokum Stonewall
Une soirée au Lokum Stonewall
© Nathan Lautier

Une vraie vie nocturne

« En Pologne, on aime offrir », sourit Mateusz de Lokum Stonewall. Avec une bière (sans alcool) et un énorme sandwich sous la main, il retrace l'histoire de son association. « Quand on s'est lancé, en 2015, on n'avait qu'une boutique en ligne pour vendre des drapeaux et ce genre de choses. Puis on a ouvert un premier bar, plus petit, en étroite collaboration avec la mairie et une autre personne, propriétaire déjà d'un lieu queer dans une autre ville depuis plusieurs années. Puis quand on a pu prendre notre indépendance, on a ouvert ce lieu-là », résume-t-il rapidement. L'ancien président est très fier de ce que l'association a créé avec ce lieu : « Regardez, on s'y sent bien, il est vraiment beau ! On ne voulait pas d'un lieu caché, d'une cave », lâche-t-il, les bras écartés. « Et c'est à nous ! On paie tout, on salarie des gens… C'est un lieu ouvert, près de lieux touristiques. On a des personnes qui viennent par hasard, dans la journée, et sont agréablement surprises parce que le lieu est calme », souligne-t-il. 

Quelques heures plus tard, la nuit commence à tomber. L'ambiance a radicalement changé. Il faut faire la queue pour commander au bar, et crier dans l'oreille du barman pour obtenir ce qu'on veut. La musique est forte, les gens nombreux, la lumière tamisée… Le soir, on est là pour faire la fête. Au fond de la grande salle, une petite porte donne accès aux toilettes, aux cuisines, et à une plus petite salle. Là, une soirée est en cours. Deux drags queen animent un quiz, devant une salle bondée et hilare. À quelques mètres, la terrasse est aussi bondée que le reste du bar. C'est l'heure d'une pause dans le drag show. Une troupe sort fumer une cigarette et s'aérer. L'un d'eux s'asseoit sur une chaise, le long du mur. « Le Lokum est important pour nous. Ici, on peut être nous-même. On s'habille comme on veut, on est qui on veut », glisse-t-il, avant d'éclater de rire à la blague d'un·e de ses ami·es et de repartir dans la salle. 

Une soirée au Lokum Stonewall
© Nathan Lautier

Le Lokum n'a, d'ailleurs, pour l'instant, pas vécu de moments choquants. « On n'a pas eu de situation vraiment grave ou tendue. Les fois où c'est arrivé, c'était plutôt lié à des gens ivres. Un ou deux ont compris qu'ils étaient dans un lieu queer et ont tenu à dire à haute voix qu'il fallait qu'ils partent, notre drapeau arc-en-ciel a été volé une ou deux fois, mais rien de plus sérieux que ça ». Une situation dont même certaines villes françaises - dont Paris -, ne peuvent pas bénéficier, les lieux queers étant harcelés par l'extrême-droite voire la police. « Il faut qu'on soit conscient·es de notre chance », rappelle Mateuzs. « J'ai déménagé dans une autre ville pendant un an, et c'était plus compliqué. » Alors, tant que cela est possible à Poznan, Lokum Stonewall est bien déterminé à briller de mille feux. 

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