Rupture de stock de la testostérone Besins : un obstacle de plus pour l'accès aux soins
Simon Feisthauer Fournet
21 juillet 2026
6 min.

Le générique de la testostérone Nebido produit par le laboratoire Besins est en rupture de stock depuis février. Une pénurie qui, dans un système de santé difficile d'accès pour les personnes trans, complique les parcours de soin.
Depuis septembre 2024, un générique à la testostérone Nebido produit par le laboratoire Besins Healthcare est commercialisé en France et remboursé par la Sécurité sociale. Utilisé aussi bien par certains hommes cisgenres pour traiter un hypogonadisme (la production insuffisante d’hormones sexuelles) que par des hommes trans et des personnes trans masculines dans le cadre d'un traitement hormonal masculinisant, ce produit injectable a la particularité de n'exiger une piqûre que toutes les 10 à 14 semaines. A la différence de toutes les deux à trois semaines pour l'Androtardyl, un autre type de testostérone prescrit fréquemment. Depuis, de nombreuses personnes sont passées sous la testostérone Besins, trouvant son mode d’administration plus pratique.
Les deux produits, undécanoate de testostérone pour l'un, énanthate pour l'autre, appartiennent à des groupes génériques distincts. Puisque leur posologie, leur dosage et le rythme d'administration sont différents, l'un ne peut remplacer l'autre sans une réévaluation de la part d’un médecin. Un changement brutal de produit sans ajustement peut notamment créer un sous ou surdosage pouvant entraîner des effets délétères, tant sur la santé physique que psychique.
Une pénurie qui s’éternise
Pour Miles Diaz, homme trans installé à Orléans et sous testostérone depuis un peu plus de trois ans, cette rupture est venue dérégler un équilibre déjà fragile. Il vit avec un syndrome chronique qui complique son suivi hormonal et prend sa dose de Besins de façon fractionnée. Quand la pénurie a commencé, il avait donc des ampoules d’avance. La rupture semblant s'éterniser, il a contacté son endocrinologue pour changer de traitement qui l’a laissé sans réponse. Il est depuis sans traitement.
Son cas est loin d'être isolé. À Lille, Alexandros, hormoné depuis trois ans, a fait le tour de huit à dix pharmacies sans succès. Sa dernière injection remonte à mai et il n'a toujours rien trouvé pour celle prévue en août. Son médecin lui propose de repasser sous Androtardyl, une option qu'il redoute : « J'avais beaucoup de dysphorie avec cette hormone. Depuis que je suis sous Besins, tout est allé mieux : mes règles se sont arrêtées, ma voix est devenue plus grave, la pilosité est apparue. Rien qu'imaginer revenir en arrière, c'est stressant. »
« À Lille, Alexandros, hormoné depuis trois ans, a fait le tour de huit à dix pharmacies sans succès. Sa dernière injection remonte à mai et il n'a toujours rien trouvé pour celle prévue en août. »
Daniel*, 27 ans, hormoné depuis l'âge de 18 ans et opéré d'une hystérectomie totale (l’ablation de l’utérus et des ovaires) s'inquiète aussi de la pénurie. N'ayant plus de production hormonale naturelle, il dépend d’hormones de synthèse à vie. « Ces ruptures sont très stressantes à tous les niveaux, » dit-il. « Ça nous met clairement dans des positions de vulnérabilité et de danger car, sans hormones, nous pouvons développer des problèmes de santé graves. »
En effet, le manque d’hormones sexuelles comme la testostérone peuvent mener, à long terme, à une perte de densité osseuse pouvant mener à de l’ostéoporose ainsi qu'à des risques cardiovasculaires accrus, en plus des conséquences psychologiques, de la fatigue et des troubles de l’humeur qui peuvent être ressentis plus immédiatement.
Ce constat rejoint celui de Lee Ferrero, qui coordonne l'association Transat basée à Marseille et Avignon : pour iel, l'hormonothérapie ne relève en rien du confort. « C'est un besoin vital, indispensable à la qualité de vie de la personne », iel relève.
« Le manque d’hormones sexuelles comme la testostérone peuvent mener, à long terme, à une perte de densité osseuse pouvant mener à de l’ostéoporose ainsi qu'à des risques cardiovasculaires accrus, en plus des conséquences psychologiques, de la fatigue et des troubles de l’humeur qui peuvent être ressentis plus immédiatement. »
Selon Anaïs Perrin-Prevelle, directrice de l'association OUTrans, une association féministe d’autosupport trans, le laboratoire avait annoncé dès février une rupture censée durer environ un mois mais elle se poursuit depuis.
« Nous étions très enthousiastes quand la testostérone Besins est arrivée, parce qu'il y avait cet enjeu très intéressant d'avoir une alternative à l'Androtardyl prise en charge par la Sécu », se souvient-elle. Une partie de cet enthousiasme tenait aussi au tarif. Contrairement au Nebido, non remboursé et facturé autour de 180€, le générique Besins ouvrait l'accès à un traitement à libération progressive, donc moins lourd, et pris en charge par l'Assurance Maladie. Beaucoup de patients ne pouvant pas payer le Nebido reviennent donc vers l’Androtardyl pendant la pénurie.
« Quand le prochain rendez-vous disponible chez l'endocrinologue est parfois dans six mois, ça met les gens en difficulté », explique Anaïs Perrin-Prevelle. Elle souligne également que l'Androtardyl en intramusculaire, toutes les deux à trois semaines, « peut potentiellement être un traitement assez lourd pour les personnes ».
Contrairement à une formulation à libération progressive, l'Androtardyl peut parfois entraîner des pics et des creux hormonaux entre deux injections et les rendez-vous réguliers pour des injections en intramusculaire peuvent devenir gênants pour certaines personnes sur le long terme.
Ce rythme d'injection plus serré peut aussi se heurter à des contraintes : à Bourgoin-Jallieu, Léonard, homme trans en situation de handicap, explique que « sortir voir [s]on infirmier toutes les trois semaines, ce n'est juste pas possible ». Depuis la rupture, il a déjà manqué plusieurs injections et redoute un retour des règles qui représentent pour lui une source particulière de dysphorie.
Miles Diaz décrit aussi avoir dû, à plusieurs reprises, expliquer sa situation à des pharmaciens qui ne se transmettaient pas l'information : « La pharmacie ne me disait même pas que c'était en rupture, ils me donnaient du Desma [le générique de l'Androtardyl, ndlr], ils me le foutaient dans les mains et me disaient : "vous voyez, on en a encore !" » Léonard a vécu une scène similaire dans sa pharmacie.
Pour Anaïs Perrin-Prevelle, ces confusions font partie d’un déficit de formation plus général chez les professionnels de la santé face aux spécificités des traitements hormonaux trans, jusque sur des points élémentaires. « Ne pas comprendre que ce sont des éthers différents, c'est un peu ballot pour des pharmacien·nes dont c'est le métier. De façon générale, on a le problème avec certaines pharmacies qui ne connaissent pas nos sujets du tout », observe-t-elle.
Ces confusions ont conduit l'ANSM à publier, le 23 juin, une alerte destinée aux pharmaciens et aux patients après plusieurs signalements d'erreurs. L'agence y rappelle que l'undécanoate et l'énanthate de testostérone ne sont pas substituables sans avis médical : « Les substitutions inappropriées exposent les patients à des variations importantes des concentrations de testostérone dans leur organisme et à un risque de surdosage ou de sous-dosage. Cela peut conduire à la perte d'efficacité du traitement, un déséquilibre hormonal et des effets indésirables, comme une tachycardie ou une insomnie », prévient l'ANSM, qui demande explicitement aux pharmaciens de ne pas délivrer d'Androtardyl ou de Desma en cas d'indisponibilité du Besins sans recontacter le prescripteur.
« Contrairement au Nebido, non remboursé et facturé autour de 180€, le générique Besins ouvrait l'accès à un traitement à libération progressive, donc moins lourd, et pris en charge par l'Assurance Maladie. »
Une difficulté d’accès à des soignant·es formé·es
Pour Anaïs Perrin-Prevelle, cette pénurie, bien que ponctuelle, met en lumière un problème plus profond : celui de la primo-prescription, c'est-à-dire l'initiation d'un traitement hormonal par un médecin habilité à en signer la première ordonnance. En France, seuls certains spécialistes (endocrinologues, gynécologues, urologues, andrologues et médecins de la reproduction) peuvent primo-prescrire de la testostérone ; les généralistes, souvent en première ligne du suivi et plus accessibles, en sont exclus. Le rapport remis en 2022 au ministère de la Santé par le Dr Hervé Picard et Simon Jutant avait déjà pointé ce blocage comme l'un des principaux freins à l'accès aux soins. Le rapport recommandait déjà d'autoriser les généralistes à primo-prescrire la testostérone, une mesure restée sans suite à ce jour.
Pour Anaïs Perrin-Prevelle, cela devient d’autant plus problématique dès lors que même les médecins spécialisés prêts à accompagner des personnes dans leur transition sont rares. Lors d’un phoning mené par OUTrans en 2021 auprès de 62 endocrinologues franciliens, 33 avaient décliné la demande de rendez-vous, 18 n'avaient jamais rappelé, six n'acceptaient plus de nouveaux patients, et seuls cinq avaient accepté un rendez-vous. Une situation qui s’aggrave encore en dehors d'Île-de-France et des grandes villes, en particulier en zone rurale.
Ce constat reste, quatre ans plus tard, largement d'actualité. Selon les données publiées début 2026 par l’association Fransgenre, sur 1,670 endocrinologues contactés en France en 2025, 85 % refusaient de prendre en charge des personnes trans, citant un manque de formation, sans souhaiter y remédier. Le collectif, qui a formé 172 professionnels de santé au cours de l'année dernière souligne n'avoir formé aucun endocrinologue.
Anaïs Perrin-Prevelle plaide pour un assouplissement du cadre de primo-prescription, en l'ouvrant aux médecins généralistes, ainsi que pour une meilleure formation des professionnels de santé, pharmaciens compris. « Les recommandations de la Haute Autorité de santé disent que toutes les professions de santé doivent être formées à l'accueil des personnes trans, et que tous les points d'accès à la santé, dont les pharmacies font partie, doivent être des endroits au sein desquels on peut trouver des ressources pour monter en autonomie et en compétences avant de s'engager dans un parcours de transition. Donc il y a un énorme travail à faire », dit-elle.
Un retard que Lee Ferrero remarque également dans son travail de plaidoyer. « On alerte les pouvoirs publics : “si vous ne faites rien, on va devoir se débrouiller seul·es pour avoir accès aux soins”. Mais maintenant, il faut réagir : fournir aux personnes des traitements sans rupture, adaptés à leurs besoins pour assurer leur qualité de vie » explique-t- iel.
Le laboratoire Besins a indiqué à l'ANSM que l'approvisionnement en testostérone devrait revenir à la normale courant juillet, un calendrier que Anaïs Perrin-Prevelle accueille avec prudence, se souvenant du délai déjà observé, lors du lancement du produit en 2024, entre sa sortie côté laboratoire et sa disponibilité réelle en pharmacie. Sollicité, le laboratoire Besins n'a pas répondu à nos questions avant la publication de cet article.
Pour Miles Diaz, l'incertitude pèse autant que la pénurie elle-même : « On n'en voit pas le bout de cette pénurie, et ce qui devient insécurisant, c'est le fait qu'il n'y a pas de communication de la part du labo. »
Une rupture de stock ponctuelle, qui agit comme un épiphénomène révélateur d'un système de santé qui peine encore à intégrer les besoins des personnes trans selon Anaïs Perrin-Prevelle : « Globalement, on souffre de l'invisibilité complète des personnes trans ».
* Le prénom a été modifié
« Selon les données publiées début 2026 par l’association Fransgenre, sur 1,670 endocrinologues contactés en France en 2025, 85 % refusaient de prendre en charge des personnes trans, citant un manque de formation, sans souhaiter y remédier. Le collectif, qui a formé 172 professionnels de santé au cours de l'année dernière souligne n'avoir formé aucun endocrinologue. »
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