Teenage Sex and Death at Camp Miasma : comment la violence structure nos désirs
Laurens Saint-Gaudens
17 septembre 2026
10 min.

Lauréat de la Queer Palm au festival de Cannes 2026, Teenage Sex and Death at Camp Miasma est enfin disponible en France sur Mubi. Ce troisième film de Jane Schoenburn offre une réflexion puissante sur la violence et la construction des désirs queers selon la réalisatrice Laurens Saint-Gaudens.
Jane Schoenburn s’est imposé·e dans mon panthéon personnel en donnant un véritable coup de pied au cinéma d’auteur mondial : son deuxième long-métrage, I Saw the TV Glow, a été pour moi un bouleversement intime. Ce film – qui n’a pas eu de sortie officielle en France – a eu un écho inédit dans la presse américaine pour du cinéma de genre. Il est à la fois contemporain, actuel, et profondément nourri de références au cinéma d’exploitation; ce cinéma populaire et souvent marginal qui s’est construit autour des codes du genre, de l’excès, de la provocation et de la transgression, de l’horreur au fantastique en passant par le cinéma érotique ou gore. Il montre aussi comment Internet a profondément transformé la manière de raconter des histoires et de les mettre en images. Sans surprise, le troisième film de Schoenburn m’a de nouveau profondément marquée.
Avec Teenage Sex and Death at Camp Miasma, Jane Schoenbrun prolonge sa démarche de réinvention des imaginaires et des images qui nous ont construit·es en les queerifiant, et en poussant l’exercice de style encore plus loin cette fois. Le film met en scène une jeune réalisatrice lesbienne (Hannah Einbinder) appelée par Hollywood pour réaliser le reboot de la saga culte d’horreur Camp Miasma, entachée par un scandale autour de son scénario transphobe. Véritable fan de la saga, la jeune cinéaste se met en tête de rencontrer l’actrice principale du tout premier film pour lui proposer le rôle-titre du reboot. Recluse depuis des années, la star (Gillian Anderson) vit au cœur de la forêt dans les décors originels de Camp Miasma, au bord d’un lac gelé…
Un film queer meta
Ce postulat est déjà, en soi, une proposition d’écriture profondément critique et ironique. Le capitalisme peut tout digérer, récupérer, transformer... y compris le cinéma d’horreur et ses codes, avec un peu de queerwashing. Les producteurices ont très bien compris, l’attrait particulier qu’exercent les films d’horreur sur un public queer, et la manière dont cette affinité peut devenir un argument de vente. Schoenburn s’amuse de tout cela et montre cette industrie capable de récupérer les imaginaires queers dans Teenage Sex and Death at Camp Miasma.
Une ironie qui prend un sens particulier quand on sait que lae réalisateurice a dû batailler pour faire exister cette œuvre qui ne se contente pas de représenter une forme de libération, mais qui en explore aussi les zones les plus inconfortables. Teenage Sex a en effet rencontré des difficultés de financement : A24, la société de production du précédent film de Schoenburn, ne l’a pas suivi sur ce nouveau projet. Lae cinéaste a envisagé une version considérablement réduite du film, qui a finalement pu être réalisé dans l’ampleur souhaitée grâce à la plateforme MUBI (très critiquée en 2025 pour les liens d’un de ses investisseurs avec Israël).
« Imaginée comme une franchise horrifique des années 90, la saga fictive de Camp Miasma est présentée comme un croisement entre Vendredi 13 (1980) et Sleepaway Camp (1983). Ce dernier est notamment resté célèbre pour son plot twist final profondément transphobe. »

Imaginée comme une franchise horrifique des années 90, la saga fictive de Camp Miasma est présentée comme un croisement entre Vendredi 13 (1980) et Sleepaway Camp (1983). Ce dernier est notamment resté célèbre pour son plot twist final profondément transphobe, où la transidentité d’un personnage est utilisée comme un ressort d’horreur. Le film participe à un imaginaire où les personnes trans sont associées au danger, au secret et à la monstruosité, s’inscrivant dans un récit plus large faisant de la transidentité une forme de violence refoulée, déjà à l’œuvre dans des films comme Psychose (1960) ou Le Silence des agneaux (1991).
La première chose qui m’a marqué dans Teenage Sex and Death at Camp Miasma, c’est la manière dont Jane Schoenbrun intègre l’humour à sa palette de mise en scène pour mieux déjouer les attentes du spectateur et jouer de ses réactions. Iel installe d’abord la dimension camp de son film à travers une succession de situations, de personnages et de dialogues dont la caricature, poussée jusqu’à l’absurde, devient un instrument de lecture critique des codes et des dynamiques de la communauté queer. L’ironie grinçante se double ainsi d’un véritable comique d’autodérision, nourri d’inside jokes, qui invite le public à rire non seulement de ce qui lui est montré, mais aussi de lui-même : de ses propres réflexes, des dysfonctionnements qui traversent sa communauté.
« Je suis sortie de mon premier visionnage de Teenage Sex avec cette impression assez vertigineuse : celle de voir enfin un film aborder un sujet dont la communauté queer n’était peut-être pas encore prête à entendre parler, tant ses enjeux restent sensibles. »
Jane Schoenbrun commence par se moquer du décalage entre les deux personnages. Dans une des premières scènes de dialogue, la jeune réalisatrice incarnée par Hannah Einbinder apparaît comme une caricature délicieusement agaçante de la queer woke de gauche : fraîchement débarquée, pleine de bonnes intentions, de réflexions sur l’amour libre et les triggers, mais pas toujours aussi au clair qu’elle ne le croit sur ce que ces mots recouvrent.
Face à elle, l’ancienne star interprétée par Gillian Anderson, recluse dans sa maison au fin fond des États-Unis, semble regarder ces nouvelles habitudes avec un mélange de perplexité, de lassitude et d’amusement. Et l’on sent bien que Schoenbrun ne se prive pas de quelques piques, notamment sur le polyamour, dont la jeune réalisatrice semble manier le concept avec une conviction un peu trop scolaire. Elle paraît vouloir tout nommer, tout expliquer, tout déconstruire, tandis que l’autre semble avoir déjà vécu, dans sa chair, une partie de ce que ces étiquettes cherchent. La scène fait ainsi affleurer, sous le vernis de l’autodérision, un véritable écart de vécu entre deux générations de femmes queer.

Violence, construction de soi et désirs
Le véritable message du film se révèle dans sa seconde partie, lorsque l’on en apprend davantage sur le passé de l’actrice. À mesure que la tension sexuelle entre les personnages se développe, une conversation sur la capacité à exprimer et assumer ses désirs s’ouvre.
Après une première scène d’intimité entre les deux personnages principaux, une fois la quête du plaisir lancée, l’intrigue bascule progressivement vers l’épouvante. C’est alors que l’humour, jusque-là léger, révèle sa fonction véritable : loin de constituer une simple respiration comique, il devient le contrepoint d’une réflexion autrement plus grave sur la violence. En nous faisant d’abord rire de nos propres codes communautaires, Jane Schoenbrun nous conduit progressivement vers ce que ces mêmes codes peuvent dissimuler, produire ou rendre difficile à regarder.
Je suis sortie de mon premier visionnage de Teenage Sex avec cette impression assez vertigineuse : celle de voir enfin un film aborder un sujet dont la communauté queer n’était peut-être pas encore prête à entendre parler, tant ses enjeux restent sensibles.
Comment parler de la manière dont la violence peut devenir l’un des fondements de la construction du désir, de sa représentation et même de la manière dont nous apprenons à désirer ? Et comment cette violence s’inscrit-elle particulièrement dans certaines trajectoires de vie, notamment dans les vécus transféminins ?
Il ne s’agit pas ici, pour lea cinéaste, de normaliser ces dynamiques, mais plutôt de les regarder en face, comme une réalité qui participe à construire les vécus queer.

Pour comprendre ce que le film met en jeu, il faut revenir à Sleepaway Camp et à ce que l’horreur a de particulièrement significatif pour les personnes queers. Sleepaway Camp, Le Silence des agneaux, Dressed to Kill ou Psychose ont en commun de faire de la personne trans ou de la dissidence de genre le monstre, le tueur. Sa transidentité, son malaise ou le refoulement de celle-ci deviennent alors, explicitement, les ressorts de sa violence. Ces films racontent aussi, quelque chose du regard que la société porte sur ces personnes : l’isolement, l’enfermement, l’ostracisation, la honte, le sentiment de ne pas pouvoir exister. Nous sommes évidemment d’accord pour dénoncer le biais profondément transphobe qui consiste à établir un lien de causalité entre le refoulement d’une identité trans ou queer et le fait de devenir une personne violente ou dangereuse.
Mais il existe un autre écueil : celui de ne plus vouloir regarder ce que cette violence sociale produit réellement dans nos vies. Car lorsque la société contraint une personne queer ou trans à vivre son identité, son corps et sa sexualité dans le secret, dans la honte ou dans la clandestinité, elle contribue aussi à façonner la manière dont cette personne apprend à désirer. Lorsque la violence devient une composante banalisée de nos expériences, elle peut finir par se normaliser dans nos rapports au désir, au sexe et à l’intimité.
C’est précisément là que le film de Jane Schoenbrun me semble particulièrement audacieux. Iel pose une question que l’on préfère souvent éviter : comment une culture de la violence intervient-elle dans la construction de notre sexualité en tant que personnes queer ou trans ? Pourquoi cette question est-elle si souvent diabolisée, ou simplement passée sous silence ? Que se passe-t-il lorsque nous sommes attiré·es par le risque, lorsque nous allons nous-mêmes vers des relations violentes, ou lorsque nous finissons par intégrer la violence comme une composante presque naturelle du désir ?
« C’est peut-être là que le film se montre le plus politique : en refusant de considérer ces imaginaires uniquement depuis le point de vue de celles et ceux qui les ont produits, mais aussi celui des personnes qui ont dû apprendre à y vivre, à s’y reconnaître et parfois à s’y construire. Là où une certaine lecture féministe, cis et blanche, tend à ne voir dans ces images que la perpétuation de clichés misogynes ou transphobes, Schoenbrun rappelle que les œuvres de la marge peuvent aussi devenir des lieux de réappropriation. »
Les films que j’ai cités plus haut ne disent pas tous la même chose, et certains restent profondément prisonniers de leur imaginaire transphobe. Toutefois, Le Silence des agneaux opérait déjà un déplacement intéressant lorsqu’il affirme explicitement que la violence du personnage n’est pas la conséquence de sa transidentité, mais celle d’un système qui n’a pas su l’accompagner, l’encadrer ou lui permettre d’exister autrement. La question devient alors : d’où vient la violence lorsqu’une personne trans ou queer en est elle-même l’émettrice ? Et que signifie le fait qu’elle puisse parfois se diriger elle-même vers cette violence ?

C’est, me semble-t-il, ce que Jane Schoenbrun explore presque « scolairement » à travers ses images et son récit : l’idée que le désir s’apprend parfois dans un rapport à la violence, et que cette violence peut rester inscrite dans notre manière de désirer. Iel pousse même cette réflexion jusqu’à son extrême limite, puisqu’il ne s’agit plus seulement de violence, mais aussi de mort. En associant le désir sexuel à la « petite mort », au moment de l’orgasme où le corps semble atteindre une forme d’abolition de soi, Schoenbrun fait se rejoindre trois notions qui traversent tout le film : le désir, la violence et la mort.
C’est peut-être là que le film se montre le plus politique : en refusant de considérer ces imaginaires uniquement depuis le point de vue de celles et ceux qui les ont produits, mais aussi celui des personnes qui ont dû apprendre à y vivre, à s’y reconnaître et parfois à s’y construire. Là où une certaine lecture féministe, cis et blanche, tend à ne voir dans ces images que la perpétuation de clichés misogynes ou transphobes, Schoenbrun rappelle que les œuvres de la marge peuvent aussi devenir des lieux de réappropriation. Non pas parce qu’elles seraient innocentes, mais parce que leurs contradictions mêmes peuvent offrir aux personnes qui les regardent des outils pour penser leur propre désir, leur propre violence et leur propre rapport au monde. Car pour nombre de trajectoires dissidentes, la marge n’est pas seulement un lieu d’exclusion : elle est aussi un espace de formation, de reconnaissance et de réinvention de soi.
Teenage Sex and Death at Camp Miasma est disponible sur Mubi
Date unique de sortie en salles le 17 septembre, voir liste des cinémas le diffusant
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