Au Très Grand Invertissement, l’espoir d’une utopie queer fédère
Léane Alestra
21 août 2026
8 min.

Sous une canicule féroce, 450 personnes se sont retrouvées dans la Vienne pour la première édition du Très Grand Invertissement, l’université d’été du collectif marxiste francilien les Inverti·es. Le rassemblement a donné aux participant·es la possibilité de baisser la garde pour mieux relever la tête.
Du 12 au 16 août, les Inverti·es ont organisé leur première université d’été ouverte au public, en non-mixité queer. L'événement est historique. Depuis les grandes éditions des UEEH (Universités d’été euroméditerranéennes des homosexualités) dans les années 2000, aucun rassemblement en France n’avait réuni autant de personnes queers plusieurs jours durant, pour se former, débattre et s’organiser. Entre une quarantaine de tables rondes, des projections de films, quantité de DJ sets épiques, un remarquable atelier « air horse » et un talent show d’anthologie, les participant·es — et les trois chiens présents — ont eu l’embarras du choix. Ces quatre jours laissent un souvenir fort, comme le raconte une participante : « Le simple fait que cela existe dans un contexte fasciste est vraiment important. Je le sens dans mon bide. »

Se rencontrer avant 2027
Détail non négligeable, il n’y a presque pas de réseau sur le site. Conséquence politique majeure, rarement envisagée dans les brochures révolutionnaires : Grindr ne fonctionne pas, et Instagram très mal. Les pédales sont ainsi contraintes de rencontrer leurs camarades en trois dimensions, tandis que le reste du camp échappe momentanément à l’injonction de prouver sur les réseaux sociaux qu’on est précisément en train de passer un très bon moment. Résultat, pas ou peu de stories rappellent qu’on a manqué une table ronde, ou une session de baignade. Certes, comme le capitalisme, la FOMO n’est pas abolie au terme du séjour mais elle a beaucoup moins bien capté pendant un week-end. De cette mise à distance forcée des écrans sont aussi nées des rencontres plus franches, entre des participant·es qui, pour certain·e·s, arrivent sans connaître grand monde.
À son arrivée, Dams, 30 ans, animateur périscolaire à Nantes, ne connaît personne : « Je me suis décidé à venir un peu au dernier moment, parce que c’est quand même un petit défi de venir solo. Justement, je me suis dit que ce serait mon challenge de l’été. » Sympathisant de longue date des milieux queers, mais moins engagé dans les luttes ces derniers temps, il espère profiter du rendez-vous pour « remettre un peu les pieds dedans et me donner un petit coup de pied au cul pour la rentrée ». Sa première appréhension concerne plutôt l’entre-soi parisien : les Francilien·nes représentent environ la moitié des participant·es et, les premières heures, les groupes déjà constitués se repèrent vite. « Mais je trouve que ça s’efface au fur et à mesure que les jours avancent » se réjouit le Nantais.

Marie, elle, n’a pas eu besoin de traverser l’Hexagone. Militante féministe et LGBTQIA+ de longue date, elle vit entre La Souterraine et Aubusson. Engagée au Planning familial national et dans la Creuse, elle avait repéré les Inverti·es quatre ans plus tôt, « sur le dancefloor d’une manif », au sein du Pink Bloc pendant le mouvement contre la réforme des retraites. « Ça m’avait vraiment bousculée de voir la fête intégrer la manifestation, mais aussi ce que le collectif défendait politiquement, notamment sa philosophie marxiste, évidemment liée aux luttes queers. » Lorsque Marie a appris que le Très Grand Invertissement (TGI) avait lieu à une heure et demie de chez elle, la décision a donc été vite prise.

Queers de tous les pays, baignez-vous
De loin, le rassemblement a des attributs du festival : un camping, des stands militants locaux et nationaux, de la fête chaque soir et probablement davantage de paillettes biodégradables au mètre carré que dans la plupart des universités d’été traditionnelles. Certains membres des Inverti·es tiennent pourtant à la distinction, l’ambition est bien de faire du lieu un espace de formation et d’organisation à part entière.
Les tables rondes et ateliers abordent des thématiques souvent peu discutées. Comme le féminisme lesbien, l’histoire des répressions trans, la politique culturelle des drag queens, les batailles autour de l’habitat et du logement, des enjeux de santé communautaires, l’anti-validisme, les queers dans le sport, dans le syndicalisme, l’antifascisme...
Et quelque chose fonctionne dans cette abondance. Non parce que tout le monde est d’accord — ce serait à la fois inquiétant et statistiquement invraisemblable avec 450 queers — mais justement parce que les désaccords peuvent s’exprimer. Plusieurs participant·es racontent avoir apprécié des discussions où stratégies, priorités et critiques du collectif ont pu se confronter. Même les militant·es rompu·es aux désaccords soulignent la qualité des échanges et la possibilité d’une réelle solidarité malgré les divergences.

Marie n’avait jamais participé à un rassemblement équivalent. « C’est extraordinaire de se retrouver dans un endroit avec autant de queers. Ça provoque une certaine émotion » déclare-t-elle avec enthousiasme. « Je participe à d’autres événements, mais ils réunissent moins de personnes et sont moins engagés politiquement. Cet endroit est donc vraiment hyper émouvant, à la fois pour la lutte, pour les rencontres et pour les gens. »
Léo* vient de la région lyonnaise. Ce qui le bouleverse surtout, au fil des jours, c’est le brassage entre différentes composantes de la communauté queer : « J’ai été très ému par le GI, notamment parce que j’ai moins l’habitude de fréquenter les autres lettres de l’alphabet. Là, je me suis vraiment lié d’amitié avec des lesbiennes, par exemple, qui me disaient elles-mêmes avoir rencontré plein de pédés formidables pendant ces quatre jours. »
Dans les récits du TGI, les baignades reviennent souvent comme l’un des moments les plus doux du rassemblement. « Ça m’a donné une image très forte de ce que pourrait être un monde queer dans lequel le genre serait beaucoup plus profondément déconstruit : on avait des lesbiennes seins nus et des gays qui cachaient leur poitrine — c’est le Grand Invertissement ou pas ? Il y avait une forme de communion paisible, presque sensuelle, et en même temps extrêmement respectueuse avec les personnes autour de moi » se remémore Léo*.

Un autre participant raconte que ces quelques jours lui ont aussi fait reconsidérer la place prise par le chemsex dans sa vie. En réfléchissant à cette pratique, il explique qu’il y cherche notamment de la proximité et la possibilité de se connecter avec d’autres sans craindre le rejet. Pendant le Grand Invertissement, il expérimente d’autres formes de proximité et d’intimité : être entouré, créer des liens, partager de l’affection sans que celle-ci passe nécessairement par la séduction, tout en pouvant aussi, s’il en a envie, rejoindre l’espace de cruising réservé à la sexualité en plein air.

Quelques jours dans un monde queer
Au fil des jours, le domaine devient familier et les liens se tissent. « Je trouve ça cool que ça dure quatre jours, qu’on ait le temps de se relier au lieu et aux gens » relève Dams. La non-mixité de l’événement offre une forme de répit rare, y compris aux membres du collectif organisateur. « J’ai l’impression d’enfin baisser la garde » souffle Gabi, qui a rejoint les Inverti·es depuis un an et demi. Pour elle, cette disparition de la vigilance ordinaire transforme profondément les rencontres : « En tant que meuf trans, dans les espaces qui ne sont pas queers, les gens ont vraiment cette curiosité maladive. À chaque fois que tu rencontres quelqu’un, tu peux d’abord te dire que “cette personne a l’air potentiellement cool.” Mais, à un moment, elle va finir par te poser la énième question chiante. Ici, il n’y a tout simplement pas ça. Cela facilite énormément les interactions avec tout le monde. »
« Je ne sais pas si c’est seulement lié au fait que l’espace soit queer, mais c’est aussi un espace très bienveillant » ajoute Lisia, également membre des Inverti·es depuis six mois. « Tu sens que les gens prennent soin des autres et qu’il y a de l’entraide. »
La population du camp reste majoritairement située quelque part entre le milieu de la vingtaine et la trentaine, avec beaucoup de trentenaires, mais le rassemblement ne se limite pas à une génération. On y croise aussi des plus jeunes, des quarantenaires, des cinquantenaires et des personnes seniors. Un détail qui compte. Pour construire une histoire commune, une communauté a besoin de pouvoir transmettre ce qui l’a précédée, plutôt que de voir chaque nouvelle génération queer repartir presque de zéro.

« J’ai l’impression d’enfin baisser la garde »
— Gabi
Camarades de plonge
Pour les participant·es, l'organisation de l’après TGI commence à s'inventer dès le samedi après-midi. Les participant·es se regroupent par villes et par régions, pour échanger leurs contacts et imaginer ce qui pourrait survivre au rassemblement une fois les tentes démontées. Dams repart ainsi avec quelques compères nantais·es.
L’organisation de ce premier TGI n’échappe cependant pas à quelques critiques, que l’organisation est décidée à prendre en considération. « Une personne m’a dit que nous avions des angles morts, comme l'anti-validisme » expose Lisia. « Elle n’avait pas non plus très bien compris quelle était notre stratégie, quelles seraient nos prochaines actions et pourquoi nous allions les mener. C’étaient des critiques assez constructives, je trouve. »
Le validisme est l’un des sujets de discussion les plus vifs du séjour. Une cinquantaine de personnes ont participé à un atelier sur le sujet. Les participant·es y ont notamment mis en commun leurs besoins pour améliorer les conditions de participation au TGI. Leurs premiers constats ont ensuite été partagés à l’ensemble des personnes présentes en plénière. Le tout a ensuite été rassemblé sur un pad partagé, afin de croiser les expériences et de nourrir le bilan de l’événement. Membre des Inverti·es, Gabi souligne l’importance de ces premier retours : « Même sur des choses toutes bêtes, comme la différence entre un espace calme et un espace silencieux, c'est quelque chose dont je n’avais pas conscience, alors que c’est assez basique. »
Une partie des aménagements est ainsi revue directement pendant le séjour, tandis que deux boîtes à retours (sur le site et en ligne) recueillent critiques et propositions en vue d’un bilan plus large. Cette première édition permet ainsi de mettre collectivement les angles morts du TGI au travail, dans la logique d’un rassemblement auquel tout le monde met la main à la pâte.
De fait, l’organisation collective est indispensable pour soutenir celle prévue par l’équipe des Inverti·es, relativement réduite à une dizaine de bénévoles pour 400 participant·es. La fatigue s’est fait vite sentir, en particulier pour les membres de l’organisation elleux-mêmes handi. Gabi ne cherche d’ailleurs pas à romantiser la prouesse : « L’organisation a été très lourde, particulièrement pour la team orga et les personnes qui ont participé au montage et qui resteront pour le démontage. Elles ont pris très cher. Cela repose quand même sur une poignée de personnes extrêmement motivées, qui ont accepté de prendre les différents mandats. »
Heureusement, les participant·es sont invité·es à prendre leur part, notamment à travers des tours de plonge et de découpe des légumes. Plusieurs cantines militantes se relaient aussi pour nourrir le camp, dont la Cantine des Pyrénées dans le XXe arrondissement de Paris, elle-même aujourd’hui en difficulté. Les repas, vegans et bio à 90 %, sont pensés pour rester accessibles. « De fait, je pouvais manger de tout et tout mélanger sans me poser de question » se réjouit Gabriel* qui est juif.

« Cela repose quand même sur une poignée de personnes extrêmement motivées, qui ont accepté de prendre les différents mandats. »
— Gabi
Le temps de l’amour
Le dernier soir, tout le monde se retrouve dans une belle clairière pour le talent show, climax de l'événement. Une vingtaine de numéros imaginés par les participant·es se succèdent et, comme souvent lorsque plusieurs centaines de queers disposent simultanément d’une scène et d’un degré raisonnable de confiance en soi, le rendu est spectaculaire. On compte notamment un texte de slam magnifique sur la Palestine de la part de Vortex. Germain reprend Dancing Queen d’ABBA en français en chantant délibérément très faux : « Dansez les reines, c’est le temps de l’amour. » Puis arrivent les Fonds de George Grégorien — c’est bien leur nom — qui proposent aux personnes consentantes de la clairière de faire semblant de jouir collectivement. « Un beau moment d’éco-sexualité », se marre une participante. C’est sans compter Hubert aka Hubipolaire qui nous a tordu de rire en racontant quelques unes de ses phases maniaques.
Après quatre jours comme ça, difficile de repartir de marbre. Marie résume : « Ça donne beaucoup d’espoir pour ce qui nous attend en 2027, ça, c’est clair. »
Évidemment, ces instants ne suffisent pas à fabriquer le monde d’après. Mais le TGI permet au moins d’en éprouver quelques morceaux et nous laisse entrevoir ce que donnerait une sûreté sans vigiles, des rencontres sans applications, une fête moins arrimée à la consommation, de la transmission hors de l’école, du soin non marchandé et collectivisé et des désaccords nourris d’échanges sincères.
À la descente du bus de retour, une participante nous prévient : « Les larmes aux yeux de nostalgie de l’événement me poursuivent déjà et vont me poursuivre un moment. »
* Certains prénoms ont été modifiés.
Photographies : Hayan Abdallah @urbanspace61

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