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Avec les mecs de Jules Magistry : « nous les queers, on mérite plus de fictions de vengeance »

Arya Meroni

21 septembre 2026

8 min.

Avec les mecs, la première bande dessinée de Jules Magistry, est une plongée dans l’adolescence d’une personne LGBT+, et plus précisément, au moment où la violence de l’entourage crée une bascule. Un récit admirable qui parlera sans doute à toustes celles et ceux pour qui ces violences ont servi de rite de passage.

Dimanche 13 septembre 2026, Brétigny-sur-Orge, fête de l’Humanité. Vers 11h du matin, après quelques rares heures de sommeil, Jules Magistry et moi nous retrouvons au stand du collectif queer marxiste parisien les Inverti.e.s pour discuter de sa BD Avec les mecs, sortie quelques jours plus tôt. Né en 1991 dans le 77  il a fait Assas « parce qu’on m’avait dit que c’était l’excellence », avant de déchanter. « La fac de droit est remplie de militant·e·s d’extrême-droite, j’y ai aussi découvert les violences de classe » se remémore-t-il, assis sur un fût de bières vides. Il se réoriente dans le graphisme, et commence à se professionnaliser en 2020, après une commande pour Versace. S’enchaînent alors les missions en freelance, pour Libération, Albin Michel Jeunesse, et une multitude de marques. Ce travail est d’abord gratifiant, puis aliénant : « c’est du travail à la chaîne pour le grand capital, tu n'as pas de marge de manœuvre, si tu ne fais que ça, tu finis par être dégoûté. » À côté, il mûrit pendant 10 ans un projet d’auto-fiction en bande dessinée, aboutit en ce début de mois de septembre 2026.

Avec les mecs est une BD qui peut se lire d’une traite. Les 235 pages se parcourent en moins d’une soirée, tant le fil narratif tient en haleine. Non pas car il conterait une épopée héroïque, bien au contraire. Ce dont parle l’ouvrage, c’est de la banalité de la violence, celle qui se vit au quotidien et n’a rien d'exceptionnelle. Pour ses inspirations, il puise dans Elephant, de Gus Van Sant, qui retrace la journée ayant précédé la tuerie de Colombine, ainsi que les films de Sofia Coppola «où on y voit la lenteur de l’action.» Seule entorse au rythme, le moment où le personnage de White promet de casser la gueule à Blue, le protagoniste, inspiré de l’auteur. On a l’impression que cette relation est ce qui conduit l’histoire, crée le suspens, mais ce n’est que partiellement le cas : « White est stéréotypé, c’est la violence brute, celui qui veut casser la gueule à tout le monde. Il est foncièrement méchant,mais il sert en fait à cacher la vraie violence dont je parle ici, celle de l'amitié ». C’est effectivement la relation entre Blue et ses amis qui cristallise le récit.

Comment la violence structure nos identités


La BD met donc en scène Blue, un collégien, et ses relations avec ses trois amis Purple, Yellow et Red - une référence évidente aux Power Rangers. Il a une quatrième amie, Pink, envoyée en internat par ses parents divorcés, et qui existe à travers ses billets de skyblogs. 

La BD fourmille de détails qui en font une capsule temporelle. Le style au crayon gras, retravaillé par couche, permet de retranscrire le rythme du récit avec précision et de produire des colorations qui servent elles aussi le récit. On passe ainsi de cases qui semblent accélérer, les visages disparaissant parfois, à des vignettes dont le réalisme permettent une extraction du fond, à l’instar de la représentation des vieux Windows 98 ou des manettes de playstation 2. D’ailleurs, les références à la culture millennials du début des années 2000 foisonnent, d'Eminem à Tekken, en passant par les Télétubbies ou les vieux paquets de Miel Pops. 

L’histoire se déroule sur un temps relativement bref qui permet d'apercevoir quelques scènes de vie quotidienne : une journée de cours, de la glande, seul et avec ses potes, puis un retour au collège. S’entremêle plusieurs axes narratifs au milieu de cette banalité.

Les éléments qui structurent le récit sont ceux qui décrivent les moqueries subies par Blue de la part de ses trois amis masculins. Elles apparaissent de manière abrupte et interloquent le protagoniste qui semble dépassé. « Quand ton entourage capte que t’es queer avant que toi même tu ai pu y penser, un shift se fait d’un coup : un jour tu reviens à l’école et t’as l’impression que tout a changé, qu’on complote dans ton dos, et des discussions ont lieu sans toi, sur toi. » décrit le graphiste. Blue est alors tiraillé. Il se demande si ses amis ont changé, mais ne rompt pas ses routines amicales pour autant. Car si c’est par la violence extérieure qu’on prend conscience de la queerness, il est souvent impossible de s’en extraire lorsqu’on est enfant. À la fin de la BD, Blue regrette que Pink ne soit pas là. Implicitement on devine qu’elle l’aurait compris, elle. 

Pink, on la découvre donc via quelques notes sur son skyblog. Des notes qui parlent de dépression, d’anorexie et de suicide, un autre axe fort de la narration. Pour Jules, qui est allé aux archives retrouver des Skyblog, il était nécessaire de mettre en scène cet objet médiatique « qui était remplis de post sur la mort et le suicide. Dans notre adolescence, le mal-être était permanent, et c’était aussi ça la banalité, parler du suicide. » Pink est par ailleurs inspiré de Monica, son amie d’enfance, qui est morte suicidée.

Dans ses recherches, Jules s’est aussi penché sur les tueries en milieu scolaire, voulant comprendre ce qui pousse à passer à l’acte. « C’est presque rassurant de se rendre compte qu’avant de tuer les autres, ces enfants allaient profondément mal et voulaient se suicider, partir en emportant les autres. Comment ça se fait, vivre depuis si peu de temps et avoir un tel désir de mort ? » Ce qui est impardonnable, c’est que le système dans lequel on évolue « est tellement pourri qu’à 13 ans, on t’a appris une telle cruauté que tu peux être capable de tuer les autres. » Par ses dessins, le bédéiste essaye alors de retranscrire cette violence systémique. Pour lui, elle est avant tout véhiculée par les adultes, qui la taise, la permet et la produit. De là découle une colère profonde qui marque son travail. 

Cyclope venge les queers


Dans la BD, cette pulsion de mort est retranscrite via une scène de baston en rêve, dans laquelle Blue fantasme de tuer White. Pour Jules, ce geste est fondamental dans l’œuvre : « nous les queers, on mérite plus de fictions de vengeance, car on est traversé par cela. On encaisse de la violence, on emmagasine, et on devrait uniquement vouloir de la joie et de l’amour ? Cette fable selon laquelle en aimant ceux qui nous agressent on va finir par les faire changer, c’est vomitif. »

Comment se venger alors ? « On est suffisamment intelligents pour faire cela par la création artistique ou la lutte. » Mais pas n’importe comment : « Moi je suis encore entrain de comprendre comment je veux lutter… mais certainement pas comme dans la scène de La vie d’Adèle où elles finissent par se retrouver à la Pride. Ce qui me parle, c’est Se défendre d’Elsa Dorlin. J’ai aussi découvert la figure des Lavenders Panthers, éphémère groupe gay à San Francisco, qui déambulé dans les rues avec des fusils à pompe. Le groupe n’a pas duré longtemps car il s’est avéré que le créateur était un raciste, mais ce qui est intéressant, c’est cette image d’un pédé armé, loin de l’image qu’on se fait traditionnellement du militantisme gay. » 

La thématique de la lutte est abordée dans la BD via les nombreuses références aux X-Men, ce groupe de super-héros mutants. Dans l’univers Marvel, les mutants sont une allégorie des groupes minorisés persécutés, l’histoire tournant autour de leur libération. Plusieurs vision sur la marche à suivre pour y arriver s'affrontent : d’un côté les X-men incarne l’assimilationnisme, sauvant encore et toujours les humains qui n’ont de cesse de les opprimer ; de l’autre, Magneto, souvent dépeint en terroriste souhaitant prendre le pouvoir et annihiler l’oppresseur. Blue s’identifie à Cyclope, le personnage le plus intéressant selon Jules Magistry car il passe « du boy scout à quelqu’un de radicalisé. »  Cyclope, c’est aussi le super-héros qui porte des lunettes pour contrôler son pouvoir, « si on lui arrache, il explose », comme une allégorie de cette violence minoritaire qui finit par se déverser lorsqu’on est trop acculé pour encaisser, continuellement, sans broncher. C’est le personnage d’Emma Frost, une mutante cherchant à faire le bien sans jamais être totalement dans le camp des « gentils », qui libère Cyclope et, in-extenso, Blue : « Ce personnage aide à sortir de l’impression que pour faire le bien, il faut forcément agir de manière moralisatrice. Si tu veux chercher à réellement faire le bien, il ne fait pas forcément paraître une bonne personne, parfois, il faut attaquer. »

Cette thématique de la violence subie par les queers, et de comment y riposter sera au cœur des prochains projets de Jules Magistry, « car on a besoin de ces récits ». Le climat politique, marqué par l’augmentation des agressions de personnes LGBT+, lui donne sans aucun doute raison.

Avec les mecs, Jules Magistry, éditions Sarbacane, 240 pages, 16 euros.

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