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Congrès du RN à Orléans : la gauche se mobilise mais rate son soutien aux sans papiers

Maëlle Le Corre

29 octobre 2026

7 min.

Alors que la manifestation contre le congrès du Rassemblement National se tenait ce samedi 24 octobre à Orléans, plusieurs bus conduisant des militant•es dont des personnes sans papiers ont été interceptés aux abords de la ville. Pendant qu’iels bloquaient la circulation à un péage, des collectifs militants queers ont tenté de mener une action en soutien. Récit croisé de ces résistances.  

« Libérez nos camarades ! Libérez nos camarades ! » Des voix s’élèvent au milieu de la foule rassemblée devant la scène au cœur du Campo Santo d’Orléans où se tient le village antifasciste organisé  ce samedi 24 octobre par les organisateur·ices de la manifestation contre le RN. Au point de presque de couvrir les discours des syndicalistes au micro. L’origine de la clameur ? 220 personnes sans papiers, parties de Paris le matin même, ont été stoppées par les forces de l’ordre depuis plusieurs heures non loin de là. 


Empêché•es de manifester

Retour en arrière. Tôt ce matin-là, les contrôles routiers n’ont épargné aucun car aux abords d’Orléans. Au sein de ceux affrétés par plusieurs organisations parisiennes dont Nous Toutes et la Marche des solidarités, la consigne était claire : en cas de contrôle, tout le monde a “oublié” sa carte d’identité. Une façon de faire front commun et d’éviter un tri entre les passager•es, qui mettrait directement en danger celleux qui ne disposent pas de papiers et pourraient risquer une OQTF (Obligation de quitter le territoire français).

Si certains cars repartent, trois autres sont stoppés à proximité du péage de la Chapelle-Saint-Mesmin. « Dans les autres bus, les gens ont eu la liberté de décliner le contrôle d’identité. Pour nous, il a été exigé que l’on sorte une carte d’identité » déplore Anzoumane Sissoko. Pour une fois, l’élu du 18e arrondissement de Paris portait son écharpe tricolore. « C’est la première fois que je vais en manifestation avec, je le fais pour être témoin de ce qui se passe, car systématiquement même en règle, on essaie quand même de nous empêcher de manifester. »

« Quand on a compris que le but était réellement de nous empêcher d’aller manifester, on a bloqué le péage pour que tous les véhicules arrivant par le sud se retrouvent bloqués ou contraints de faire demi-tour. Ça a duré plus de trois heures. »

— Anzoumane Sissoko, élu du 18e arrondissement de Paris

Le blocus des bloqué•es

À Orléans, la manifestation reléguée à l’extérieur du centre-ville s’élance finalement sur les coups de 11h, sans attendre les derniers bus. Lorsqu’elle touche à sa fin par un retour à son point de départ devant le théâtre, plusieurs collectifs découvrent la situation. « On ne pouvait pas faire comme si ça n’existait pas, se glorifier de la réussite de cette mobilisation et se dire “tant pis pour les camarades empêchés de manifester” », témoigne Caro, elle-même contrôlée dans un des bus le matin-même. Que faire ? Un sit-in ? Rejoindre le péage pour prêter main forte ? Mais pour ça, il faut être en nombre. Un petit groupe, composé de différents collectifs, dont les Dégos et les Inverti•es, décide d’aller recruter des volontaires là où le gros de la manifestation s’est rendu, au village antifasciste situé dans l’ancien cloître du Campo Santo. 

Sur le péage, la situation est dans l’impasse. Après une tentative de négocier avec les forces de l’ordre, les militant•es choisissent de ne pas se laisser faire : « Quand on a compris que le but était réellement de nous empêcher d’aller manifester, on a bloqué le péage pour que tous les véhicules arrivant par le sud se retrouvent bloqués ou contraints de faire demi-tour. Ça a duré plus de trois heures » raconte Anzoumane Sissoko. « On s’est assis et on a mené une AG, ça a été un très beau moment, assure Denis Godard de la Marche des Solidarités. Ça disait à la gendarmerie que ce n’était pas eux qui allaient nous donner l’ordre de partir. Même sans réussir à rejoindre Orléans, on pouvait reprendre les choses en main. » 

« Bordélisation » 

Au village antifasciste du Campo Santo, un meeting a commencé. Le maire de Trappes Ali Rabeh, mais aussi le maire de Saint Denis Bally Bagayoko sont attendus sur scène, ainsi que différent•es représentant•es des syndicats. Hors de question donc pour l'organisation de modifier l'ordre des prises de parole pour faire une annonce au micro et ainsi lancer un mouvement pour rejoindre le blocus du péage. « On nous a fait comprendre qu’on était en train de ruiner l’événement », déplore Elisa des Inverti•es. La négociation est âpre. Les organisateurs leur assurent que Sophie Binet va parler de la situation des bus bloqués. Dont acte, mais la patronne de la CGT n’appelle pas à l’action. Décidés à se faire entendre, les militant·es optent pour une opération de « bordélisation » et lancent des « Libérez nos camarades » en plein milieu de la foule. L’effet est immédiat, certain•es sont prêt•es à partir sur le champ en direction du péage, tandis que d’autres s’agacent de la perturbation et aimeraient bien que le meeting suive son cours. Les esprits s’échauffent brièvement, jusqu’à ce que l’organisation consente à laisser quelqu’un monter sur la scène. C’est Mathieu Pastor qui vient à la tribune au nom de la Marche des solidarités : « On est venus ici pour manifester contre le Rassemblement National, mais la préfecture et l’État en ont décidé autrement et trois cars sont toujours bloqués au péage de la Chapelle par la police et par les CRS », lance-t-il avec colère. « Comme par hasard, des cars de nos camarades sans papiers. Ils sont en train de résister et ont refusé le tri qu’ont voulu leur imposer les CRS. On s’en fout de leur histoire de papiers, on nous trie pas comme ça ! » Et d’ajouter ce rappel lourd de sens : « Avec ou sans papiers, contre le racisme et le fascisme, on est ensemble ! »

Au même moment, aux abords du péage, il est proposé aux 220 personnes de remonter dans les bus, direction Paris sous escorte, ce qu’elles vont finir par accepter. « La préfecture a montré que c’est bien le fait de manifester qui était le problème, puisqu’on pouvait finalement repartir dans l’autre sens… sans contrôle », constate Denis Godard. 

« C’est une gauche pas prête au passage à l’action, dénonce-t-elle, on ne peut pas juste faire des communiqués de presse ! »

— Elisa, militante aux Inverti.e.s

Une gauche « pas prête à l’action » ?

S’il reconnaît qu’il « aurait été difficile de partir en manif sauvage jusqu’au péage » pour aller soutenir le blocus, Mathieu Pastor estime en revanche aujourd’hui qu’il aurait été possible de faire plus lors de la manifestation du matin, comme refuser collectivement d’avancer. « C’est une honte ce qui est arrivé, ça s'apparente à une interdiction de manifester, c’est une atteinte aux droits », dénonce-t-il, catégorique.

L'incapacité à se mobiliser en soutien à des personnes sans papiers reste en travers de la gorge d’Elisa. Pour la militante des Inverti•es, c'est une incohérence avec les discours antiracistes des organisations et syndicats en tête du cortège. Elle tacle une gauche qui se vante d’avoir intégré l’antifascisme dans ses luttes « mais seulement en théorie ». « C’est une gauche pas prête au passage à l’action, dénonce-t-elle, on ne peut pas juste faire des communiqués de presse ! ».Pour Emilie des Dégos, ce moment de tension au village antifasciste raconte un « rapport de force » au sein de la gauche : « Cela révèle cette institutionnalisation des mouvements presque obligatoire qui ne permet pas la même plasticité, la même réactivité au moment où il faut agir. Ça questionne la façon dont on lutte et les leviers dont on dispose. » Quitte à devoir jouer les trouble-fête dans son propre camp politique pour provoquer des réactions. « Ce n’est pas facile de tenir les deux bouts, de ne rien lâcher en termes d’exigence politique, tout en gardant tout le monde, reconnaît-elle. On est peut-être passé pour les personnes qui font chier aux yeux de certain•es, mais pour d’autres, on a montré qu’il y avait une urgence. » 

Reste que ce qu’il s’est passé au péage de la Chapelle-Saint-Mesmin est loin d’être anecdotique dans le contexte actuel, note Denis Godard. « Quand des personnes sans papiers décident de s’organiser, de revendiquer, ça pose des questions politiques centrales. Le droit de manifester a été attaqué, mais aussi le droit de circuler. Ce qui s’est passé n’est pas un fait divers, c’est un fait politique. »

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