« J’ai vraiment envie de vivre » : comment les blocus redonnent espoir aux lycéen·nes queers
Léane Alestra
10 octobre 2026
5 min.

Dans le premier volet de notre reportage, des lycéen·nes queers racontaient combien l’école pouvait être un lieu de violences et d’isolement. Avec les blocus, c’est une tout autre expérience qui s’ouvre à elleux : celle de rencontrer des jeunes qui partagent leurs combats, de nouer de nouvelles amitiés et de trouver, dans la mobilisation collective, l’espoir de faire enfin entendre leurs voix.

« Là franchement j'ai l'impression d'appartenir à quelque chose »
— Amina
Cleo*, 17 ans, non binaire, étudie dans un lycée relativement privilégié. Pourtant, iel dénonce des classes de spécialité à 38 élèves, des moisissures simplement repeintes plutôt que traitées et des professeurs absents pendant plusieurs semaines sans remplacement. En Auvergne, Noam raconte avoir passé près de trois mois sans cours de français en seconde. À l'approche du bac de français, cette absence prolongée l'a particulièrement inquiété. Il décrit aussi des bâtiments où la chaleur devient insupportable en été, des emplois du temps régulièrement bouleversés et un manque d'espaces où les élèves peuvent se poser entre deux cours. À Strasbourg, Maya évoque des salles où la température peut atteindre 40 degrés en été, tandis que les élèves ont froid l'hiver. En Bretagne, Eli rapporte la présence de rats dans son établissement, une infirmière scolaire à mi-temps ainsi que l’absence de poste d’assistante sociale. Elaia revendique quant à elle davantage de moyens pour l'enseignement immersif en basque et la possibilité de passer le baccalauréat dans cette langue.
C’est sur fond de ces multiples difficultés que surgissent les blocus de septembre 2026. Et avec eux, pour certain·es élèves queer, une découverte inattendue : celle de ne plus être seul·es.

« On dirait que c'est tous nos potes »
« On devient enfin un ensemble de gens qui se battent pour les mêmes causes, on se rejoint tous sur les mêmes sujets, on dirait c'est tous nos potes », s'enthousiasme Luz. Pour Bastien, l'expérience du blocus a profondément changé ses rapports avec les autres élèves. Alors qu’il pensait surtout côtoyer des élèves de seconde, il a finalement noué des amitiés avec des premières et des terminales : « Vu que le groupe qui organise le blocus est très mélangé je me suis rapproché de plein de gens différents, de classes sociales différentes, d'ethnies différentes avec des façons de penser multiple et ça fait un groupe soudé très solidaire entre eux. »
Sacha raconte, lui, avoir rencontré grâce à la mobilisation d'autres personnes trans de son lycée et des établissements voisins. Une expérience qui fait écho au soulagement ressenti lorsqu'il avait découvert un autre garçon trans dans sa promotion : « Je me suis dit que je ne serais pas “le trans” de la classe, mais surtout que les gens verraient que nous avons des personnalités et des vies différentes, et que donc je ne serai pas déshumanisé. »
Noa évoque lui aussi les nombreuses personnes queers rencontrées pendant les blocus, dont il ignorait jusqu'alors l'existence. Pour Maya, cette mobilisation rappelle la solidarité qu'elle connaissait déjà au sein de son groupe d'ami·es queers. Elle retrouve dans les blocus ce sentiment de faire corps, de se soutenir et de se défendre collectivement. Les élèves qui se mobilisaient jusque-là en petit comité découvrent désormais une multitude de camarades et d’enseignant·e·s prêts à se joindre à elleux.
Même Pablo, dans un établissement où les discours d'extrême droite et masculinistes sont selon lui très présents, découvre grâce au mouvement qu'il existe davantage d'élèves partageant ses convictions qu'il ne le pensait. Un bouleversement que partage Amina : « Ça faisait très longtemps que je n'avais pas eu ce sentiment, là franchement j'ai l'impression d'appartenir à quelque chose. »
Une même satisfaction se dégage des témoignages : celle de pouvoir enfin sensibiliser leurs camarades aux enjeux queers et faire entendre leurs revendications au-delà de leurs cercles habituels. Pour Matéo, cette dimension est essentielle : « Quand tu vas au blocus tu rencontres plein de gens et ça permet de t'ouvrir aux autres dans un esprit collectif. Donc je leur explique qui je suis et eux ça leur permet de comprendre les enjeux trans. »

« Aujourd'hui les jeunes qui se mobilisent c’est pour leur avenir pro majoritairement mais pour les lycéens queers on se mobilise aussi pour nos droits car si le RN passe ça sera pas que notre avenir scolaire qui sera en jeu mais aussi notre façon de vivre. »
— Bastien
À l'assaut de l'école, puis du reste du monde
Pour ces jeunes queers, la mobilisation dépasse largement les seules conditions matérielles d'enseignement.
Pour autant, Maya estime que les questions LGBT « ne sont pas le centre du mouvement, et tant mieux ». Elle insiste aussi sur le fait que les élèves queers sont les premiers touchés par la précarisation de l'éducation. Davantage de moyens pourraient permettre de renforcer la prévention, de développer les cours d'éducation à la vie affective et sexuelle et de mieux lutter contre les violences : « Je pense qu'il est super important de permettre la mise en place de vrais plans de luttes contre les discriminations et le harcèlement car les mesures sont insuffisantes », insiste-t-elle.
Une analyse partagée par Lee pour qui les revendications du mouvement vont dans le même sens que les luttes queers : investir dans l'éducation permettrait de consacrer plus de moyens et d'énergie à l'accompagnement des élèves victimes de discriminations, notamment les jeunes LGBTQI et en situation de handicap.
Face à d’autres lycéen·nes manifestant·e·s qui lui rétorquent qu'ils ne sont « pas là pour les LGBT », mais pour les droits des élèves, Noam rappelle que « c'est deux causes sont intrinsèquement liées ». Pour lui, le mouvement constitue une occasion de dénoncer le racisme et la queerphobie dans les établissements scolaires, particulièrement dans les territoires ruraux où il estime ces questions insuffisamment prises en charge.
Pour d'autres, l'enjeu est plus radical encore. Noa, qui se définit comme révolutionnaire, voit dans l'extension nationale des blocus la possibilité d'une contestation beaucoup plus large du système politique. S'il se mobilise d’abord en soutien aux « lycéen·nes des campagnes, des quartiers populaires et des outre-mer », il espère également que le mouvement ouvrira une véritable rupture avec les formes traditionnelles de représentation des élèves. Lassé des instances de démocratie lycéenne qu'il juge inefficaces et monopolisées par des lycéen·nes issus de milieux bourgeois, il considère que cette mobilisation pourrait bien marquer le début d'un climat insurrectionnel généralisé. À ses yeux, l’objectif est de contester un fonctionnement politique qui ne laisse aucune place à la parole des jeunes : « Le gouvernement est dépassé, ils ne savent pas quoi faire de nous, d’autant qu’on nous prive de futur et que nous n’avons rien à perdre, ni salaire, ni maison, ni famille. »
Une frustration largement partagée parmi les élèves interrogé·es, qui rappellent leur absence de droit de vote et dénoncent le peu de considération accordé à leurs revendications. Maya s’agace notamment des responsables politiques qui invitent les lycéen·nes à privilégier les pétitions plutôt que les blocus : « Déjà qu’ils respectent même pas le résultat des élections, alors des pétitions ! »
La crainte de l'extrême droite joue également un rôle central dans plusieurs témoignages. Pablo, dont la famille a fui des régimes autoritaires européens, explique que cette histoire familiale nourrit son engagement. Pour Bastien, la question est aussi directement liée à son identité : « Aujourd'hui les jeunes qui se mobilisent c’est pour leur avenir pro majoritairement mais pour les lycéens queers on se mobilise aussi pour nos droits car si le RN passe ça sera pas que notre avenir scolaire qui sera en jeu mais aussi notre façon de vivre. »
« Pour Elaia, cette violence policière s’inscrit dans une répression étatique plus large, qui fait écho à l’histoire des luttes basques et qu’elle appréhende à la croisée de ses identités Basque, lesbienne et lycéenne. »
Une solidarité qui n'efface pas tout
Reste que la mobilisation, aussi fédératrice soit-elle, ne fait pas miraculeusement disparaître les discriminations. Noam raconte sa surprise lors d'une manifestation en Auvergne à laquelle participaient également des élèves proches de l'extrême droite. Lorsque des slogans antifascistes ont été scandés, certains ont marqué leur désaccord. Il a également constaté un manque d'enthousiasme lorsque les prises de parole ont abordé les droits des personnes LGBT. « J'aurais aimé que certaines personnes comprennent qu'on est là pour la cause de tous les élèves », regrette-t-il.
Amina fait un constat similaire. Elle estime qu'une partie de ses camarades mobilisés tient des propos homophobes dans la vie quotidienne. Mais pour autant, elle refuse de renoncer à lutter à leurs côtés : « Je suis obligée de faire abstraction de ça [...] pour continuer la lutte parce que sinon si je vais parler qu’aux gens qui sont super éduqués sur la lutte queer donc en fait personne. Pour l'instant le mouvement lycéen est imparfait. Mais j'espère que ça va changer dans les mois qui viennent », poursuit-elle.
Tous les lycéen•nes interviewé•es par Problematik expriment à la fois l’enthousiasme suscité par les blocus et leur inquiétude face à la répression policière. Sacha, qui a pris publiquement la parole lors d'une mobilisation dans son lycée, raconte sa peur d'être placé en garde à vue en tant que garçon trans notamment à l'idée que l'utilisation de son prénom d'usage puisse lui porter préjudice.
Maya rapporte pour sa part avoir été exposée à plusieurs reprises aux gaz lacrymogènes lors de manifestations. Elaia est quant à elle furieuse qu’une camarade ait été matraquée lors des mobilisations à Bayonne, au point de devoir se rendre aux urgences : « Ça me révolte surtout qu’on parle de mineurs. » Pour elle, cette violence policière s’inscrit dans une répression étatique plus large, qui fait écho à l’histoire des luttes basques et qu’elle appréhende à la croisée de ses identités Basque, lesbienne et lycéenne. Amina, enfin, dit ne s'être jamais sentie protégée par la police « en tant que femme, en tant que personne queer et en tant que personne racisée ».
« Aujourd’hui j’envisage un avenir »
Derrière ces mobilisations se joue aussi, pour ces jeunes, la possibilité de se projeter dans le futur. « Quand t'es trans c'est déjà difficile d’entrevoir un avenir, de s'imaginer dans le futur, c'est hyper dur », confie Matéo. Amina décrit elle aussi la difficulté à grandir dans un monde où elle se sent continuellement écrasée par le racisme, la misogynie et l'homophobie. Si le mouvement lycéen lui donne de l'espoir, elle reste consciente des obstacles qu'elle devra affronter. « En plus j'ai envie d'avoir des enfants, je sens que je vais devoir me battre. » Un constat éprouvant, mais qui nourrit également sa détermination : « Ça m'épuise déjà mais je sens une certaine ferveur en moi parce que j'ai vraiment envie de vivre en fait. »
Chez Elaia cet espoir de construire un avenir est également particulièrement vif. Elle confie avoir traversé une période de profonde détresse psychique, marquée par plusieurs tentatives de suicide. « Le seul avenir que j'envisageais, c'était la mort. Mais aujourd'hui j’envisage un avenir, c'est un nouvel espoir dont je suis très fière. » Si la crise climatique, la montée de l'extrême droite et les menaces pesant sur les droits humains continuent de l'angoisser, voir sa génération se mobiliser lui apporte une raison supplémentaire d'espérer. « Je trouve ça super beau toute la jeunesse dont je fais partie se lever et vouloir se faire entendre », confie-t-elle. Et de conclure : « Ça me rend heureuse de me dire qu’il n'y a pas que le mal dans le monde, il y a des gens qui pensent des choses auxquelles je crois. »
Pour ces jeunes queers, les murs du lycée enferment parfois plus qu’ils n’instruisent. Derrière les grilles, il faut apprendre à se taire, à se cacher, à encaisser les violences et, trop souvent, à se défendre seul·e. Mais devant ces mêmes grilles, désormais bloquées, les rencontres et les solidarités nouvelles font naître l’espoir de voir enfin leurs voix, si longtemps étouffées, se faire entendre.
Les prénoms signalés par un astérisque sont des prénoms d'emprunt, utilisés pour préserver l'anonymat des personnes interrogées.

Soutenez un média indépendant
Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos futures publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !
Soutenez un média indépendant
Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos futures publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !


















