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« Être mégenré de 8h à 18h, c'est dur » : les lycéen·nes queers mobilisés témoignent

Léane Alestra

10 octobre 2026

5 min.

Alors que le mouvement lycéen, parti de Mayotte dès le 31 août, prend une ampleur inédite à travers le pays, Problematik est allé à la rencontre d’une vingtaine de lycéen·nes LGBTQIA+ aux quatre coins de l’Hexagone. Dans ce reportage en deux volets, publiés simultanément, iels racontent les discriminations et les difficultés rencontrées à l’école, mais aussi leur engagement dans les blocus et les espoirs que fait naître la mobilisation. Ce premier volet donne la parole à ces jeunes sur leur quotidien scolaire, entre solitude, violences, discriminations et manque de soutien des adultes.

« Parfois j'ai envie de parler à personne et de rester tout seul »

— Matéo*

« Se faire mégenrer de 8h à 18h, c'est dur, certains jours j'ai pas envie d'y aller. » Luz est un garçon trans et bisexuel, scolarisé en seconde dans un lycée public parisien. Malgré son changement de prénom à l'état civil, ses enseignant·e·s continuent de se tromper quotidiennement de pronoms. « Parfois les élèves se trompent et je leur dis non c'est “il”, puis ils disent ok et se trompent plus. Mais c'est pas le cas du corps enseignant », déplore-t-il. Matéo*, également trans et gay, en seconde à Paris, connaît le même épuisement. Pas encore out auprès de toute sa famille, il ne peut pas entreprendre sereinement les démarches pour faire reconnaître son prénom au lycée. « Tout le monde me deadname et me mégenre. J'aurais aimé faire les démarches pour changer de prénom mais avec mon père c'est compliqué. » Une situation qui pèse jusque sur son envie d'aller en cours : « Si j'étais pas trans j'aurais beaucoup moins de mal à y aller. Parfois j'ai envie de parler à personne et de rester tout seul. »

Des journées entières à subir le mégenrage, auxquelles s'ajoutent des conditions d'enseignement particulièrement difficiles. Matéo compte 37 élèves dans sa classe. Luz décrit, lui, un établissement surpeuplé, des salles étouffantes l'été et des couloirs si encombrés qu'il lui est déjà arrivé d'être en retard après s'être blessé au genou, faute de pouvoir accéder rapidement à l'ascenseur.

Comme elleux, de nombreux jeunes queers mobilisé·es racontent une école où les difficultés matérielles se doublent de discriminations, parfois ignorées, voire encouragées par les adultes qui les encadrent. Dans les blocus, iels réclament davantage de moyens pour lutter contre ces violences, mieux accompagner les élèves qui les subissent et former les personnels éducatifs.

Une illustration de Jules Magistry, inspirée de l'univers de sa bande-dessinée Avec les mecs, paru chez Sarbacane et qui évoque nombre de thématiques abordées dans cet article.

Au lycée, apprendre à se taire pour survivre

Amina*, 17 ans et demi, lesbienne, est en terminale générale en Île-de-France. Passée d'un établissement privé catholique à un lycée public, elle raconte avoir longtemps dissimulé son orientation sexuelle, notamment en raison du racisme auquel elle était déjà confrontée. « J'étais déjà noire et donc perçue comme différente, j'avais pas envie d'en rajouter en disant que j'étais en plus LGBT puisque les deux étaient critiqués », confie-t-elle. Si elle se sent aujourd'hui moins exposée au racisme dans son nouvel environnement, l'homophobie reste omniprésente à ses yeux. Elle rapporte entendre régulièrement des conversations où des élèves affirment qu'ils mettraient leur enfant à la porte s'il était queer.

Pour d'autres élèves queers, l'homophobie prend la forme d'un harcèlement quotidien, qui peut se poursuivre pendant des années. C’est le cas de Lee*, 17 ans, aujourd’hui en première année de prépa en Île-de-France, pour qui le harcèlement lesbophobe a commencé dès la cinquième, composé de rumeurs, messes basses et mises à l’écart. Non binaire, lesbienne et en situation de handicap, iel a subi ces violences pendant plusieurs années. « Beaucoup de choses se sont très mal passées avec des personnes mal intentionnées qui n’acceptaient pas forcément ces choses-là », explique Lee. Dans cet environnement scolaire particulièrement hostile, ses premières expériences amoureuses deviennent elles aussi sources de stigmatisation, iel raconte avoir été rejeté·e jusque par ses premières partenaires, qui craignaient de subir à leur tour les mêmes violences.

En Bretagne, Héole, 16 ans, non binaire et en première, est aussi victime de harcèlement : des ragots, remarques homophobes et transphobe à son sujet le poursuivent, et ce malgré un changement d’établissement pour tenter d’échapper à ces violences. Iel tente de faire évoluer les mentalités de ses camarades : « j’ai taté le terrain en répondant aux remarques homophobes et transphobes, j’ai même fait un exposé sur les identités LGBTQI» précise t-iel. 

Au Pays basque, Elaia, 18 ans, lesbienne et out depuis ses 11 ans, n’a pas non plus échappé aux remarques lesbophobes. En quatrième, alors qu’elle était en couple avec une fille, toutes deux ont dû composer avec les questions intrusives de leurs camarades. « Ma copine à l’époque avait aussi des remarques du style : “Tu regardes quand je me change dans les vestiaires ?” », se souvient-elle.

Pour ces élèves, les violences conditionnent leur rapport aux autres, leur capacité à vivre ouvertement leur identité et parfois jusqu'au choix de leur établissement. Mais lorsqu'iels tentent de trouver du soutien auprès des adultes, les réponses sont loin d'être à la hauteur. Car aux violences des autres élèves s’ajoute trop souvent l’inaction des adultes, qui minimisent les faits, ferment les yeux ou participent eux-mêmes aux discriminations.

« Lorsque l’établissement se dote enfin d’un référent harcèlement, en troisième, celui-ci tient lui-même des propos homophobes devant les élèves, notamment en découvrant la représentation d’un couple homoparental dans un manuel scolaire. »

Quand les adultes sont le problème

« Souvent les adultes ne réagissent pas, ils laissent vraiment beaucoup de choses passer », déplore Amina. Une passivité que Lee connaît bien. Malgré plusieurs appels à l’aide, en quatrième puis en troisième, rien n’est fait. Les enseignant·es minimisent les violences, réduites à de simples chamailleries adolescentes. Et lorsque l’établissement se dote enfin d’un référent harcèlement, en troisième, celui-ci tient lui-même des propos homophobes devant les élèves, notamment en découvrant la représentation d’un couple homoparental dans un manuel scolaire. Difficile, dès lors, de chercher du secours auprès d’adultes qui, loin de protéger Lee, reproduisent les violences qu’iel tente de dénoncer.

Même constat pour Maya, lycéenne bisexuelle à Strasbourg, qui raconte avoir signalé à l’administration le harcèlement et les agressions sexuelles qu’elle et ses amies queers avaient subis de la part d’un autre élève, sans obtenir de réponse satisfaisante : « On est allées se plaindre à la CPE, on a listé toutes ses actions, tout le monde a témoigné mais la seule chose mise en place a été une discussion avec ses parents puis on n'en a plus jamais reparlé et cette année en terminale il est à nouveau dans ma classe... »

Mais au-delà de l'inaction face au harcèlement, plusieurs témoignages mettent directement en cause les pratiques des enseignant·es et des administrations scolaires, particulièrement à l'égard des élèves trans.

Sacha*, garçon trans de 17 ans, scolarisé en première année de prépa dans les Pays de la Loire dans un lycée pourtant réputé ouvert et progressiste a subi ce type de discriminations. Il raconte avoir dû intervenir lui-même auprès de plusieurs membres du personnel pour faire corriger son prénom sur certains documents administratifs. Malgré tout, son ancien prénom réapparaît encore parfois. À ces complications s'ajoutent des difficultés plus quotidiennes, comme l'absence de poubelles dans les toilettes des garçons, qui le met mal à l'aise lorsqu'il doit changer de protection menstruelle. « Quand je parle de problématiques liées à ma transidentité à des personnes cis, on me dit “heureusement c'est un lycée très ouvert ici”. Personne ne se rend compte de toutes les difficultés administratives et sociales que les personnes cis n'ont pas à faire face », dénonce-t-il. « Les gens sont bienveillants mais jamais informés. » 

Héole a pour sa part fait les frais d’une certaine  rigidité administrative. Dans son nouveau lycée privé catholique, iel a demandé à certains enseignant·e·s d'utiliser son prénom choisi. Sa professeure de français, que d’autres élèves lui avaient présentée comme une alliée, semblait être une personne de confiance. Mais lorsqu’Eli tente timidement de se confier à elle, l’enseignante refuse sa demande, faute de validation administrative. Pire, la situation remonte jusqu’au proviseur, qui finit par convoquer l'élève. Sans soutien familial pour entreprendre les démarches nécessaires pour changer de prénom, Eli se retrouve dans une impasse qui ne fait que renforcer sa méfiance envers l’administration.

Face à ces manquements, certain·es élèves mobilisés cet automne réclament non seulement une meilleure prise en charge des violences, mais aussi des espaces de soutien au sein même des établissements. Pour Maya, les lycées doivent mettre en place de véritables plans de lutte contre les discriminations et le harcèlement. Elle réclame également la création d'associations queers, convaincue de l'importance du soutien communautaire. Un besoin que partage Noa*, élève transmasculin de 16 ans en terminale dans les Hauts-de-Seine. Dans son lycée, des enseignant·e·s ont créé un « club arc-en-ciel » pour améliorer l'accueil des personnes LGBT. Si Noa estime que certains élèves queer disposent déjà de cercles amicaux dans lesquels échanger, il reconnaît qu'elle lui a personnellement permis de faire de nouvelles rencontres.

Dans ces récits, l’administration semble parfois plus prompte à contrôler l’identité des élèves queers qu’à les protéger des violences qu’iels subissent. 

L’expérience d’Elaia témoigne pourtant de ce que peut changer un environnement scolaire accueillant. Scolarisée depuis l’enfance dans des ikastola, des établissements où l’enseignement se fait en basque, elle estime que ce cadre a largement facilité son épanouissement. « C’est un environnement qui est très ouvert d’esprit, plutôt à gauche, donc ça a été très facile avec les enseignants, ça n’a jamais été un problème » raconte-t-elle.

Une illustration de Jules Magistry, inspirée de l'univers de sa bande-dessinée Avec les mecs, paru chez Sarbacane et qui évoque nombre de thématiques abordées dans cet article.

« Ils ont affiché une photo de Caitlyn Jenner et nous ont demandé si on pensait que c'était un homme ou une femme... Il y a beaucoup de profs qui sont très ignorants »

L’EVARS : un dispositif à double tranchant

L’EVARS, pour Éducation à la Vie Affective Relationelle et Sexuelle, est un dispositif qui peut permettre, en théorie, d’aborder ces sujets au lycée. Sur ce point, les témoignages sont particulièrement révélateurs des inégalités entre établissements. Certains élèves n'ont quasiment jamais bénéficié de cours d’EVARS. D'autres décrivent des interventions très centrées sur la biologie, ne mentionnant pas les réalités LGBT. Et parfois, les séances censées combattre les préjugés finissent elles-mêmes par se reproduire.

Luz se souvient d'une intervention organisée dans son ancien collège : « Il y a des profs qui ont voulu être wokes et organiser un cours sur le sujet mais c'était mal fait, par exemple ils ont affiché une photo de Caitlyn Jenner et nous ont demandé si on pensait que c'était un homme ou une femme... Il y a beaucoup de profs qui sont très ignorants et parfois c'est dangereux car ça rend les élèves ignorants aussi. »

Matéo garde lui aussi un mauvais souvenir de ces interventions. Les élèves de son collège étaient séparés entre filles et garçons. N'étant pas out, il se retrouvait systématiquement dans le groupe des filles, « à parler d'enjeux très éloignés de mes besoins de mec trans gay ».

À Brest, Pablo*, garçon bisexuel en terminale dans un lycée professionel privé et catholique, regrette également que les questions LGBT aient été totalement absentes des séances d'éducation sexuelle auxquelles il a assisté. Dans cet établissement majoritairement masculin, il décrit un climat où les propos homophobes, les rumeurs et les moqueries visant les élèves queer sont fréquents. Lui-même n'a révélé sa bisexualité qu'à sa petite amie. Apprécié de ses camarades, il tente parfois de les raisonner lorsqu'ils tiennent des propos discriminatoires, avec des résultats inégaux.

Mais certains témoignages montrent aussi ce que ces cours peuvent apporter lorsqu'ils sont bien encadrés. Bastien*, garçon trans en seconde à Paris, estime avoir bénéficié en troisième de plusieurs interventions, notamment animées par un enseignant queer. Une expérience qu'il juge positive, précisément parce qu'elle laissait la possibilité aux élèves de poser des questions, même maladroites. « Si on ne leur répond jamais à ces questions de façon intelligente, ils ne pourront jamais raisonner et comprendre pourquoi c'était bête de dire ça », souligne-t-il.

Même constat chez Noam*, 18 ans, gay, en terminale dans le Puy-de-Dôme. S’il a grandi dans une famille très bienveillante à l’égard de son homosexualité, le milieu rural dans lequel il a été scolarisé s’est révélé autrement hostile. Comme Amina, il a dû composer avec une double exposition au racisme et à l’homophobie, qui l’a longtemps poussé à dissimuler son orientation sexuelle. Ses enseignant·e·s se sont en revanche montrés globalement accueillant·e·s :  « Je sais que les profs sont hyper LGBT friendly et heureusement. C'est sûr que ça m'a aidé à m'assumer face aux autres élèves qui étaient homophobes. »

Pour ces jeunes, l'enjeu n'est donc pas seulement de multiplier les interventions, mais aussi de former correctement les adultes qui les assurent et de donner à tous les élèves les moyens de comprendre la diversité des identités et des sexualités.

Les prénoms signalés par un astérisque sont des prénoms d'emprunt, utilisés pour préserver l'anonymat des personnes interrogées.

Une illustration de Léane Alestra réalisée pour l'article.

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