Génération 67 refera-t-elle mai 68 ?
Arya Meroni
07 octobre 2026
8 min.

Mardi 6 octobre 2026, 450 000 personnes ont manifesté à l'appel des mouvements lycéens. Cette mobilisation, inédite à bien des égards, pourrait reconfigurer les luttes à venir. À la veille d’une nouvelle journée de mobilisation, quels sont les leviers permettant d'étendre le mouvement ?
Dans les cortèges, sur les blocus ou dans les prises de paroles, à chaque fois que la jeunesse se lève, l’allusion à mai 1968 pointe son nez. Si le mouvement social qui a traversé la France – simultanément à d’autres mouvements dans plusieurs pays – il y a maintenant 58 ans reste un point de référence majeur, c’est qu’il n’a jusqu’à présent jamais connu une réplique similaire. Depuis, la plupart des mouvements sociaux d’ampleur ont eu comme point commun d’être des luttes dites « défensives ». On peut par exemple citer le mouvement contre la loi Devaquet en 1986, contre les réformes des retraites en 1995, 2010, 2020 ou 2023, le CPE en 2005 ou encore les différentes mobilisations étudiantes des années 2000-2010, mais aussi les révoltes dans les quartiers populaires à la suite de la mort de Zyed et Bouna ou encore du meurtre de Nahel. Une des rares exception à la règle, du moins, en termes d’intensité et de degré de massivité, est le mouvement des Gilets Jaunes.. Initié pour protester contre le prix de l’essence, le mouvement a perduré sur d’autres thématiques, notamment pour plus de démocratie, via la revendication phare du Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC).
Les GJ étaient une irruption populaire sur le devant de la scène politique. Une condensation de tout ce qui étouffe les classes laborieuses depuis longtemps, le signal d’un ras-le-bol collectif du néolibéralisme. D’une certaine manière, les GJ ont été la première secousse annonçant une réplique à mai 1968 pouvant boucler la boucle : suite aux cycles de lutte internationale de la fin des années 1960, le pouvoir économique a progressivement instauré le néolibéralisme, entendu ici en tant que gouvernementalité, dans le but, notamment, d'empêcher tout nouveau tremblement de terre social.

Irruption politique d’une jeunesse populaire
A l’instar des Gilets Jaunes et de mai 1968, le mouvement des lycéen·nes est un mouvement offensif. Avec 450 000 personnes, il est déjà annoncé que la journée du 6 octobre est parmi les plus grandes mobilisations de jeunes depuis, précisément, le printemps 1968. Les libertés sont aussi un référentiel majeur pour cette génération qui à grandi sous confinement et doit souvent rester dans des lycées délabrés près de 50h par semaine. Jamais pris au sérieux mais pourtant déjà adultisé·es, ces mineur·es n’ont que peu d’espace et de temps pour expérimenter la vie et se construire en dehors d’un cadrage temporel fortement rationalisé. Cerise sur le gâteau, le monde d’après est déjà une dystopie, leur vie d’adulte étant désormais décidée par un algorithme.
Le dernier élément sur lequel il faut s’attarder est, il me semble, celui de la constitution du sujet politique. Pour le dire de manière très schématique, dans les années 1960, la jeunesse est apparue politiquement, que ce soit par la force des mouvements contre la guerre au Vietnam puis les événements de 1968. Ce que l’iruption politique de ce mois de septembre 2026 a révélé à celles et ceux qui sont trop occupé·es à contempler le vide d’une société fantasmée, blanche cis-hétérosexuelle de « classe moyenne », c’est que le sujet politique « jeune » n’a pas disparu, et qu’il n’est ni blanc, ni masculin, ni même seulement cis-hétérosexuel.
Pour elles et eux, il faut alors coûte que coûte chercher à reconstruire l’image des jeunes de quartiers « casseurs », « déscolarisés », qui chercheraient à « troubler l’ordre », ré-altériser afin d’empêcher que cette constitution politique continue de déborder les marges. Rare sont aussi les médias qui ont parlé des délibérations d’AG inter-lycées ayant eu lieu à Saint-Denis dimanche 04 octobre. Durant cet événement politique, plusieurs centaines de lycéen·nes venus de toute la petite couronne ont continué d’affiner leurs revendications et stratégies. L’idée de construire un syndicat des « lycées de quartier populaire » a été mise sur la table. Car si la lutte pour des conditions de travail dignes et une vie émancipée est commune à l’ensemble du territoire, des spécificités rassemblent celles et ceux qui subissent au quotidien un racisme institutionnel, et vivent dans des zones géographiques ghettoïsées. À cela s'ajoutent aussi les violences policières quotidiennes ainsi que l’islamophobie : rien d’étonnant alors à ce que l’abrogation de la loi de 2004 soit discutée.
En bref, s’imbriquent, au commun, le spécifique, qui permet de préciser le tout et, par-là, de développer des montées en généralités qui ne gomment aucune aspérité. Or, c’est ici aussi ce qui peut faire peur à un pouvoir qui préfère l’absence de cohésion globale, ou la neutralisation politique dans des discours d’universalité abstraite. Et cette reconfiguration politique d’un sujet global par imbrication est d’autant plus spectaculaire que ce sont précisément celles et ceux qui ont initié le mouvement sur des bases communes qui, immédiatement, le complètent.

Convergence des soutiens
Sommes-nous alors en train de vivre la seconde réplique à mai 1968 ? Hier, les étudiant·e·s, qui s’organisaient déjà depuis plusieurs jours, sont entrés massivement dans la lutte. Au-delà du soutien au mouvement lycéen, les grèves étudiantes ont fait émerger des revendications propres : fin de la sélection à l’entrée des universités, création de 250 000 places à l’université, revalorisation des bourses ou encore abrogation du décret « Bienvenu en France » qui prévoit des frais d’inscriptions exorbitant pour les étudiant·e·s étrangèr·e·s. D’autres secteurs étaient aussi fortement mobilisés : la CGT, Solidaires et la FSU appelaient à se mettre en grève pour « défendre » les lycéen·nes. Dans plusieurs villes, des cordons ont protégé les mobilisations, parfois organisées par des travailleurs·euses en lutte, d’autres fois par la population. Si cette manière de « protéger » les jeunes peut être questionnable, car elle peut se faire au détriment de l’agentivité de celles et ceux qui luttent, elle a au moins le mérite de tracer des lignes entre un « eux » policier et un « nous » de classe et démontrer que la solidarité politique et inter-générationnelle se conjugue au présent pluriel et massif.
D’autres formes d’auto-organisation soutiennent la lutte. Depuis hier, le food and medical truck, organisé par les collectifs Parole Vulgaire, Œil au beurre noire et CPSE Aubervilliers, permet de ravitailler les blocages dans les lycées du nord de la petite couronne parisienne. En plein débat sur la loi dite « intégrale » contre les violences faites aux femmes et aux enfants, des pans du mouvement féministe ont aussi appelé à rejoindre le mouvement. D’une certaine manière, les féministes qui participent à la mobilisation mettent en pratique une « protection » des jeunes face aux violences intégrales que leur font subir les policiers. Se dessine alors une lutte « en soutien », contre les violences policières, de la part du reste de la population. Or, si ce mouvement de solidarité est salutaire, il ne saurait faire durer à lui seul la mobilisation, ni lui permettre d’entrer dans une autre dimension.

Le 17 octobre en ligne de mire, la grève à l’horizon?
Le mouvement lycéen et étudiant se prolonge et une nouvelle journée nationale est annoncée pour demain, jeudi 8 octobre. Plusieurs questions se posent désormais, qui permettront de dessiner la possibilité, ou non, d’une propagation de la lutte.
Que vont faire les syndicats de prof, d’AED, et, plus généralement, toutes celles et ceux qui ont pris part au « soutien » hier ? Sans mouvement de grève, le maintien dans la durée de cette configuration semble difficile. De même, et malgré des raisons objectivement communes à l’ensemble de la société, la mobilisation ne pourra s’étendre sans que les conditions matérielles de celle-ci se développent. Dans ce contexte, la date du 17 octobre. apparaît comme un point de ralliement pouvant permettre de passer cette étape. Elle a l’avantage d’exister via un appel large et déjà là, préexistant à toute décision organisationnelle et semble, sur TikTok et Instagram dû moins, faire consensus parmi une partie importante de celles et ceux qui n’attendrons pas les élections pour chercher une issue positive à la Macronie. Comme un symbole, cette date est aussi celle de la commémoration du massacre de plusieurs centaines d’algériens par la police à Paris en 1961. À l’heure actuelle, la seule limite du 17 est qu’il s’agit d’un samedi et que cette date ne peut pas, en elle-même, dessiner les contours d’un mouvement de grève d’ensemble.
Cette question de la grève, si déterminante, est pour l’instant renvoyée au 5 novembre par l’InterSyndicale (IS) nationale. Il faut préciser tout de suite que l’IS, souvent décrite comme drivée par la CFDT, ne doit pas être confondue avec l’ensemble du mouvement syndical. Comme évoqué plus haut, la CGT, Solidaires et la FSU ont pris part à la journée du 6 octobre. Dans l’Éducation nationale, en plus de ces trois fédérations, d’autres syndicats, comme FO ou l’UNSA, y ont aussi participé et appellent tous à faire grève demain. Solidaires a d’ores et déjà communiqué sur sa volonté de construire le mouvement de grève dans la durée, toujours en cherchant une dialectique entre soutien des revendications lycéennes et lutte commune pour des conditions de vie dignes. Une multitude de sections syndicales, sectorielles et/ou locales, appellent déjà à inscrire la mobilisation dans le temps.
Pour autant, la date du 5 novembre proposée par l’IS apparaît médiatiquement comme la prochaine étape « interprofessionnelle ». Elle va donc occuper l’espace médiatique et pourrait apparaître comme la voie « raisonnable » à opposer aux mobilisations de jeunes. Comme pendant l’éphémère mouvement du 10 septembre, l’IS tente de reprendre la main avec son propre calendrier, quitte à affaiblir un mouvement pourtant déjà historique. Cela ne doit pas nous surprendre : depuis 2023, c’est la CFDT qui dicte le ton et on ne peut donc pas s’attendre à ce qu’un syndicat socialo-centriste attise le feu de la révolte lycéenne vers un embrasement généralisé. Reste à savoir si l’arc CGT-FSU-Solidaires saura proposer un autre calendrier de mobilisation, plus propice à construire un mouvement de grève, mais surtout si ce mouvement-là se propagera par en bas, car, en dernière instance, la massivité d’une grève ne se décrète pas en réunion syndicale mais bien par son déploiement effectif.
Présidentielle oblige, le comportement des organisations politiques sera enfin un dernier élément central. Jusqu’à présent La France Insoumise se positionne en soutien et relais de la lutte et ne cherche pas à la canaliser électoralement. Il faut espérer que cette stratégie s’ancre, tant les appels à une simple traduction électorale pourraient diviser. Une partie de celles et ceux qui luttent pourraient en effet décider de s’en remettre à avril. Or, il n’y a ni à chercher un simple prolongement ni à opposer lutte sociale et élection. Au contraire, une dialectique entre les deux peut renforcer simultanément mouvement de rupture et transcription électorale : la mise en place d’un programme de rupture ne pourra se passer d’un mouvement débordant un gouvernement de gauche. À l’heure où l'État policier asphyxie toute possibilité politique par en bas, il semble pour l’instant difficile d’entrevoir des victoires durables sans qu’un gouvernement desserre l’étau de l’autoritarisme néolibéral.
Soutenez un média indépendant
Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos futures publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !
Soutenez un média indépendant
Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos futures publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !















