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« Sois présent, mais tais-toi » : après l’attentat de Trappes, une jeunesse noire et musulmane privée de parole jusque dans le deuil

Léane Alestra

02 novembre 2026

10 min.

Lundi 26 octobre, deux rassemblements étaient organisés à Paris en hommage aux victimes de l'attentat raciste de Trappes et de La Verrière. En interdisant celui de République, porté par des collectifs antiracistes, tout en autorisant celui de Stalingrad, organisé par des associations et des syndicats plus institutionnalisés, la préfecture de police a bouleversé les conditions du recueillement. Entre répression, colère et incompréhensions, la soirée a mis au jour des fractures au sein des gauches. Reportage.

« Tout le monde déteste le PS ! » Lundi 26 octobre, place de la Bataille-de-Stalingrad à Paris, les huées accompagnent la prise de parole d'Emmanuel Grégoire, maire socialiste de la capitale, venu rendre hommage aux victimes de l'attentat raciste, négrophobe et islamophobe, perpétré trois jours plus tôt à Trappes et à La Verrière. Dans la foule, Yelani, une jeune participante profondément marquée par cet attentat raciste, reprend le slogan. Une femme blanche d’une soixantaine d’années vient alors l’interpeller. Face à une droite unie, lui explique-t-elle, la gauche devrait savoir faire front commun, au moins aujourd’hui, et réserver ses désaccords avec le Parti socialiste aux urnes. Avant d’ajouter : « Moi aussi, j’ai peur dans la rue. »

« Sa réaction m’a bloquée, je n’arrivais plus à savoir ce qui se passait », se souvient Yelani. Venue de loin pour se recueillir, elle peine à comprendre le décalage entre la peur exprimée par son interlocutrice et les violences racistes qu’elle subit au quotidien. « C’est nous qui nous faisons insulter dans la rue, à qui on dit “retourne en Afrique” », rappelle-t-elle à Problematik. Plus que le désaccord politique, c’est le sentiment de ne pas être entendue qui la blesse : « J’avais l’impression qu’on me disait : “Sois présent, mais tais-toi.” » Au point de douter de sa propre attitude : « On s’est demandé si on manquait de respect aux morts. »

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut revenir quelques heures en arrière, lorsque la préfecture de police de Paris a décidé d’interdire le rassemblement de la place de la République.

« C’est une vraie ligne de rupture. Hors de question qu’on revienne à un antiracisme qui sert le PS et Place Publique. »

— Karima, militante de Nous Toutes 93 Antiraciste

Deux rassemblements pour deux histoires de l'antiracisme

Vendredi 23 octobre, Kévin T. ouvre le feu sur des passant·e·s à Trappes et à La Verrière, dans les Yvelines. Pengo Bossio Wangi, 26 ans, espoir du sport de combat dit MMA, est assassiné. Sept autres personnes sont blessées, dont une fillette de 11 ans, touchée par huit balles alors qu’elle se rendait à la piscine. L’assaillant, qui a notamment fait feu près d’une mosquée, affirme avoir ciblé des personnes perçues comme musulmanes et africaines.

À Paris, deux appels à rassemblement émergent pour le lundi 26 octobre. Le premier est prévu à 18 heures, place de la République, à l’appel d’une coalition antiraciste comprenant les collectifs Justice pour Adama, Front de Mères ou encore l’Assemblée des quartiers. Ces réseaux réunissent des acteur·ices de terrain, pour la plupart issus des quartiers populaires, qui dénoncent non seulement les actes racistes individuels, mais aussi les discriminations produites et entretenues par les institutions et les politiques publiques. Le second, prévu à 19 heures place de Stalingrad, rassemble des organisations plus institutionnalisées et historiquement ancrées comme SOS Racisme, la Ligue des droits de l’homme et les syndicats CGT, CFDT, FSU et UNEF, aux côtés de l’Alliance des femmes pour la démocratie, liée à Antoinette Fouque, de Golem et du Réseau d’actions contre l’antisémitisme et tous les racismes (RAAR).

Si les deux initiatives répondent à un même besoin de recueillement et de mobilisation face à la violence raciste, elles reflètent des visions sensiblement différentes de la lutte antiraciste.

« Il y en a qui ont le droit d’exister politiquement, et d’autres à qui on envoie la police »

— Yassine Benyettou, président de Red Jeunes

Karima, militante de Nous Toutes 93 Antiraciste et membre de la coalition à l’origine du rassemblement de République, pointe notamment les liens historiques entre SOS Racisme et le Parti socialiste. Fondée en 1984 par des militant·es socialistes avec le soutien de l’Élysée, l’association incarne à ses yeux un antiracisme dont elle entend se démarquer. « C’est une vraie ligne de rupture. Hors de question qu’on revienne à un antiracisme qui sert le PS et Place Publique. » Pour elle, la lutte doit aussi s'attaquer aux politiques publiques, aux institutions et aux mécanismes qui produisent les discriminations. « Notre stratégie antiraciste va plus loin que le combat contre l’extrême droite », résume Karima.

Une analyse partagée par Yassine Benyettou, président de Red Jeunes, organisation de jeunesse engagée dans les mobilisations sociales et antiracistes. Pour lui, les deux rassemblements n’avaient rien de concurrents, mais devaient permettre à différentes sensibilités politiques de rendre hommage aux victimes. 

Invoquant des impératifs de sécurité, la préfecture demande pourtant aux organisateur·ices de République de rejoindre celui de Stalingrad. Face à leur refus, elle interdit leur rassemblement à la dernière minute, tout en maintenant le second. « Il y en a qui ont le droit d’exister politiquement, et d’autres à qui on envoie la police », dénonce Yassine.

« Quand c’est organisé par des gens de banlieue, même se recueillir, ils n’ont pas le droit. »

— Rania Kissi, conseillère de Paris écologiste et porte-parole de Marine Tondelier pour la présidentielle de 2027

Présente aux deux rassemblements, Annah Bikouloulou, adjointe écologiste au maire de Paris chargée de la lutte contre le racisme et les discriminations, rappelle que les deux initiatives incarnent « deux pans du mouvement qui ont deux histoires militantes différentes ». Une distinction qui rendait, selon elle, leur coexistence parfaitement légitime. Interrogé sur une éventuelle condamnation de l’interdiction, Kyllian Abdelli, membre du bureau national de SOS Racisme, ne se prononce pas clairement : « Nous ne connaissons pas exactement les raisons qui ont poussé la préfecture à l’interdire. Nous pensons néanmoins que ces personnes ont le droit de se rassembler » avant d’ajouter « dans le calme et dans le respect de la mémoire de Pengo. »  Rania Kissi, conseillère de Paris écologiste et porte-parole de Marine Tondelier pour la présidentielle de 2027, également présente, dénonce plus frontalement l’inégalité de traitement réservée aux collectifs des quartiers populaires : « Quand c’est organisé par des gens de banlieue, même se recueillir, ils n’ont pas le droit. »

Au-delà de sa portée politique, cette interdiction contraint les organisateur·ices de République à trouver en urgence une solution de repli, sans pouvoir anticiper l’ampleur de la mobilisation.

« À la Bourse, c’était le chaos. On s’est fait dégager, pendant que des vieux Blancs à Stalingrad avaient la plateforme et la légitimité pour dire des banalités. »

— Sofian, artiste-auteur et photographe

À la Bourse du travail, 350 places pour une foule venue se recueillir

Pour éviter d’exposer les participant·es à une intervention policière, le rassemblement est finalement déplacé dans une salle de la Bourse du travail, mise à disposition par le syndicat Solidaires. Mais la solution se révèle rapidement insuffisante. Dès 18 heures, les 350 places disponibles sont occupées. À l’extérieur, la foule continue d’affluer, malgré les changements successifs de lieu et la confusion engendrée par les décisions de la préfecture. Karima estime à 1 500 le nombre de personnes restées dehors, un ordre de grandeur confirmé par la rédaction de Problematik, présente sur place. D’autres organisateur·ices avancent jusqu’à 1 700 personnes, bien au-delà des 350 places disponibles dans la salle.

Rania Kissi avait initialement prévu de se rendre uniquement à Stalingrad. Mais lorsqu'elle apprend l'interdiction du rassemblement de République, elle décide d’aller à la Bourse, munie de son écharpe et de sa carte d'élue, dans l'espoir que sa présence puisse prévenir d'éventuelles violences policières. « C'est pas normal de penser ça », souligne-t-elle. Sur place, les policiers qu’elle interroge ne semblent connaître ni les motifs de l’interdiction ni même la nature du rassemblement, et la renvoient vers un commissaire. La rédaction de Problematik, également présente, fait le même constat auprès d’autres agents.

À l’intérieur, les collectifs dénoncent la dimension négrophobe et islamophobe de l’attentat. Dehors, les personnes qui n'ont pas pu rentrer font face aux forces de l’ordre.

De 18 h 50 à 19 h 30, Karima rapporte des opérations de nassage et des tirs de gaz lacrymogènes, tandis que les organisateur·ices tentent de mettre à l’abri les plus vulnérables. « Les personnes concernées qui rendent hommage aux leurs ont été réprimées. Ça m’a heurtée et ça a heurté beaucoup de camarades », confie-t-elle.

Présent à la Bourse du travail, Sofian, 26 ans, artiste-auteur et photographe franco-algérien, témoigne : « À la Bourse, c’était le chaos. » Il ajoute : « On s’est fait dégager, pendant que des vieux Blancs à Stalingrad avaient la plateforme et la légitimité pour dire des banalités. » Face à la situation, des discussions s’engagent à l’extérieur sur la suite de la mobilisation. Anton, porte-parole de l’organisation de lutte contre la négrophobie Peaux Noires, Ligne Rouge (PNLR), y participe avec ses camarades. Yassine Benyettou prend la parole sur les marches, sans mégaphone, et propose de rejoindre Stalingrad pour interpeller politiquement les organisateur·ices et faire entendre « un contradictoire ».

Selon Yassine, les forces de l’ordre tentent alors d’empêcher les militant·es de rejoindre Stalingrad. Certain·es parviennent néanmoins à s’y rendre par petits groupes, tandis que d’autres les rejoignent de leur propre initiative.

« À SOS Racisme, on n’aime pas trop qu’on touche à nos potes, vous savez. »

— Kyllian Abdelli, membre du bureau national de SOS racisme

À Stalingrad, deux colères qui ne se comprennent pas

Pendant ce temps, place Stalingrad, plusieurs milliers de personnes, 4 000 selon SOS Racisme, assistent à des prises de parole organisées sur scène.

En début de rassemblement, trois proches de victimes de l’attentat montent sur l’estrade. Parmi eux, un travailleur sans papiers, membre de la famille de Samba Coulibaly, livre un témoignage qui bouleverse une partie de l’assistance.

Des élu·es et des responsables politiques sont présent·es dans la foule ou sur scène, parmi lesquels Emmanuel Grégoire, Olivier Faure et Raphaël Glucksmann, tout comme Ali Rabeh, maire de Trappes, venu exprimer sa solidarité avec les habitant·es de sa commune frappée par l’attaque. Le collectif pro-israélien Nous Vivrons est également présent.

C’est donc au moment où Emmanuel Grégoire, maire socialiste de Paris, prend la parole sur scène que s’élèvent progressivement les premiers slogans hostiles au Parti socialiste, notamment scandés par des jeunes arrivés de la Bourse du travail.

N’ayant pas assisté aux témoignages des proches des victimes, ils découvrent une scène où se succèdent alors majoritairement des personnes blanches. Leur colère, dont une partie du public ignore les circonstances, suscite des incompréhensions, et les échanges de plus en plus tendus sont vécus par certain·es comme une brusque rupture avec le recueillement qui précédait. Annah Bikouloulou comprend ce malaise. « La frustration était partagée de toute part. D'un côté, l'envie d'être unis devant les familles des victimes, de l'autre, face à la colère qui s'est accumulée, une réaction que l’on comprend aussi. »

Pour Sofian, la défiance d’une partie du public à Stalingrad fait écho aux discours stigmatisants des plateaux de télévision, où l’on parle sans cesse des jeunes des quartiers populaires sans leur donner la parole, avant de leur reprocher leur agressivité lorsqu’ils cherchent à se faire entendre. « On se retrouve dans un espace déclaré où la plupart des gens qui s’expriment sur scène sont blancs, âgés et intégrés socialement », déplore-t-il.

Partageant ce constat, Yassine Benyettou demande que son collectif puisse prendre la parole sur scène. « On a d'abord essayé d'échanger. On a demandé une prise de parole, on nous a dit peut-être, puis non très fermement sans explications. » Plusieurs tentatives pour accéder à la scène échouent. Selon lui, des membres du service d’ordre de SOS Racisme se seraient rapprochés physiquement des jeunes, attisant les tensions. Kyllian Abdelli assume l’intervention des militant·es : « À SOS Racisme, on n’aime pas trop qu’on touche à nos potes, vous savez. » Il affirme que les contestataires dans leur ensemble appartenaient à des groupes militants peu enclins au dialogue, une version que nuancent les observations de Problematik. De nombreuses personnes étaient aussi venues de leur propre initiative et ont exprimé leur désaccord en entendant les discours sur scène. « Nous sommes toujours prêts à dialoguer avec des gens qui veulent dialoguer. Pas avec des gens qui essaient de pourrir un rassemblement », maintient Kyllian Abdelli.

« On nous a fait passer pour des gens qui ne respectent pas les morts alors qu’on vient de ces quartiers, c’est nos morts et nous sommes en deuil. »

— Yassine Benyettou, président de Red Jeunes

À Stalingrad, Rania Kissi refuse pour sa part de prendre la parole sur scène, alors que les jeunes en sont écartés. Elle juge incompréhensible qu’on leur ait refusé le micro après avoir laissé s’exprimer quelque 25 intervenant·es. « L’erreur, ça a été de les silencier », estime-t-elle, regrettant qu’on ait réduit leur colère à une supposée appartenance à LFI ou à « l’ultra-gauche », plutôt que d’en entendre la portée politique. « J’avais l’impression d’être face à des éditorialistes de télé. » Profondément marquée par cet épisode, l’élue confie : « C’est la première fois que je fais un moment de recueillement aussi violent », et craint que cet événement ne creuse durablement les divisions au sein de la gauche.

Anton rapporte que des militant·es ont été qualifié·es d’« agressifs » et de « sauvages » lors d’échanges tendus avec des membres de SOS Racisme et des personnes proches du PS. Un sentiment de rejet que partage Yassine : « On nous a regardés comme des pestiférés, des animaux qui font du bruit. » Plus encore, il s’indigne que leur colère ait été perçue comme un manque de respect envers les victimes : « On nous a dit qu’on n’était pas à la hauteur du moment. C’est hyper grave de dire ça. On nous a fait passer pour des gens qui ne respectent pas les morts alors qu’on vient de ces quartiers, c’est nos morts et nous sommes en deuil. » Sofian se souvient, lui, de militant·es non blancs plus âgé·es, exhortant les jeunes à la retenue : « Ne leur donnez pas l’occasion de vous traiter de sauvages. » Un avertissement qui, sous couvert de les protéger des préjugés racistes, lui semble reproduire le regard qu’il prétend prévenir : « Ils ne se rendent pas compte de la violence de ce point de vue pour les jeunes. Ni qu’en disant cela, c’est eux qui les prennent pour des sauvages et les marginalisent. » Cette mise en garde révèle combien la crainte du regard blanc continue de peser sur les comportements, jusque dans un rassemblement antiraciste. Sofian y voit un décalage générationnel entre des militant·es ayant appris à contenir leur colère pour échapper aux préjugés racistes et une jeunesse plus radicale qui refuse de se plier à cette injonction à la respectabilité.

Interrogé précisément sur ces mots, le membre du bureau national de SOS Racisme rejette catégoriquement l’accusation relative au terme « sauvage » : « Ce terme n’a évidemment jamais été employé par nos militants », affirme-t-il, tout en le jugeant « condamnable et toujours à proscrire », en raison de son imaginaire colonial. Quant au qualificatif « agressif », il estime qu’il décrivait le comportement de certaines personnes venues, selon lui, bousculer les participant·es. Trois personnes ne se connaissant pas, présentes à différents endroits du rassemblement, ont rapporté à Problematik avoir été traitées de « sauvages », sans qu’il soit possible d’en attribuer les propos à des militant·es de SOS Racisme.

Mais au-delà du sentiment d’être méprisés, ces jeunes dénoncent aussi les choix politiques de celles et ceux qui occupent la tribune.

« Pengo a été ciblé parce qu'il était noir. La négrophobie n'est pas un terme décoratif »

— Anton, porte-parole de l’organisation de lutte contre la négrophobie Peaux Noires, Ligne Rouge (PNLR)

« La loi Cazeneuve, on n'oublie pas »

Parmi les personnes ayant hué Emmanuel Grégoire à Stalingrad, qu’elles soient ou non membres de collectifs militants, plusieurs dénoncent notamment le soutien du Parti socialiste à la loi de 2004 interdisant le hijab à l’école publique, ainsi que son bilan en matière de violences policières. Ces personnes pointent particulièrement la loi Cazeneuve de 2017, adoptée sous François Hollande, qui a assoupli les conditions d’usage des armes à feu par la police, notamment lors de refus d’obtempérer. Un texte qu’elles mettent directement en cause dans la mort de Nahel Merzouk, 17 ans, tué par un policier à Nanterre en juin 2023. « Ils ont voté la loi qui a tué Nahel et ils ont osé le mentionner au rassemblement », s’indigne Yassine Benyettou.

Mais les désaccords portent aussi sur la manière de nommer les violences racistes et d’en expliquer les mécanismes. Anton regrette que les prises de parole n’aient pas suffisamment nommé la dimension négrophobe de l’assassinat de Pengo Bossio Wangi, ni expliqué ce qu’elle révèle du racisme subi par les personnes noires. « Pengo a été ciblé parce qu'il était noir. La négrophobie n'est pas un terme décoratif », insiste-t-il. Annah abonde : « ce n’est pas un gros mot. »

Au-delà des divergences politiques, c’est la place accordée à la parole des personnes directement concernées qui interroge, tant lors du rassemblement que dans la séquence médiatique actuelle. Annah Bikouloulou en mesure les limites depuis sa place d’élue : « C’est une réalité que la jeunesse non blanche n’a pas toujours la parole. » Y compris dans les espaces progressistes, où la spécificité des discriminations peine à être reconnue : « il y a une injonction générale à parler pudiquement de tous les racismes. » Elle salue toutefois l’intervention d’Ali Rabeh, maire de Trappes, qui, en nommant d’emblée l’islamophobie, aurait contribué à faire reprendre ce terme dans les discours politiques et médiatiques, sans susciter les controverses habituelles. Une reconnaissance importante à ses yeux, même si elle regrette qu’il ait fallu un tel drame pour y parvenir.

Cette reconnaissance ne résout toutefois pas entièrement la question au cœur des tensions : quelles paroles antiracistes ont droit de cité, et qui occupe l’espace pour les porter ?

« Très vite, on sent du malaise. Or c’est aussi le rôle des nouvelles générations de continuer de gratter là où ça fait mal, pour qu’on puisse prendre le sujet pleinement au sérieux. »

— Annah Bikouloulou, adjointe écologiste au maire de Paris chargée de la lutte contre le racisme et les discriminations

Une génération qui refuse qu’on parle à sa place

« Si on est exclu des espaces légitimés et que les autres sont interdits, comment on se fait entendre ? », interroge Sofian. Rania Kissi dénonce pour sa part, à propos du rassemblement de Stalingrad, une gauche du « porte-parolat », qui prétend mieux exprimer les revendications des premiers concernés au motif qu’elle saurait davantage mettre les formes ; une manière de les déposséder de leur propre voix. « Même les bonnes prises de parole ne suffisent pas à effacer cette violence », souligne-t-elle. Pour l’artiste Charlotte El Moussaed, ce décalage à gauche met en lumière les angles morts de celles et ceux qui se pensent pourtant antiracistes : « Ils colonisent tout, même le deuil. »

Annah Bikouloulou ajoute : « C’est très compliqué de porter jusqu’au bout ces sujets. Très vite, on sent du malaise. Or c’est aussi le rôle des nouvelles générations de continuer de gratter là où ça fait mal, pour qu’on puisse prendre le sujet pleinement au sérieux. »

Sofian espère également que ce malaise pourra susciter une remise en question. Il regrette que ces incompréhensions aient « malheureusement éclipsé ce pour quoi on était là tous » : rendre hommage aux victimes.

Un deuil entravé

Reste qu’en interdisant le rassemblement de République, la préfecture a contribué à créer les conditions du chaos, exacerbant des fractures préexistantes au détriment du recueillement. À Stalingrad, Anton finit par partir avant la fin. Yelani rentre profondément choquée et désorientée.

« On a peur, on est en colère, c’est des sentiments profonds », confie Yassine. Pour Rania Kissi, ces tensions devraient aussi inviter les responsables politiques à se remettre en question : « Il faut accepter l’idée de se faire critiquer, c’est rien. »

Mais comment faire front commun contre le racisme lorsque celles et ceux qui le subissent le plus peinent encore à être entendus, jusque dans les hommages à leurs morts ? Pour Karima : « Il faut construire une unité qui ne soit pas au détriment des corps les plus exposés. » Et derrière les désillusions de cette soirée, sa détermination demeure : « Entre la tristesse et la colère, je ne sais pas ce qui domine, mais ce que je sais c’est qu’on ne va pas lâcher. »

Sollicitée par Problematik, la préfecture de police n’a pas souhaité répondre à nos questions.

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