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Sous la panique morale : travailler dans l’éducation quand on est queer

Zoé Keunebroek

03 novembre 2026

6 min.

Entre l’indignation légitime suscitée par les scandales du périscolaire et les offensives réactionnaires contre l’EVARS, la défiance envers les métiers de l’enfance et de l’éducation prend des formes bien différentes. Parmi les premières cibles du soupçon, les travailleureuses queer. Plongée dans des expériences professionnelles sous vigilance permanente.

TW : Cet article relate des situations de discriminations et de violences LGBTQIAphobes au travail 

Ces dernières années, les déclarations accusant la communauté LGBTQIA+ de pervertir la jeunesse ont refait surface. Opérations de retrait d’élèves contre l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS), campagne de harcèlement menée par le collectif Parents Vigilants, proche de Reconquête et instrumentalisation du scandale du périscolaire parisien. Cette panique morale entretient un climat de suspicion généralisée envers les personnes queer. 

Pour tenter d’établir l’impact de ce climat sur les travailleur·euses queers de ce secteur, Problematik a interrogé une quinzaine d’agent·es des secteurs de l’éducation et de l’animation : infirmier·ères scolaires, accompagnant·es d’élèves en situation de handicap (AESH), assistant·es d’éducation (AED), enseignant·es et animateur·ices. Le premier défi qu’iels nous rapporte, et pas des moindres n’est pas nouveau :  c’est celui du coming-out. Dois-je révéler mon identité, mon orientation ? Et à qui ? La visibilité se négocie au quotidien. 

La grande majorité privilégie une visibilité sélective. Jeanne*, AESH lesbienne en maternelle en région Rhône-Alpes, n’est pas out à l’ensemble de ses collègues : «Au début de l’année scolaire, j'adopte une attitude d'écoute très vigilante pour évaluer si l'environnement est safe. Lorsqu'une enseignante a déclaré “maintenant on voit de tout” à propos d’un enfant qui avait deux mamans, j'ai compris que c'était rédhibitoire. Depuis, je fais très attention à ce que je dis quand elle est là. » 

Lucye, éducatrice spécialisée lesbienne, aborde sa vie privée sans détour. « C’est un sujet que j’aborde assez simplement. Quand on parle vie privée avec les collègues, je dis “Ma copine”. Je n'ai jamais rencontré d'homophobie directe. » 

Elle attribue cette facilité à un milieu bienveillant. « Le secteur médico-social est un milieu plutôt de gauche, avec des personnes tolérantes. C’est induit par nos professions du soin de manière générale. » 

Une affirmation à nuancer dans la mesure où cette tolérance s’avère parfois n’être qu’une façade. Nash Autet, responsable du pôle santé sexuelle et addictions du Girofard, centre LGBTQIA+ de Bordeaux, tempère : « Pour beaucoup de personnes queer, les métiers du social apparaissent comme des refuges. On les imagine tolérants. La réalité est souvent différente. »

Comme le montrent les sociologues Line Chamberland et Christine Lebreton, le travail demeure régi par l'hétérosexisme, un système de normes et de pratiques qui érige l’hétérosexualité en modèle dominant et légitime. Face à cette norme, les personnes minorisées déploient des stratégies de dissimulation passives ou actives pour éviter le stigmate. Selon le baromètre L’Autre Cercle 2025 sur l’inclusion au travail, si 7 salarié·es sur 10 sont visibles dans leur organisation, le chiffre tombe à 56 % auprès des supérieur·es hiérarchiques direct·es, et chute encore à 45 % pour une organisation perçue comme non inclusive.

« Selon le baromètre L’Autre Cercle 2025, plus d’un tiers des salarié·es LGBTQIA+ a été victime de discrimination de la part de la hiérarchie, un chiffre en hausse de 12 points en un an. »

“Un état d’alerte constant” 

Pour se protéger, les travailleureuses lissent les apparences. Jeanne* a préféré laisser ses Doc Martens au placard pour des baskets. « En avril dernier, je me suis fait percer le septum. Par peur des réactions, j'ai préféré le rentrer en me disant que je verrais plus tard. Je ne l'ai jamais ressorti .» Cette injonction déborde sur la vie privée. « Si le week-end je me balade dans la rue dans les alentours de l’école avec ma copine, je fais particulièrement attention à la manière dont je me comporte. »

Nash Autet décrit un « cerveau en état d’alerte constant ». Tu fais attention à tes faits et gestes, à ta façon de parler, à ta façon de t'habiller quand tu vas au travail. Tout ça te crée un environnement assez anxiogène. » 

La violence de la neutralisation devient étouffante lorsqu’elle touche à l’identité des personnes trans et non-binaires. Noah*, infirmier scolaire, a dû renoncer à son identité transmasculine pour pouvoir exercer. En 2021, il passe un entretien. « J’avais clairement mentionné mon identité et on m’avait assuré que cela ne posait aucun problème. Au moment de la signature du contrat, la direction s’est rétractée. Elle a demandé que je travaille finalement sous mon identité de naissance, au motif que cela risquait de perturber les élèves ou d’être mal perçu par les familles. J’ai décliné l’offre ». Depuis, contraint par la nécessité économique, Noah pratique sous son identité de naissance et a stoppé son traitement hormonal. « Ça fait cinq ans qu’on me genre au féminin et qu’on utilise mon deadname. C’est épuisant de jouer ce rôle. Mais j’ai préféré me protéger. » 

Dans La pensée straight, Monique Wittig démontre que les institutions contraignent les sujets à reproduire la norme cishétérosexuelle pour être jugés légitimes. Perçu comme déviant, le corps queer est contraint de mimer la norme sous peine d'exclusion ; c’est ce que Judith Butler appelle la performativité du genre. 

Malgré l'existence d'un cadre juridique censé protéger les agent·es, les discriminations restent fréquentes. Selon le baromètre L’Autre Cercle 2025, plus d’un tiers des salarié·es LGBTQIA+ a été victime de discrimination de la part de la hiérarchie, un chiffre en hausse de 12 points en un an. 

M.* est animatrice dans le périscolaire. Cette jeune lesbienne, de 19 ans à l’époque, raconte la méfiance de certaines enseignantes. Cheveux courts, style masculin, M. se décrit comme « visuellement lesbienne, même pour des gens hétéro ». « Plusieurs maîtresses me surveillaient par-dessus mon épaule lorsque j’étais seule avec les enfants, particulièrement aux toilettes. Ça n’a jamais été dit clairement, mais je sentais une hostilité. Jusqu’à refuser de me dire bonjour. » 

Thomas, professeur d’histoire et ancien AED, a été ciblé par une inscription homophobe dans son collège. Un élève a inscrit à l’eau sur un mur “Toto le grand dep” [verlan du mot pédé]. Après avoir suggéré plusieurs fois, en vain, de mettre en place des séances de prévention contre les LGBTQIAphobies, il décide d’évoquer cet incident lors d’une réunion de bilan de l’établissement. « La principale m’a arrêtée net, affirmant que ce n’était pas le lieu. J’ai insisté, en rappelant les obligations légales des principaux. Elle a mis fin à la réunion. » Plus tard, il lui enverra un courrier auquel la principale ne répondra pas. Quelques jours avant la fin de l’année scolaire, il se rend dans le bureau de la principale. « On a fini par discuter, et elle s’est excusée. Elle m’a expliqué que certains enseignant.es s’étaient plaint·es du fait que j’avais ‘parlé de ma sexualité aux élèves’. » 

« « Les systèmes administratifs ne sont pas adaptés, et c’est épuisant pour les personnes trans de se battre quotidiennement pour faire reconnaître leur identité ». »

— Nash Autet, membre du Girofard, centre LGBTQIA+ de Bordeaux

“Pendant plus d’un an et demi, j’envoyais des messages sous mon deadname” 

Comment expliquer que de tels incidents puissent encore se produire ? L’analyse de nos témoignages permet de ressortir deux arguments : le contexte politique et le manque d’adaptation des institutions. 

Les campagnes haineuses contre l'EVARS ou l'activisme de certains groupes de parents alimentent la peur des directions. Gabrielle* est professeure documentaliste et référente EVARS ; elle s’autocensure par précaution. « Je ne parle jamais de moi, même quand cela pourrait être pertinent. Je fais attention à rester dans le cadre institutionnel et à utiliser des supports officiels quand il y en a, pour éviter les tensions. » 

Eve* est AESH dans le Sud de la France. Elle a travaillé à la fois en école privé Montessori et en REP+ : « Contrairement aux préjugés et au discours médiatique, c'est dans l'enseignement privé que j'ai subi le plus de rejet. Les parents s'y comportent comme des clients exigeants, obsédés par la crainte qu'on ne "radicalise" ou ne "politise" leurs enfants. »  

À cette pression s'ajoute la rigidité des institutions. Une circulaire publiée en 2023 permet aux personnels trans de l’Éducation nationale d’utiliser leur prénom d’usage sans attendre les modifications à l’état civil. Dans les faits, les systèmes informatiques ne suivent pas. 

Rose, professeure trans de 34 ans, en a fait l’amère expérience. « Arrivée dans un nouvel établissement. Le proviseur adjoint a modifié mon nom et ma civilité sur Pronote (le logiciel de gestion de vie scolaire). »  En revanche, sur l’espace numérique de travail (ENT), qui gère la messagerie et dépend des académies, les changements ne se sont pas faits. « Sans changement à l’état civil, aucune modification n’est effectuée. C’est en contradiction totale avec la circulaire de 2023 ! » s’indigne-t-elle. « Une fois mon changement de prénom officiel, ça a encore pris un an. Pendant plus d’un an et demi, lorsque j’envoyais des messages aux élèves, c’était avec mon deadname. » Cette situation a inévitablement conduit à du mégenrage de la part des élèves et des parents. Après avoir été victime d’un incident transphobe d’un élève que la direction a refusé de sanctionner pour « éviter les vagues », Rose tombe en dépression et finit par demander une disponibilité (cessation temporaire de l’activité de fonctionnaire et de ses revenus, sans en perdre le statut): « Porter son identité en permanence sur le devant de la scène quand on est enseignant est extrêmement lourd. J'aspire à un quotidien plus apaisé. »

Le cas de Rose n’est pas isolé. Nash Autet du Girofard aborde les difficultés vécues par les personnes trans. « Les systèmes administratifs ne sont pas adaptés, et c’est épuisant pour les personnes trans de se battre quotidiennement pour faire reconnaître leur identité ». 

Dans Le Corps queer de l’enseignement, les sociologues Gabrielle Richard et Arnaud Alessandrin soulignent que l’école demeure pensée de manière cishétéronormée. En refusant d’assumer une pédagogie inclusive et anti-oppressive et en cédant aux campagnes de désinformation, la disparition de la notion de transphobie dans la publication au Journal officiel du programme EVARS en février 2025 après des pressions du Syndicat de la famille (nouveau nom de la Manif pour tous), de Parents vigilants et des partis politiques de LR à Reconquête ; l’institution fabrique et maintient la vulnérabilité de ses agent·es. 

Offrir un cadre safe aux enfants 

Malgré toutes ces difficultés, la majorité du corps éducatif LGBTQIA poursuit sa mission.  « D’un côté tu vis des choses difficiles, parfois violentes, et de l’autre, tu te dis “Il faut que je reste parce que si je pars, il va y avoir encore un manque de personnel. Nous sommes aussi souvent les rares représentations pour le public accompagné » explique Nash Autet. 

Comme le montrent Line Chamberland et Christine Lebreton, la visibilité passe aussi par des micro-actions d’engagement : défendre les droits LGBTQIA+, garder des éléments queer-codés, répondre aux interrogations… 

«C’est arrivé deux fois qu’une élève vienne me faire un coming-out lesbien. Elles m’ont demandé si j’étais lesbienne aussi, comme j’avais des bagues au pouce », raconte Gabrielle*, professeure documentaliste, le sourire aux lèvres. Dans les jours qui suivent, elle est allée enrichir sa collection d’ouvrages sur les questions LGBTQIA+ pour le CDI. 

Thomas se remémore une anecdote. « Un jour, j’avais mis une veste avec un badge “Protect trans lives” (protégeons la vie des trans). Après plusieurs remarques hostiles, je m’apprêtais à la retirer. A ce moment là un élève est venu me voir : "C'est cool que tu défendes les trans, moi je suis non-binaire, ça fait plaisir”. J'ai gardé la veste. C'est pour cet enfant-là que je l'ai fait. » 

« On essaye aussi de faire de la prévention auprès de nos collègues-alliés. Lorsque des hommes qui semblent hétéro, musclés, etc. reprennent des propos homophobes, ça n’a pas le même poids », ajoute Thomas. Aujourd’hui professeur d’histoire-géo, il résume son travail ainsi « au-delà des questions LGBTQIA+, notre mission est d’offrir un cadre d’apprentissage safe, à tous les enfants, en particulier les enfants marginalisé·es ». 

Le Girofard, centre LGBTQIA+ de Bordeaux observe des évolutions positives : « On nous sollicite bien plus régulièrement qu’il y a quelques années. Les outils juridiques existent, il faut se battre pour les appliquer au mieux. Respecter les obligations de formation et de sensibilisation des professionnel·les » Dans la perspective de 2027, Nash Autet, responsable du pôle santé sexuelle et addictions tient à finir sur un message d’espoir : « On va y arriver. On a toujours existé, et on existera toujours, que les gens le veuillent ou non ». 

*Les prénoms suivis d'une astérisque ont été modifiés afin de respecter le devoir de réserve et de préserver la situation professionnelle des intervenant·es.

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