Aller au contenu principal

Un média queer indépendant, en accès libre, financé par vos dons

Faire un don

États-Unis : les élus Républicains sont-ils tous au placard ?

Sarah Laurent

06 novembre 2026

8 min.

Depuis le début du second mandat de Donald Trump, la théorie du complot voulant que beaucoup d’hommes politiques républicains seraient secrètement gays est redevenue populaire auprès des Démocrates. À tel point qu’elle a maintenant un nom, la closetocracy. 

Neil Young est un historien et auteur américain. Il a écrit Coming Out Republican, a History of the Gay Right, un livre sur l’homosexualité dans la droite américaine publié en 2024 aux presses de l’université de Chicago. Avec Problematik, il est revenu sur les racines historiques de d'une supposée closetocracy républicaine. Selon lui, la popularité de cette théorie dit beaucoup sur la droite, et la gauche, américaine.

« L’idée du « gay caché » remonte aux années du Maccarthysme, durant lesquelles il y a non seulement une « Red Scare » mais aussi une « Lavender Scare », une peur qu’il y ait des gays cachés dans le gouvernement et qu’ils soient tous des sympathisants communistes. »

— Neil Young

Problematik - D’où vient l’idée du « conservateur dans le placard » en politique américaine ?

Neil Young : Il y a une vraie longue histoire de Républicains qui ont été outé ces cinq dernières décennies. Dans les années 70, il y a deux exemples d’élus républicains révélés comme gay, Bob Bauman et Jon Hinson. Tous les deux étaient mariés à des femmes, et Bob Bauman avait voté contre des mesures pour la communauté gay. Tous les deux ont été outé aux alentours de 1980. Ça a été un scandale, repris par tous les médias. Et il y a eu plusieurs autres exemples depuis. Mais ce qui rend cette idée si prenante pour l’imaginaire collectif est bien sûr que la plupart de ces personnes tenaient des discours qui étaient très anti-gay.

En politique américaine, l’idée du « gay caché » remonte aux années du Maccarthysme (période durant laquelle le gouvernement fédéral menait une chasse aux sorcières contre les communistes, ndlr.), durant lesquelles il y a non seulement un « Red Scare » mais aussi un « Lavender Scare », une peur qu’il y ait des gays cachés dans le gouvernement et qu’ils soient tous des sympathisants communistes. Mais durant les années 1950, tous les politiciens gays, peu importe leur bord politique, le cachaient. 

Dans les années 1970 et 1980, le parti démocrate devient un peu plus tolérant, alors que les Républicains réalisent que les discours et positions anti-gays peuvent leur faire gagner des voies chez les évangélistes. À partir de là, nait cette idée que si vous êtes un politicien républicain, gay et dans le placard, vous êtes un hypocrite. Le problème n’est donc pas tant que certains Républicains ne disent pas qu’ils sont homosexuels – des Démocrates aussi n’ont pas fait leur coming out dans les années 1980 ou 1990 – mais cette hypocrisie politicienne. 

« En ce moment, les théories du complot sont juste très populaires dans la vie politique américaine. Les Démocrates et les personnes à gauche ont tendance à penser que le conspirationniste est exclusif à la droite. Mais on voit bien que ce n’est pas le cas. »

— Neil Young

Est-ce qu’il y a eu un moment où exposer cette hypocrisie était une stratégie acceptable ? 

C’est une question importante pour la communauté LGBTQ+. Pendant longtemps, quand l’homosexualité était très stigmatisée et criminalisée dans tout le pays il y avait un accord tacite entre politiciens, et même activistes : personne ne devait être outé. Les conséquences étaient juste trop graves pour cela.

Dans les années 1980 et 1990, quand l’homosexualité devient plus tolérée voire acceptée, certains activistes de la gauche commencent à se dire que si des politiciens soutiennent des mesures anti-LGBTQ+ alors qu’ils cachent le fait qu’ils sont gays, alors ils devraient être outés pour exposer leur hypocrisie, même si cela met fin à leur carrière. Pire encore, avoir son homosexualité révélée comme cela est très traumatique. ACT UP, l’association contre le SIDA, a outé quelques politiciens durant le pire de l’épidémie quand les Républicains ne voulaient pas aider les malades et les laissaient mourir.

Mais c’est une tactique qui a toujours fait débat au sein de la gauche ou des Démocrates, entre ceux qui pensent que tout devrait être permis contre des politiques qui heurtent la communauté et ceux qui pensent que cela va trop loin et que c’est inacceptable.

La pratique a été abandonnée à cause de cela, les réactions étaient toujours très négatives, jusque dans la communauté LGBTQ+. Mais cela reste débattu, on l’a vu récemment avec le décès du sénateur républicain Lindsey Graham. Beaucoup de rumeurs couraient de son vivant, il est plus ou moins admis qu’il était gay. Quand il est mort, beaucoup se sont demandé si c’était approprié d’en parler plus ouvertement, mais outer un·e mort·e est-il acceptable ?

« Le sénateur Lindsey Graham était présenté comme quelqu’un de belliciste et qui voulait absolument faire la guerre en Iran parce qu’il était gay et avait quelque chose à compenser. Avec ce genre d’insinuation, on passe de la corrélation à la causalité, et c’est très problématique. »

Dans le podcast « I’ve Had It », Hunter Biden, le fils de Joe Biden, a dit que « tout le monde sait qu’il y a cette mafia gay, composée de Républicains, à Washington D.C. » et récemment la chaîne youtube de gauche The Young Turks a sorti un documentaire CLOSETocracy sur le sujet. Pourquoi pensez-vous que la théorie a gagné en popularité ces derniers temps ? 

En ce moment, les théories du complot sont juste très populaires dans la vie politique américaine. Les Démocrates et les personnes à gauche ont tendance à penser que le conspirationniste est exclusif à la droite. Mais on voit bien que ce n’est pas le cas avec cet exemple. Quelles preuves a Hunter Biden ? Ce ne sont que des rumeurs et des sous-entendus. 

Il y a probablement des Républicains qui sont gays et le cachent à Washington parce qu’encore une fois cela a toujours été le cas. C’est tout à fait possible qu’Hunter Biden, parce qu’il est proche de ce milieu, soit au courant de ce genre d’informations très privées. Mais qu’il présente cela en disant « Oh, TOUS les Républicains sont des gays refoulés ! » et qu’il utilise cela pour expliquer pourquoi les Républicains se comportent comme ils le font, cela vire au conspirationnisme. 

Qu’est-ce qui est vraiment invoqué quand ces rumeurs circulent et sont reprises par des libéraux « mainstream » ?

Pour moi, il y a une part d’homophobie dedans. Quand on regarde les « preuves » avancées, ce sont surtout des réflexions homophobes. On accuse Mike Johnson (l’actuel président républicain de la Chambre des Représentants, ndlr.) d’être gay parce qu’il pince ses lèvres d’une certaine manière, ou qu’il est trop « effiminé ». Le concept d’une cabale de gays qui essayent de détruire le gouvernement de l’intérieur date de l’hypothèse d’une Lavender Scare : parce que les gays sont « déviants » et qu’ils gardent un secret, on considérait alors qu’ils sont plus susceptibles d’être communistes, et des traîtres à leur nation. 

Je suis sûr que si vous dites aux Démocrates qui parlent de « closetocracy» en ce moment que c’est ce qu’ils font, ils s’en défendront. Mais ce genre de discours se rapproche un peu trop d’une version contemporaine de cette rhétorique. L’idée est que ces Républicains gays sont par essence fourbes parce qu’ils gardent un secret. On l’a vu avec Lindsey Graham, qui était présenté comme quelqu’un de belliciste et qui voulait absolument faire la guerre en Iran parce qu’il était gay et avait quelque chose à compenser. Avec ce genre d’insinuation, on passe de la corrélation à la causalité, et c’est très problématique.

Il y a aussi de plus en plus l’idée que toute la base républicaine a ce genre de « problème ». À chaque rassemblement républicains comme la CPAC [Conservative Political Action Conference, la plus grande conférence conservatrice du parti républicain, ndlr] ou même la cérémonie d’hommage à Charlie Kirk, on voit passer des articles ou des tweets comme quoi Grindr ne fonctionnerait plus dans la région parce que le réseau est sursaturé. De ce que je sais, ce n’est jamais vrai. C’est juste un meme ! Grindr n’est pas sursaturé un jour de Gay Pride à San Francisco ou New York !

Soutenez un média indépendant

Problematik est un media queer indépendant. Vos dons sont notre principale source de revenus, ils financent nos publications : soutenez-nous pour lire de nouveaux articles !

Suggestions de lecture