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Mort de Jason Arday : Le racisme scientifique est-il de retour à l'université ?

Rosalind D'almeida

15 décembre 2026

12 min.

Le suicide de Jason Arday, le plus jeune professeur noir de l’histoire de l’université de Cambridge, a endeuillé le monde universitaire cet été. Causée par un long harcèlement raciste, cette affaire est à replacer dans la longue histoire du racisme scientifique et son financement par les milieux suprémacistes blancs. 

Le 14 août 2026, Jason Arday, universitaire noir de 41 ans à l'université de Cambridge, a démissionné puis s'est donné la mort à la suite d'un harcèlement massif motivé par des accusations de plagiat. Cette campagne a été initiée par Nathan Cofnas, alors post-doctorant dans la même université (aujourd'hui membre de l'université de Gand). Ses publications visant Jason Arday ont ensuite été relayées par les tabloïds ainsi que par le monde politique et académique britannique pendant plusieurs semaines, qui ont instrumentalisé son autobiographie  notamment  sur sa participation à de nombreux marathons  et l'ont tourné en dérision sur sa non verbalité plus jeune liée à son autisme" .
Cette affaire aurait pu n'être qu'un cas de harcèlement raciste parmi tant d'autres. Il est toutefois intéressant de noter que le principal instigateur de cette campagne est un défenseur affirmé du racisme scientifique, qui a déclaré que les personnes noires seraient naturellement inférieures sur le plan intellectuel et que leur accès à des postes élevés ne pourrait s'expliquer que par des politiques de discrimination positive. Or, le racisme scientifique est aujourd'hui totalement discrédité, tant par les nombreux travaux menés en génétique des populations humaines que sur le plan philosophique. Sa persistance dans le monde académique témoigne de la longévité des circuits de financements eugénistes, et notamment du rôle de la Humanity Foundation (ex Pioneer Fund) et des grandes fortunes de la tech dans les paniques morales autour des universités.  

 

Un scientisme né à l'université, avec but d’appui idéologique 

Le racisme scientifique est une idéologie pseudo-scientifique apparue au XIXème siècle. Il postule l'existence de groupes humains distincts, dotés de caractéristiques inhérentes et regroupés en grandes catégories phénotypiques issues de l'évolution darwinienne, appelées « races ». Ces races déterminent les capacités mentales, les traits culturels et le tempérament des individus qui les composent. Cette idéologie établit également une hiérarchie raciale prétendument légitimée par la science, plaçant la « race blanche » au sommet de l'humanité. Elle a ainsi servi à justifier les entreprises coloniales européennes de l'époque, légitimant le travail forcé, l'acculturation, les massacres et les génocides perpétrés contre des populations considérées comme inférieures. À noter que le racisme scientifique est un scientisme, c’est-à-dire une idéologie qui postule que seule la méthode scientifique  permet de connaître la vérité y compris sur des aspects moraux. Les sciences sociales sont exclus. La vie en société ne doit s’étudier et s’expliquer qu’aux travers de la biologie ou de la physique. Cette “objectivation” du social masque les biais idéologiques ainsi que les déterminants sociaux, afin de cacher l’idéologie racialiste sous-jacente. Cette idéologie est née au sein même du monde académique, un grand nombre des scientifiques qui l’ont élaborée et défendue étaient des universitaires reconnus, tels que l’anatomiste français Georges Cuvier (impliqué dans l'affaire de la Vénus Hottentote), ou encore le médecin et anthropologue Paul Broca.

 Le racisme scientifique n'est donc pas le résultat d'une influence extérieure imposée à l'université, mais bien une production issue directement du monde académique lui-même.

« En 1994, es américains Charles Murray et Richard Herrnstein publient The Bell Curve, ouvrage qui réactualise des thèses proches du racisme scientifique et de l'eugénisme en postulant que le QI, largement héréditaire, serait corrélé aux groupes raciaux ainsi qu'aux conditions socio-économiques. »

1994, le retour par la grande porte 

Le monde académique connaît depuis la seconde guerre mondiale et les progrès en génétique des tentatives pour réintroduire le racialisme par des scientifiques marginaux comme Richard Lynn (un psychologue auteur de la fameuse carte des QI) avec un importance très limitée en dehors du monde académique.  Toutefois  en 1994 tout change : les américains Charles Murray et Richard Herrnstein publient The Bell Curve, ouvrage qui réactualise des thèses proches du racisme scientifique et de l'eugénisme en postulant que le QI, largement héréditaire, serait corrélé aux groupes raciaux ainsi qu'aux conditions socio-économiques. Cette lecture sert à disqualifier les politiques de lutte contre la pauvreté et pour l'égalité raciale (DEI), jugées vaines face à un supposé « état de nature », tout en justifiant une restriction drastique de l'immigration jugée intellectuellement inférieure. 

Ces thèses s'inscrivent dans la continuité directe du discours reaganien de 1976 contre  la « Welfare Queen » (reine de l’aide sociale), qui stigmatisent déjà les femmes pauvres, souvent noires ou latinas, comme profiteuses de l'aide sociale.  Cet ouvrage eut un retentissement médiatique considérable dans la société américaine, remettant sur le devant de la scène des thèses largement discréditées jusqu'alors. En se présentant comme fondé sur des données chiffrées et des arguments scientifiques, l'ouvrage suscita une controverse majeure se manifestant par un échange de livres et de tribunes, avec du côté critique notamment le paléontologue Stephen Jay Gould. À l'inverse, la tribune Mainstream Science on Intelligence de la psychologue Linda Gottfredson est signée par 52 chercheurs défendant les thèses de l'ouvrage. Paradoxalement ce débat a « crédibilisé » ces affirmations, en les transformant en un débat scientifique légitime, mais ce triomphe médiatique masque un problème plus profond : la neutralité même des données invoquées. 


L’empoisonnement du puit par le financement

Le monde académique repose sur une épistémologie matérialiste fondée sur des données empiriques, c’est-à-dire qu’il considère comme fiables les connaissances pouvant s’appuyer sur des faits observables, mesurables et vérifiables. Par conséquent, agir sur la production des données revient à agir directement sur la production du savoir. C’est précisément ce qu’ont cherché à faire certains tenants du racialisme : réintroduire des présupposés raciaux dans le champ scientifique en orientant la manière dont les données étaient recueillies, catégorisées, sélectionnées ou interprétées, afin de conférer une apparence de légitimité empirique à des thèses relevant du racisme scientifique.

C'est pour cette raison que des suprémacistes blancs ont créé des instituts de façade, produisant des données et des études pseudo-scientifiques destinées à influencer l'intelligentsia. Ainsi The Bell Curve, les recherches  de Richard Lynn et la tribune de Linda Gottfredson partagent un financeur commun : le Pioneer Fund.

Cet organisme à but non lucratif, eugéniste et suprémaciste blanc, fut fondé en 1937 (à l'apogée de l'eugénisme) avec pour objectif de « faire avancer l'étude scientifique de l'hérédité et des différences humaines ». Dans les faits, il a financé la diffusion de films de propagande nazie, des programmes « d'amélioration de la race » réservés aux personnes blanches (analogues aux Lebensborn nazis) ainsi que la lutte contre les droits civiques. Le Pioneer Fund a financé des scientifiques affiliés à des institutions universitaires, mais aussi des revues pseudo-scientifiques (de la « junk science » ) comme Mankind Quarterly, dans le but de promouvoir l'eugénisme et le racisme scientifique au sein même de la communauté académique. Le Pioneer Fund tente également de brouiller les pistes en se renommant Human Diversity Foundation  en 2022.

Or dès 1994, le fonds distribuait ainsi plus d'un million de dollars par an à des universitaires. C’est cette même année que Richard Lynn reçoit 325 000 dollars et Linda Gottfredson 267 000 dollars. The Bell Curve s'appuie d'ailleurs massivement sur des recherches financées par ce même fonds. Cette « junk science » parvient ainsi, à travers le débat médiatique et scientifique mais également à des artifices à se doter d'une aura de scientificité produisant, une pseudo-légitimité pour des idées qui ne devraient en avoir aucune.

« Le danger essentiel est qu'il ne s'agit pas d'un retour spontané, mais organisé : un financement structuré (par le Pioneer Fund hier et la Human Diversity Foundation aujourd'hui), relayé par un vocabulaire de légitimation qui, sous couvert de défense de la « liberté académique » et de lutte contre le « politiquement correct », fait passer ses défenseurs pour des victimes de la censure. »

Un contexte facilitateur de la diffusion de ces idées 

Depuis la fin des années 2010, le débat sur les « libertés académiques » (c'est-à-dire la liberté des scientifiques en matière de recherche, d'enseignement et d'expression) fait particulièrement rage dans les universités anglo-saxonnes. À la suite d'affaires comme celle de la mobilisation du Campus d'Evergreen et de diverses paniques morales, un ensemble de professeurs et d'intellectuels forme ce qui deviendra l' « Intellectual Dark Web ». Ses membres considèrent que la principale menace pesant sur les libertés académiques serait le « politiquement correct », qui en empêcherait l'exercice,  une menace qu'ils attribuent à l'influence de la gauche au sein des sciences sociales, portée notamment par la théorie critique de la race ou les gender studies, qu'ils rassemblent sous les étiquettes de « postmodernisme » et de « marxisme culturel », mais aussi à une influence militante issue des mouvements Black Lives Matter (BLM) et « woke ».

Les membres de ce groupe se revendiquent rarement de l'alt-right américaine, mais plutôt d'une certaine gauche « anti-woke » : nombre d'entre eux sont d'ailleurs issus du New Atheism, mouvement intellectuel d'athéisme militant qui a lui-même été fracturé en son sein par les questions de justice sociale (cf: affaire Rebecca Watson). On observe néanmoins une proximité avec des personnalités très conservatrices comme Ben Shapiro ou Jordan Peterson.  Les défenseurs de ce courant partagent avec la droite conservatrice une lutte contre la « censure » (attribuée à la gauche)  et une défense absolue de la liberté d'expression, mais aussi une critique virulente du féminisme, de l'antiracisme et des questions LGBT.  Nombre de scientifiques renommés  notamment en Grand-Bretagne ont revendiqué une proximité idéologique avec le mouvement – dont Richard Dawkins, biologiste de l'évolution britannique ou encore Steven Pinker un psychologue canadien – ce qui assoit sa légitimité dans le monde académique.

Le lien renouvelé entre  un pan du monde académique  et  le racisme scientifique se fait surtout  avec l’affaire Noah Carl qui éclate en 2018. Noah Carl est un post doctorant britannique en sociologie, il est connu pour publier des articles dans le fameux Mankind Quarterly, la pseudo revue scientifique du Pioneer Fund. Il a également participé directement à la London Conference on Intelligence, événement annuel de la Human Diversity Foundation sur l’eugénisme et l’intelligence. Surtout il a reçu une bourse de 3 ans du St Edmund’s College de Cambridge.  1 400 universitaires et étudiant·es  se mobilisent, mettant en cause la méthodologie de ses travaux et le processus de son recrutement, ce qui mènera à la résiliation de sa bourse l’année suivante. L'intérêt ne  réside pas seulement  dans  la réaction hostile à de telles idées mais aussi dans les arguments mobilisés pour son soutien. En effet,  une contre-mobilisation s'organise  contre une « chasse aux sorcières woke » et Noah Carl lève plus de 100 000 dollars pour les frais juridiques de sa défense, ce cas est très similaire à Nathan Cofnas  qui en 2024  a eu une mobilisation à son encontre à cause de publications racistes menant à son licenciement, a reçu le soutien  de la Free Speech Union, de 14 chercheurs  de Cambridge et 85000£ en donation. De plus, Il a reçu le soutien de l’université de Gand et de  lors de son embauche  sous le couvert des “libertés académiques” face aux mobilisations des élèves .  

Il est intéressant de noter que nombre des soutiens  financiers de groupes de défense de libertés académiques dont la  Free Speech Union ont des liens directs avec des milliardaires de la tech comme Peter Thiel ou Elon Musk dont les aspirations suprémacistes ne sont plus à prouver. Jason Arday avant sa mort a été harcelé non seulement médiatiquement mais aussi par des eugénistes proches du Pioneer Fund/Human Diversity Foundation ainsi que par des figures scientifiques et  médiatiques proches du mouvement « anti woke ».  La défense des « libertés académiques » leur permet in fine de lutter contre une prétendue influence « gauchiste » mais également par capillarité de promouvoir des idées suprémacistes et inégalitaires, en préparant un terrain favorable pour leur développement sans avoir le stigmate du soutien direct à des suprémacistes.

 

Alors est-il de retour ? 

Le racisme scientifique n'a jamais vraiment disparu du monde académique, pour la simple raison qu'il y est né et y a maintenu sa présence via des relais marginaux, des instituts scientifiques bidons et des universitaires discrédités. Le danger essentiel est qu'il ne s'agit pas d'un retour spontané, mais organisé : un financement structuré (par le Pioneer Fund hier et la Human Diversity Foundation aujourd'hui), relayé par un vocabulaire de légitimation qui, sous couvert de défense de la « liberté académique » et de lutte contre le « politiquement correct », fait passer ses défenseurs pour des victimes de la censure. Ainsi, ce discours sert de cheval de Troie pour permettre à ces thèses de se diffuser et est repris par les universités elles-mêmes ( Université de Gand). Le milieu académique oppose néanmoins une résistance réelle : Noah Carl et Nathan Cofnas ont tous deux été confrontés à des mobilisations d'étudiant·es et de chercheurs·es, qui ont mené à leur renvoi, les thèses défendant le racisme scientifique demeurant, en définitive, très marginales. 

Au-delà de ce débat strictement académique, cette affaire s'inscrit dans un contexte plus large de bouleversement du profil sociologique des universités. Celles-ci ont longtemps favorisé une présence quasi exclusivement blanche, masculine et bourgeoise. Or, l'ouverture progressive aux femmes, aux minorités et aux classes populaires  via des bourses ou des politiques d'intégration comme le DEI a mis ces publics en concurrence directe, notamment pour l'accès aux postes. La promotion des minorités y est alors perçue comme une menace, vécue par les publics blancs et bourgeois comme une véritable dépossession. Le racisme s'y manifeste sous plusieurs formes : fétichisation et promotion symbolique de personnalités minorisées d'un côté, plafond de verre, harcèlement systématique et absence de soutien de l'autre.

Le racisme scientifique affiché par Cofnas, post-doctorant (par ailleurs médiocre), remplit avant tout une fonction de légitimation de l'homogénéité sociale, ethnique et culturelle du milieu et vise à écarter de l'université des populations jugées indésirables, afin d'en sécuriser à la fois les postes et la production du savoir. Ce sont ainsi les failles structurelles des universités, le soutien économique et idéologique d'une bourgeoisie acquise à des idées fascisantes, l'instrumentalisation de la liberté d'expression et un climat médiatique raciste qui, conjugués, ont mené à la mort de Jason Arday.

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