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Comment des figures d’extrême droite attisent la haine et le cyberharcèlement envers les LGBTQIA+

Apolline Bazin·Elie Hervé

27 octobre 2026

10 min.

Les agressions homophobes et transphobes commises par l’extrême droite se multiplient en France. Les déclarations d’élus zemmouristes ou lepénistes alimentent un climat violent, qui se traduit par un harcèlement de leurs adversaires politiques.

Une série d’enquêtes en partenariat avec le média indépendant StreetPress

« Le jour de la victoire approche, je vais buter ton mec, ta sœur, et toi je vais te couper la gorge. » Depuis juin, l'adjoint à la lutte contre les discriminations d’Ivry-sur-Seine (92), Sébastien Scarpinato, reçoit régulièrement des insultes homophobes et des menaces de mort. Les messages ont commencé à affluer après un conseil municipal où ce dernier – également chargé des questions internationales de la mairie – s’est confronté au nouvel élu d’opposition RN Kévin Nader. En juin, ce dernier a perturbé un conseil en sortant un crucifix.

Pour Sébastien Scarpinato, c’est la fan base de l’élu qui est en cause et se mobilise contre les adversaires désignés. « Quand [Kévin Nader] parle explicitement de vous, c’est automatique. » Le membre du Rassemblement national partage régulièrement des extraits vidéo de ses interventions en conseils municipaux sur sa page Facebook, accompagnés de commentaires fustigeant « le gauchisme » de la majorité. Certains messages atterrissent directement sur l’adresse mail publique de Sébastien Scarpinato, d’autres restent affichés en commentaires de la page Facebook de Kévin Nader, là où l'élu est le plus suivi. Une protection exceptionnelle a été votée pour lui, ainsi que pour le maire – en couple avec un homme – et l’adjointe à la culture qui porte le voile, également visés par des menaces de mort.

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79 attaques d’extrême droite contre les LGBTQIA+ en 2026

En 2026, les médias Problematik et StreetPress ont décompté 79 faits d’attaques envers la population LGBTQIA+ par l’extrême droite. Si elle n’est pas la seule responsable des LGBTphobies, ces actes sont en progression. Agressions dans la rue ou à leur domicile, cyberharcèlement lancé par des responsables politiques du Rassemblement national ou de Reconquête, centres LGBT+ visés ou censures d’artistes queers... Face à ces faits, nos deux médias se sont associés pour une série d’enquêtes : 

Article 1, « Au moins 79 attaques d’extrême droite contre les LGBTQIA+ en 2026 »

Article 2, « Comment des figures d’extrême droite attisent la haine et le cyberharcèlement envers les LGBTQIA+ »

Article 3, « En région, les centres LGBTQIA+ sont la cible de l’extrême droite »

Article 4, « Les artistes LGBT sous pression des catholiques intégristes »

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À Saint-Quentin, la Pride prise pour cible 

Depuis que le groupe Meta a supprimé toute forme de modération, les contenus haineux prolifèrent en ligne. À Saint-Quentin, dans l’Aisne (02), la Pride locale de juin a été touchée par une vague de cyberharcèlement, après avoir été la cible d’une cabale médiatique. Les jours qui précèdent la marche, une pétition circule pour exiger que la manifestation et le village associatif ne se tiennent pas aux abords de la basilique saint-quentinoise. Le texte, qui a récolté 643 signatures, souligne le risque de « débordements et d’atteinte à la pudeur » et demande le déplacement pour ne pas « offenser la communauté chrétienne ». « L’itinéraire est le même depuis trois ans » assure l’association, qui défile comme prévu. S’enclenche une série de messages, dont « les plus terribles » sont « sur le Facebook de Gilbert Collard », constate Guillaume, membre de l’association nordiste Fier·es et queers. « Dans les menaces de mort, il y a des références glaçantes à la Shoah, notamment au gaz Zyklon B » relève l’organisateur de la Pride. De nombreux commentaires dégradants sont toujours visibles sur la page de l’ancien cadre du Rassemblement national. 

Les détracteurs de la marche reviennent à la charge en utilisant une vidéo tronquée de l’événement. Un extrait d’une performance drag sur la chanson « J’aime mon pays » de Sexy Sushi est isolé pour accuser la marche des Fiertés de faire la promotion de la pédocriminalité – les paroles ironiques de la chanson se moquent de l’hypocrisie des conservateurs. Le député Eddy Casterman – du parti de Marion Maréchal Le Pen Identité Liberté, affilié au RN – publie l’extrait sur X qui fait plus d’un million de vues, et annonce faire un signalement au procureur de la République. Les trois autres députés RN du territoire et Claire Geronimi, figure de l’UDR nouvellement élue au conseil municipal de Saint-Quentin, se joignent à ce signalement. 

« Ça a marqué, le petit groupe qui organise des choses dans l’asso a eu peur. On ne s'était jamais senti menacés physiquement jusque-là » résume Guillaume. L’association est harcelée depuis plusieurs années : dès 2023, des autocollants « stop à la Gaystapo » ont été placés sur le parcours de la marche des Fiertés. L’association zemmouriste Parents vigilants ou le député RN Nicolas Dragon se sont également opposés aux interventions de Fier·es et Queers en milieu scolaire, dans le cadre des Evars, les séances d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle. Sollicitée par Problematik et StreetPress, l’ONG Amnesty International analyse :

« Petit à petit, les propos amènent à de la violence. Il ne faut pas voir [les déclarations LGBTphobes] comme des faits uniques, mais des éléments qui s’inscrivent dans des narratifs et des agendas politiques très clairs. »

Sur les questions queers, l’extrême droite utilise régulièrement le sujet des femmes trans, d’une prétendue défense des enfants ou des ateliers en mixité choisie pour tenter de faire avancer son agenda politique. Cette technique est une stratégie pour créer des paniques morales – un moment où des événements anecdotiques sont montés en épingle, parfois transformés comme lors de la Pride de Saint-Quentin, via un groupe politique, notamment à travers les médias. 

Ces attaques n’ont pour l’instant pas eu d’incidence sur les activités en milieu scolaire de Fier·es et Queers mais Guillaume déplore le climat qu’elle laisse : « Il y a l’idée que notre association est liée à des polémiques et ce n’est pas forcément l’extrême droite qui est mise en cause. » Le responsable associatif regrette également le peu de soutien public reçu en juin cette année : 

« Peut-être que c’est une forme de tétanie, qu’il y a tellement de vagues qu’on se dit : “Oh, une de plus”. »

Paniques morales en local

Un scénario presque identique a touché l’association Aux Adelphes à Sainte-Savine dans l’Aube (10) en avril dernier. Lors du conseil municipal, l’élu RN local a attaqué Aux Adelphes sur leur opposition au RN ou les réunions en non-mixité. Il invective également la mairie sur le local municipal dont bénéficie l’asso et appelle à se rendre au prochain atelier pour les personnes LGBT en donnant l’adresse et la date. « Cela aurait pu mettre en danger nos adhérent·es puisque le conseil municipal est diffusé en direct et disponible en replay », explique Aux Adelphes. Après cet échange, plusieurs membres de l’association ont été pris à partie lors d’évènements publics par des élus de la mairie pour leur demander d’avoir des slogans moins politiques ou encore de réduire leur soutien à la Palestine. « Cela nous a inquiété sur la puissance de nuisance du RN, au sein du conseil municipal et sur notre liberté associative », reprend Aux Adelphes. Depuis, la mairie leur a fait savoir qu’iels avaient tout son soutien. 

Romain Bernier, maire-adjoint chargé de la vie citoyenne rapporte avoir fait l’objet de propos injurieux homophobes de la part d’un militant RN – « Les gens comme vous sont des déviants », aurait-il prononcé, alors qu’il échangeait avec ce dernier sur l’affiche de la Pride. L’élu précise néanmoins que « la marche des fiertés doit embrasser plus de causes que celles des partis politiques ou de la cause palestinienne ». « Tout le monde doit pouvoir être le bienvenu à la Pride », explique-t-il avant d’ajouter que certains gays votent RN. 

Des vidéos en amont d’élections

Les campagnes de harcèlement lancées par l’extrême droite commencent bien souvent sur les réseaux sociaux. En novembre 2024, la créatrice de contenus trans Yennefer doit mettre ses comptes en privé après avoir fait une vidéo sur l’influenceuse d’extrême droite Mila Orriols. Elle y récapitulait ses liens avec les anti-trans, ainsi que les différentes plaintes qui la visaient (1). La proche d’Eric Zemmour et du parti Reconquête publie alors des captures d’écran du compte de Yennefer sur X avec la phrase : « Voici son compte Instagram. » En plus des messages haineux reçus, le raid fait sauter la vidéo de Yennefer sur TikTok. Celle-ci est toujours « inéligible à la recommandation ». Les tweets de Mila sont, eux, toujours en ligne. 

Cet été, l’élu municipal Stéphane Ravier s’est attaqué aux subventions allouées à la Pride mais aussi à une soirée qui se tenait dans un bar marseillais LGBTQIA+ géré par un ancien élu de la mairie, le Boum. « Tous les ingrédients sont réunis pour vomir sur la religion catholique », lance-t-il en se filmant au volant de sa voiture. Alors en campagne pour le renouvellement de son mandat au Sénat, qu’il a perdu, l’édile s'attaque à la soirée drag parodique « La Sainte Verge » et parle d’une « christianophobie décomplexée ». Les propos lui donnent une large couverture médiatique, notamment par Valeurs actuelles. Après la publication de cette vidéo, le bar visé a reçu des menaces de mort et d’attaques du lieu, ainsi que des commentaires en ligne injurieux. « Il était hors de question d’annuler la soirée. On a donc pris un service de sécurité privée qui nous a coûté 140 euros », explique Théo Challande Névoret, l’ancien élu et cofondateur du Boum. Nommé explicitement dans la vidéo, il s’interroge désormais sur sa propre sécurité :

« Stéphane Ravier désigne des cibles et potentiellement un jour cela aura des conséquences autres que des insultes en ligne. »

Quinze jours plus tard, un autre élu marseillais de Reconquête, Jean-Marc Graffeo, s’attaque également à un événement queer. Celui qui a rallié la liste du député RN Franck Allisio aux dernière élections municipales utilise le même procédé que son comparse phocéen : dénoncer dans une vidéo sur Facebook l’utilisation de fonds municipaux pour la mise en place d’un évènement queer dans un ancien couvent. 

Cette vidéo a déclenché une vague de commentaires haineux à l’encontre des artistes drag. Sur le groupe Facebook du quartier, beaucoup de propos racistes et queerphobes ont aussi été postés. Le jour J, trois femmes âgées ont malgré tout réussi à passer les contrôles et ont tenté de filmer en caméra discrète. « Avant le début du show, j’ai demandé aux adultes présents de ne pas filmer ni prendre de photo par respect pour les enfants présents. Elles, elles, filmaient discrètement avec leur téléphone mis dans la poche de la chemise », explique Cécile Baranger, co-coordinatrice de la Comerie. Après leur avoir demandé d’arrêter de filmer, les trois femmes sont parties énervées. « Cette vidéo de l’élu a laissé des traces parce que c’est la première fois que l’on doit faire face à une telle campagne de haine en ligne et à devoir être en hyper-vigilance le jour du spectacle. » 

L’impact des figures gays d’extrême droite

À ce climat s’ajoutent des figures ouvertement gay de l’extrême droite qui alimentent elles-mêmes les polémiques. À la rentrée 2026, dans une chronique sur le projet d’interdiction du voile du RN, l’humoriste Ameziane s’est moqué du physique du député gay Jean-Philippe Tanguy dans une chronique sur France Inter. Plusieurs figures du RN se sont indignés : sur X, Sébastien Chenu a demandé « des excuses du service public, la mobilisation des associations de défense des gays et de la condamnation de toute la classe politique suite à ces propos ignobles ». Or, Ameziane souligne lui-même dans la chronique qu’il est homosexuel. Ce que Sébastien Chenu semble ignorer, les soutiens du RN l’ont bien capté et l’humoriste a reçu des dizaines de messages racistes et homophobes. 

Côté influenceur identitaire, Yohann Pawer, le fondateur du petit collectif homonationaliste Eros s’est fait connaître en « infiltrant » une lecture de contes en drag, la vidéo qu’il en a tiré lui a ouvert les portes des médias Bolloré. L’homme est depuis devenu coutumier des actions contre les personnes queers, son groupuscule prétend même lutter contre « les dérives LGBTQIA+ » et tente de parasiter la marche des Fiertés. En 2025, son collectif a également ajouté sa petite couche lors du scandale politico-médiatique né de l’affiche de la Pride par l’inter-LGBT. Celle-ci appelait alors à marcher contre « l’Internationale réactionnaire » et représentait un personnage avec un tatouage de croix celtique – symbole des néofascistes français – mis K.O. Eros et des députés RN ne manquent pas de critiquer le message et l’affaire amène Valérie Pécresse et plusieurs entreprises à retirer 75.000 euros de subventions à l’inter-LGBT. Le président de l’asso, Alexandre Schon, reçoit des centaines de messages de menace de mort. Quelques mois plus tard, le responsable associatif est également convoqué dans les locaux de la police judiciaire pour une longue audition. Comme l’a documenté Problematik, l’inter-LGBT est déstabilisée et l’organisation traverse depuis une profonde crise. 

Image à la Une : © Hélène Aldeguer

Contacté, Kevin Nader n’a pas souhaité nous répondre, pas plus que le Rassemblement national sur les actions de ses membres à Ivry, Sainte-Savine ou Saint-Quentin. Stéphane Ravier et Yohan Pawer n’ont pas plus répondu aux sollicitations de StreetPress. 

(1) L’influenceuse Mila Orriols est visée par une plainte de SOS Racisme pour apologie de crime contre l'humanité, après la diffusion d’un visuel faisant référence au nazisme sur Instagram. Elle doit être également jugée le 22 mars 2027 pour des propos à l’encontre de la population civile palestinienne, après une plainte de la LDH. En revanche, après une condamnation en première instance pour injure raciste, l’influenceuse a été relaxée en appel en septembre 2026 pour une raison de procédure. 

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